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POESIES FRANÇOISES
DES XV« ET XVI- SIÈCLES
Imprimerie Gouverneur, G. Daupeley à Nogent-le-Rotrou
Caractères elzeviriens de la Librairie Dalfis.
*35sa •
RECUEIL
DE
POÉSIES FRANÇOISES
DES XVe ET XVIe SIÈCLES
Morales, Facétieuses, Historiques
RÉUNIES ET ANNOTÉES
par MM.
ANATOLE DE MONTAIGLON
et
JAMES DE ROTHSCHILD
TOME XI
PARIS
Paul DAFFIS, éditeur-propriétaire
DE LA BIBLIOTHÈQUE ELZEVIRIENNE
7, rue Guénégaud
M DCCC LXXVI
4J
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JSM
Cette
['accueil favorable que le public et la presse
'ont fait au tome X»^ du Recueil de Poésies
'l françaises, nous a déterminés à le faire
.suivre immédiatement d'un XI" volume,
tâche était d'ailleurs facile, en raison du
nombre considérable de pièces en vers que chacun
de nous avait recueillies de son côté, depuis de
longues années. Les matériaux que nous avons en
réserve suffiraient à fournir la matière de plusieurs
volumes, et les limites dans lesquelles le premier
éditeur de la Biblioîhèijue elzevirienne avait conçu le
plan de ce recueil seraient singulièrement dépassées.
Quel qu'ait été notre désir d'imprimer toutes les
petites pièces dont nous avons la copie , nous
sommes contraints de circonscrire notre travail, et de
fixer dès à présent les bornes dans lesquelles il im-
porte de le renfermer. Inutile d'ajouter que nous
ferons un choix aussi varié que possible ; nous nous
efforcerons de ne publier que des pièces offrant un
véritable intérêt littéraire ou historique.
vj Préface.
M. Jannet avait fixé à dix le nombre des volumes
dont devait se composer le Recueil de Poésies fran-
çaises ; neuf volumes avaient déjà paru en 1865, et
le dernier devait être consacré aux tables et au glos-
saire. Nous avons déjà indiqué ^, mais sans en pré-
ciser l'étendue, l'extension que nous comptions donner
au plan primitif. L'état actuel des sciences linguis-
tiques, les progrès notables qu'elles ont accomplis
dans les dix dernières années, l'éclat que lui ont
donné les remarquables travaux des savants de la
jeune école, nous créent l'obligation de faire une
plus grande place au glossaire.
Le travail préparatoire que nous avons fait, et qui
est déjà fort avancé, permet de penser que la table
systématique, les additions et corrections, la table
alphabétique et le glossaire ne formeront pas moins
de deux volumes. Notre intention est donc d'ajouter
encore trois volumes de texte à ceux que nous avons
déjà publiés, et de réserver les deux derniers volumes
pour les glossaires et les tables. L'ouvrage comptera
ainsi quinze volumes, et formera la collection la plus
complète qui ait été publiée jusqu'ici de poésies déta-
chées du xv" et du xvi<= siècle.
Le XI" volume, que nous donnons aujourd'hui au
public, se compose presque entièrement de pièces qui
n'ont jamais encore été réimprimées. Plusieurs
d'entre elles sont restées inconnues aux bibliographes,
et n'ont même pas été citées par M. Brunet : telles
sont le Resveur avec ses resveries (p. loi), VEpistre
d'ung Amant habandonnè (p. 192), la Complainte des
I. Voyez tome X, p. i.
Préface. vij
(juatres Elcnuns (p. 217) et Chichcfacc (p. 293), dont
le premier éditeur du Recueil avait soupçonné l'exis-
tence, sans qu'il eût été donné à aucun bibliographe
de rencontrer cet opuscule précieux.
M. de Lignerolles a bien voulu mettre à notre
disposition le précieux recueil provenant de la vente
Veinant, qui se compose de deux pièces relatives à
la délivrance des enfants de François I*-*"" et à la
venue d'Eléonore d'Autriche en France. Nous n'a-
vons pas hésité à réimprimer VEpistre^ bien qu'elle
fût en prose, parce qu'elle constitue un document
historique important, qui vient confirmer une relation
déjà publiée par Cimber et Danjou, et compléter le
récit fort succinct de Martin du Bellay.
Les trois pièces sur les guerres de Religion et la
Ligue, que nous donnons d'après des exemplaires
probablement uniques de la Bibliothèque Nationale,
n'avaient pas encore été reproduites ; nous croyons
qu'elles ne seront pas sans intérêt pour ceux qui
s'occupent de cette époque profondément troublée, et
jusqu'à présent peu éclaircie par la publication de
documents contemporains.
Enfin un hasard heureux a fait tomber entre nos
mains une satire en vers sur la mort d'Henri III, que
la verve et l'élégance du style permettent d'attribuer
à l'un des auteurs de la Satyre Mènippcc.
On nous reprochera peut-être d'avoir fait une
place trop grande à la poésie amoureuse, qui est
représentée par le Messager d'amours et l'Epistre d'ung
amant habandonné. Il nous a paru nécessaire de
donner quelques échantillons d'un genre qui a joui
de la plus grande faveur, à une époque où les petites
vii) Préface.
poésies d'Alain Chartier avaient substitué à la poésie
allégorique le genre amoureux, dont on a tant abusé
depuis. Nous espérons que nos lecteurs nous par-
donneront d'avoir réimprimé VEpistrc du bon frire,
fatrasie insignifiante, mais qui est le dernier écho des
cours d'amour expirantes.
Au point de vue de l'histoire des mœurs de nos
ancêtres, nous donnons trois petites poésies sur les
Buveurs et les Tavernes, qui, jointes aux autres
pièces, déjà publiées dans ce Recueil sur le même
sujet, et aux commentaires, dont nous les avons fait
précéder, forment un ensemble assez piquant, et un
nouveau chapitre de l'histoire des cabarets.
Le théâtre a été jusqu'à présent exclu de ce
Recueil, ou du moins M. Jannet avait le projet de n'y
insérer aucune pièce dont le caractère dramatique
frappât à première vue; mais on n'a pas craint de
reproduire les sermons joyeux, les monologues, cer-
tains débats qui, bien que très-probablement récités
sur les tréteaux, n'étaient pas cependant des œuvres
théâtrales dans le sens actuel du mot. Nous avons
donné dans ce volume le Monologue d'un Clerc de
Taverne, le Monologue sur les Dames et les Faictz de
Nemo qui rentrent dans la série des sermons joyeux.
Nous y avons même fait entrer les Menus Propos, qui
sont une véritable sottie à trois personnages, mais
l'intérêt de cette dernière composition consistant
beaucoup plutôt dans les nombreux proverbes qu'elle
renferme que dans son caractère dramatique, nous
avons pensé qu'elle pouvait sans inconvénient figurer
dans notre Recueil.
Le Messaigier d'Amours.
Le Messager d'Amours appartient à la série des
pièces composées à l'imitation des petits poèmes
d'Alain Chartier. Ces débats entre amoureux, dont
le thème est toujours à peu près semblable, sont les
derniers échos des fameuses cours d'amour qui eurent
tant de succès au moyen-âge; ils n'ont guère survécu
aux premières années du XV!*^ siècle. Celui-ci a été
écrit en 1489, ainsi que nous l'apprend l'auteur à la
dernière strophe de son poëme, et l'acrostiche final
nous donne le nom de Pilvelin. — Faut-il voir dans
Pilvelin le véritable nom du poète ? Est-ce au con-
traire unanagramme sous lequel se cache un» facteur»
plus célèbre? On ne saurait le décider. Pilvelin
est inconnu à La Croix du Maine, à Du Verdier, et
à tous les autres bibliographes. Sans hasarder aucune
supposition, nous nous bornerons à signaler une
certaine analogie entre le Messager d'Amours et les
deux petits poèmes de Bertrand des Marins de
Masan que nous avons réimprimés dans ce Recueil.
La strophe : 0 Par amours se font festes, dances... »
ressemble bien, sous le rapport des idées et du tour,
à celle du Rosier des Dames : « Par doulx regard
P. F. XI I
'^r^
2 Le Messaigier
on suyt amours... ' ». Le rondeau : « Les biens
qui sont en vous, ma Dame » est reproduit mot
pour mot dans le Procès des Deux Amans ; enfin
la forme bizarre des rimes enchaînées, et des
rimes à double queue, dont les règles nous ont été
conservées par Henry de Croy, dans son Art de
Rhétorique, se retrouve également dans le Messager
et dans les deux pièces de Des Marins de Masan.
Est-ce une simple coïncidence? Le lecteur en
jugera.
Voici la description des diverses éditions de cette
pièce qui nous sont connues :
A. Le Messaigier damours. S. l. n. d. [vers 1490].
In-4 goth. de 16 ff. de 27 lignes à la page pleine,
sign. a-b.
Au titre, un bois représentant un jeune homme et
une femme debout dans un jardin, près des murs
d'un château. La femme porte une robe drapée et
un voile; l'homme est vêtu d'une longue robe
ouverte sur le devant et laissant voir une grande
botte ; sur ses longs cheveux flottants repose un
petit chaperon ; une chaîne est passée autour de son
cou.
Le même bois est répété au verso du titre et au
verso du dernier f.
Bibl. nat., Y. 6143, Rés.
B. Le Messagier damours. S. /. n. d. [Paris?,
vers 1500]. In-4 goth. de 14 fî. de 32 lignes à la
page, sign. a par 8, b par 6.
Au titre, une figure en bois à mi-page, qui repré-
sente un personnage assis surun banc près d'unedame.
Ce personnage est nu ; il est pourvu de grandes ailes
et tient à la main une longue flèche ; il porte sur la
tête une couronne de verdure; des rameaux d'olivier,
I. Voy. t. V, p. 188.
d'Amours. 3
qui s'enlacent autour de son corps, cachent sa
nudité. La dame porte une coiffe relevée de chaque
côté, un corsage serré, dont les manches se ter-
minent par des manchettes, et une longue jupe. Au-
près de ces deux personnages se tiennent deux
amoureux : une jeune fille, dont le costume indique
une simple bourgeoise, et un jeune homme vêtu
comme les écoliers ou les pages.
La même figure est répétée au verso du titre.
Le texte commence au recto du 2'' f. , en tête
duquel se trouve un titre de départ ainsi conçu :
Le petit messagier damours. Il se termine au recto
du 13c f. (recto qui contient 13 lignes). Ces
13 lignes ne sont suivies d'aucune indication, pas
même du mot Finis.
Le verso du 13^ f. est blanc, ainsi que le :4e f.
Un détail bibliographique qui aidera encore à
reconnaître cette édition, c'est que les ff. aiij et biij
sont signés par erreur aii et bii.
Bibliothèque de M. le baron de la Roche la
Carelle (exemplaire provenant de la vente Solar,
n» 1077 du Catalogue).
L'exemplaire, porté au Catalogue de M. Crozet,
en 1 841, et décrit comme n'ayant que 13 ff. de
32 lignes à la page, était sans doute un exemplaire
de cette même édition, auquel manquait le f. blanc
de la fin.
C. Le Messagier damours. S. l. n. d. (?). In-4
goth. de 16 ff. de 25 lignes à la page, sign. a-b.
Le titre et le f. correspondant [a viij) manquent
à l'exemplaire de cette édition que nous avons vu à
la Bibliothèque nationale (Y. 6156 B (4), Rés.i;
il est probable que le titre contenait un bois ou une
marque de libraire.
Cette édition, imprimée en gros caractères, repro-
duit le texte de l'édition B ; elle en reproduit même
les fautes.
4 Le Messaigier
D. Le Messagier damours. S. l. n. d. In-4 goth.
de 16 fF., dont le dernier est blanc.
Catalogue Cigongne, n» 691.
Cette édition ne doit pas être confondue avec la
précédente, laquelle ne se termine pas par un f. blanc.
E. Le Messagier damours. Imprime nouudkmcnt a
Paris [vers 1550J. Pet. in-8 g-oth. de 16 ff.
Un exemplaire de cette édition, ayant appartenu
successivement à Guyon de Sardière, à La Vallière,
à Hibbert et à R. Heber, a figuré à la vente Brunet
(n" 285 du Catalogue).
F. En ensui // uant le iugement // Damours, //
icy commence // Le Messagier Damours. // ÎJ On les
vend a Paris, Au mont // sainct Hylaire, A Ihostel
Dalbret, // Par Anthoync Bonne mcre. jj S. d. [vers
1535]. In-i6 de 20 ff. non chiff. de 25 lignes à la
page pleine, sign. a-c, impr. en lettres rondes.
Cette édition, qui reproduit le texte de l'édition
A, est la seconde partie d'un volume qui commence
par la pièce suivante :
Le Iugement Damour, auquel est racomplée
Ihystoire de Ysabel, fille du roy Descosse, trâslatée
de langaige espaignol [de Jean de Flores] en langue
françoyse. A Paris, Pour Anthoine Bonne mère, etc.
In-i6 de 72 ff. non chiff., impr. en lettres rondes.
La Bibliothèque nationale (Y. 4508, Rés.) ne
possède que la seconde partie de ce volume, dont
on trouvera une description complète au Manuel
du Libraire, t. II, col. 1502. Un exemplaire des deux
parties, avec la date de 1533, figure au catalogue
Bearzi (n" 2828).
Le Messagier d'amours a été partiellement repro-
duit dans le Conservateur du mois de septembre 1757,
pp. 3-15. Cette reproduction, faite sur l'édition C,
n'est accompagnée d'aucune note. L'éditeur n'a pas
même relevé l'acrostiche final.
d'Amours. j
Le Messaigier d'Amours.
L'Acteur '.
rstant seullet, chantantau coing d'ung bois,
|En cheminant et faisant plusieurs tours,
)Veys Cupide tenant son arc Turquoys 2
■Avec Vénus, la Déesse d'Amours,
Honnestement parez ^ de grans atours,
Pleins^ de perles et de pierres vermeilles ;
L'un de drap d'or et l'autre de velours
Estoient vestus, reluisans à merveilles.
Et en marchant comme ^ ung aventureux,
Qui va jouer cherchant son avantaige,
Je m'aprochay, et, quant je fus près de eulx,
Les saluay en mon rude langaige.
Mais Cupido me feist ung peu d'oultraige,
Car de son arc, comme j'aprochoye près,
II me perça" tout oultre le couraige".
En me tirant deux ou troys de ses traictz.
1. Au lieu de ce mot L'Acteur les éditions b et c con-
tiennent un titre de départ ainsi conçu ; Le petit Messagier
d'Amours.
2. Nicot cite le mot Arc Tur^juoii, après le mot Tur-
quin « espèce de couleur esclatant entre bleu et azur »,
et comme il n'en donne pas l'explication, on pourrait
croire qu'il s'agit d'un « arc azuré » , mais Cotgrave
indique le véritable sens de cette expression, V Arc et V
Turquois ; il la traduit par « A Turkish long-bow »; c'est
donc une arme orientale que le poète donne à Cupidon.
3. A : parées. — 4. a : Plain. — j. b et c écrivent
constamment: com. — 6. b ipercea. — 7. Au sens de cœur.
6 Le Messaigier
Quant je senty le trait qui point et mord
Du Dieu d'Amours, qui cueurs de amans assault,
Je dys à moy : « Qu'est cecy? Je suis mort ! »
Par tout mon corps je tastay bas et hault ;
Je ne veis rien, mais mon cueur fut si chault,
Qui par avant estoit plus froit que glace,
Que fuz contrainct, après ce grant assault,
Dire deux motz affin d'estre en sa grâce.
Je saluay le haultain Dieu d'Amours,
Où nobles cueurs sont toujours bien venus.
Après ces motz, sans faire nulz séjours.
Je fuz assis entre lui et Vénus.
Nous parlasmes de mains propos menus
Honnestement, comme estoit de raison.
Mieulx festoyez ne mieulx entretenus
Ne furent jamais Troylus ^ ne Jason.
Alors me print par la main doulcement
Dame Vénus, la Déesse haultaine.
En devisant d'amours honnestement,
Sans raconter nulle chose villaine ;
Nostre devis fut chose souveraine ;
Nous parlasmes des faiz de Pégasus,
Et de l'amour de Paris et de Hélaine,
Et de celle de Eco et Narcisus ;
Puys des nopces Pelléus et Thétis,
Où la feste fut si très somptueuse
Qu'on y pria les Dieux grans et petis
Et Déesses à l'assemblée jouyeuse
Pour comparoir ; mais Discorde envieuse
I. Fils de Priam et d'Hécube.
d'Amours. 7
Qui point n'estoit priée, lorde^ et salle,
Feist l'assemblée en la fin doloureuse
D'une pomme qu'elle gecta en salle.
La pomme d'or, que gecta par cautelle
Discorde, ainsi que tous plaisirs, abat
Pour la donner à celle qui plus belle
Seroit tenue, affin que aucun débat
Sordist^ entre eulx, dont Jupiter, tout plat,
Dist que du cas d'en jugier n'avoit cure,
Et que à Paris les Déesses menast,
Pour en jugier, le noble Dieu Mercure.
Il 3 les mena, et, quant furent venus
Devers Paris, ilz contèrent leur cas
L'une après l'autre, et, nonobstant, Vénus
Eut la pomme, car-^ Juno ne l'eut pas;
Aussi n'eut point la déesse Palas;
Pour^ promesses que à Paris peussent*» faire
Touchant force, richesses, ne solas "^ ;
A la plus belle il voulut satisfaire ^.
Et quant Vénus eut la pomme par don,
Que luy en feist ^ Paris, sans longs séjours,
Elle donna à Paris ^^ pour guerdon "
1. B c : lourde. — Cotgrave donne encore lordault ,
lorderie, à côté de lourdault et lourderie.
2. Le poète dit sordist, au lieu de sourdist, de même
qu'il préfère lorde à lourde et solas à soûlas.
3. B : Hz. — 4. B c : €f. — 5. B c : Par. — 6. b c :
sceussent. — 7. b c : soûlas. Ce mot, qui correspond au
latin solatium, « consolation, plaisir, réjouissance », s'est
conservé dans la langue poétique anglaise : solace. —
8. A : satlfaire. — 9. b c : fait. — 10. b : par. — 11.
Récompense.
8 Le Messaigier
Pluseurs moult beaux ^ commandemens d'amours.
« Dea^j Cupido,.dis-je, en deux motz leurs,
» Où pourrai-je coppier^ ceste chose? »
— « Regarde Ovide, il te fera secours
» En l'unziesme de son Métamor phase '^. »
« — Trop bien cela; mais ne est-il^ point notoire
» Qu'il ait esté des gens aucunement
» Soit en cronicque, en rommant '' ou " hystoire
» Qui se soient aimez parfaictement,
» Sans fiction, congneu l'empeschement
» De Fortune, d'Envie et de Discorde? »
— « Tu trouveras à Paris seurement
» Deux vraiz amans : de cela te recorde. »
— « Ha ! Cupido^, vous me faictes joyeulx;
» Je vous prometz que j'ay fait maint passaige,
» Tant seullement pour veoir deux amoureux
)) Qui se aimassent de noble et franc couraige.
)) Puis qu'à Paris trouveray personnaige
)) Si très loyal, congé je vous requiers ;
» Laisser vous veulx auprès de ce bocaige^ ;
» Je vueil cerchier ce que de long temps quiers.
» Depuys le temps que je fuz né sur terre,
» Je ne cessay que mon entendement
» Ne s'enclinast à cercher et enquerre
I. B c : De plusieurs beaux. — 2. Dea, ou da. Nous
n'avons conservé cette interjection que dans la locution
oui-da.
j. A : Où pourraye coppier. — 4. a : En le xi de son
Mathamorphose. — $. b c : mais // n'est point. — 6. a :
roumant. — 7. b c : ou en. — 8. b : Cupidon. — 9.
a c : bosquaige.
d^Amours. 9
» Pour veoir amours régner parfaitement,
» Sans fiction ne faulte aucunement,
» En deux amans d'une amour bonne et grande ;
» Mais je n'ay peu trouver certainement
» Parfaicte amour, comme je la demande. »
Dame Venus si me dist de rechief :
a Puis que tu veulx estre mon serviteur,
» Je te aideray, par quoy viendras ' à chief
» De tout ton fait. Sans doubte, soies seur
» Que Cupido sera médiateur
» De l'entreprise à laquelle labeure, »
Je prins congé de la dame de honeur,
En cognoissant ma besoigne estre seure.
Comme au printemps après la fin d'iver,
De sens rassis, sans estre variable,
Droit à Paris je m'en vins arriver,
Et me logeay ^ cheux ung homme notable,
Et en prenant mes despens à sa table,
Mon hoste dit : « A propos de amoureux,
» J'en congnois deux qui d'un amour estable
» S'entraiment tant qu'en amours sont eureux. »
Après disner, ne feis semblant de rien,
Veins à mon hoste ^ en lui disant : « Beau Sire'',
» Je vous prie qu'advisez le moyen
» De me trouver service pour escripre
» Avec les gens que vous ay ouy dire
» Huy, en disnant à vostre table, maistre;
» Tout mon vouloir en ce lieu se retire,
» Car aultre part pour servir ne veul estre. »
I. A : veudras. — 2. a : Et me logaysus.
j. B c : Mais vins à luy. — 4. a : btusire.
10 Le Messaigier
Il me respond : « Je croy que en ce royaume
» N'y a aucun qui ait plus d'habitude
» Que moy ; pourtant volentiers à ma dame
» En parleray, sans point d'ingratitude.
» Je vous prometz d'y bouter tel estude
» Que y ' demourrez ; j'en trouveray moyen.
» Soyez loyal en- telle servitude;
» C'est ung hostel où vous aurez du bien. »
Par mon hoste fus mené à l'ostel
De la dame dont l'avoie prié ;
Oncques logis par ma foy ne veis tel,
Plus hault, plus beau, ne mieulx ediffié :
Ung droit palais, ung lieu gloriffié.
Assez propre quant seroit pour ung roy.
Mon hoste, en qui tousjours m'estoye fié,
Je luy requis que bien parlast pour moy.
li respondit : « Ne vous donnez ^ soucy
» De vostre cas; je sçay ce qu'il fault dire. »
11 salua ma dame par tel cy '' : [Sire! »
« Dieu gard, Dame !» — « Et Dieu vous gard. Beau
— « Vécy ung clerc, qui scet très bien escrire,
» Qui a longtemps d'Amours suivy la court. »
En me voyant elle se print à rire
Et me retint, pour le vous faire court.
Je rendy"» grâce à l'oste que j'ay dit,
Comme dévoie , aussi c'estoit raison ;
Il me laissa à l'ostel et partit.
Vêla comment je fus en f' la maison
I. A : Qu'il dtmourerez. — 2. b : s'tn. — j. a : donner.
— j\. E c : sy. — j. B c : Ven rendis. — 6. b c : ^.
d'Amours, h
Par son moïen, pour avoir achoison ^
De veoir deux gens en amour- tant confeiz;
Jamais Jason, qui conquist la toison,
Ne employa mieulx ses pas comme je feis.
Ma chambre fut sur la porte devant
Bien tendue de sarge^ de pers brun'*;
Il n'y eust sçeu entrer homme vivant,
Sans estre veu de moy, il est commun.
En cest hostel, fuz aimé de chascun ;
Je y demeuré^ environ par l'espace
De quinze mois, si bien qu'il n'y eust ung
Seul serviteur dont je ne fusse en grâce.
Pour achever mon entreprinse en somme
Touchant Amours et faire l'escripture.
Je vis léans*» entrer ung si bel homme
Que tous aultres passoit oultre mesure ;
Pareillement je cuyde que Nature
Ne feist jamais pour dieu ne pour déesse
Ung corps qui fust de plus belle figure
Comme celuy que portoit ma maistresse.
En son maintien, elle estoit fort honneste,
Saige et prudente ", en ses faiz autentique,
I. Occasion. — 2. a : ûmor.
3. L'ancienne forme sarge pour serge se conserva jus-
qu'au milieu du xvn<= siècle. Voy. Vaugelas, Remarques
sur la Langue Françoise, avec des Notes de Messieurs
Patru et T. Corneille (Paris, 1738, 3 vol. in-12), t. Il,
p. 167 sq. — La serge, tissu de laine ou de soie, était
employée comme tenture dans les appartements élégants.
Voy. t. II, p. 14 de ce Recueil.
4. D'un bleu tirant sur le brun.
j. B c : demouray. — 6. Là-dedans. — 7. b c : Saige^
prudent.
12 Le Messaigier
Gorgiase^, mignongne, propre et 2 nette
Comme celle qui à tout bien se aplique ;
Ung beau corps gent, aussi droit que une picque,
Blanche poitrine, et petite mamelle ;
De son visaige^ une chose angélique :
Dedens Paris n'y en a point de telle.
Ung jour je veis cest homme avecq ma dame,
En une chambre entre eulx deux à requoy'',
Parlans d'amours, cuidant^ n'estre veuz*» de ame,
Au banc assiz, tournez le dos vers moy ;
J'entray dedens tout doulx sans faire efFroy
Et me cachay derrière une custode'^ ;
Ce que j'ouys je l'escrips par ma foy.
Touz leurs devis furent 8 en ceste mode :
L'Omme.
« Ma seulle amye et mon espoir,
» D'un petit serf serez servie ;
■» Pour observer vostre vouloir
» Je^ serviray toute ma vie.
» En servant avez desservie '^
» Le service d'un bon servant;
» De vous servir m'est prins envie,
» Pour vostre honneur estre observant. »
La Femme.
« Mon doulx amy, je congnois bien
1 . Elégante, richement parée.
2. Et manque dans b et dans c.
3. B c : Du visaige. — 4. Tranquillement, en paix, en
repos. — 5. B c : cuidans. — 6. a : veu.
7. Rideau de fenêtre, portière. — 8. b c : Tout leur
devis fut dit. — 9. b c : Vous serviray. — 10. Mérité.
d'Amou rs.
» Que servez Amours en honneur
» Et que jamais ne feistes rien
» Dont peult sortir nul deshonneur;
» Mais avez mis vostre labeur
» En vertuz, dont tel bruit ^ redonde
» Qu'on dit que plus honneste cueur
» Dieu ne créa jamais au monde. »
L'Omme.
« Se j'ay cueur honneste et parfait,
» Ce sont des biens d'Amours, m'amye ;
» Ce n'est pas de mon propre fait,
» C'est tout par vous, n'en doubtez mie,
» Car sans vous heure ne demie
» N'est mon cueur que à vous il ne pense
» Ou autrement tousjours frémie
» Quant il pert de vous la présence. »
La Femme.
« Puisque vous dictes en ce point
» Que vostre cueur ainsi se met,
» Qu'il est avec le mien conjoint,
» C'est tout par Amours qui permet
» Que vostre vouloir se submet
» A le servir en plusieurs tours ;
» Pensez^que ung grant plaisir ce me est
» De veoir si bien servir Amours. »
L'Omme.
« Par amours se font festes, dances,
» Par amours choses à plaisir,
B c : bien.
14 L.E Messaigier
» Par amours, joustes, rompre lances,
» Par amours on a son désir,
» Par amours on se peut saisir,
» Par amours font chapeaulx ' de roses,
» Par amours nul n'a desplaisir,
» Par amours on fait mille choses. »
La Femme.
« Par amours se assemblent tous cueurs,
» Par amours on a ses plaisances,
» Par amours sont grans - serviteurs,
» Par amours se font aliances ;
» Par amours pluseurs espérances
» Ont de tousjours vivre en liesse"*
» Et d'anichiller les puissances
» D'Envie, dont amoureux blesse. »
L'Omme.
« Amour on ne peult trop louer,
» C'est une vertu trop haultaine ;
» D'amour Dieu nous volut douer"*,
. » Pour racheter nature humaine ;
» Geste chose est toute certaine ;
» De amour procède charité :
» Il a la pensée villaine
» Q_ui blasme amour en vérité. »
La Femme.
« Puis qu'en amours a tant de biens
» Que nulle vertu n'en atouche,
2. A
liesse.
Couronnes, guirlandes. Voy. t. X, p. 211, note 7.
* : grans sont. — 3. b c : On a de vivre en grant
— 4. A B c : donner.
d'Amours. 15
» Cupido deust en ses liens
» Tenir Dangier et Malle-Bouche,
» Et Envye de tout mal souche',
» Qui 2 nous livrent si fort[e] guerre ;
» Marrye suys qu'on ne les touche
» Et qu'on ne les abbat à terre. »
L'Omme.
« O Vénus, dame principaile
» D'Amours et déesse haultaine,
» Tu as puissance généralle
» Sur Malle-Bouche tant villaine,
» Qui nous cuide de ton demaine**
» Par Faulx Rapport faire emmener ;
» Puis qu'elle nous fait tant de paine
» Pourquoy la seuffres tu régner? »
La Femme.
« Mon amy, vous debvez savoir
» Qu'il fault que chascun ait son cours ;
» Se les biens qu'on vouldroit avoir
» En amours on avoit tousjours,
» On ne tiendroit compte d'Amours.
» La raison est assez certaine
» Qu'après qu'on a fait plusieurs tours
» On tient chier ce que on gaigne à peine ^. »
L'Omme.
« Vénus, sumptueuse princesse,
» Cesse les motz de Malle-Bouche,
» Bouche son bec par grande opresse ;
I. Cause de tout mal. — 2. a : Qa'ilz. — 5. b c;
dommaine. — 4. Avec peine.
i6 Le Messaigier -
» Presse-le ^ par quelque escarmouche ;
» Mouche luy le nés^ de ta touche;
» Touche son corps d'un dart mortel
» Tel qu'i luy fault pour mestre en couche ;
» Couche le hors de ton hostel ■"'. »
La Femme.
« Male-Bouche on doit bien mauldirc*,
» Dire le puis certainement ;
» Menteur"' ne cesse de mesdire,
» Ire aussi tout •* pareillement :
» Elle ment si très aprement
» Menterie oii elle se aplique,
» Que plaisir abat plainement ;
» Menteurs font ung mal qui duplique. »
L'Omme.
« Maulvaise langue comme espine
» Tousjours point sur moy et sur vous ;
» Par quoy esse qu'elle s'encline
» A dire tant de maulx de nous?
I. A : lay. — 2. a : ntfz. — 3. Cette strophe et la
strophe suivante sont écrites en rimes enchaînées (voyez
L'Art de Rhéthoricque pour rimer en plusieurs sortes de
rimes, t. III, p. 120 de ce Recueil). Henry de Croy, dans
son Art et Science de Rhétorique pour faire Rimes et Bal-
lades, qu'il ne faut pas confondre avec la pièce citée plus
haut et qui a été réimprimé dans les Poésies du XV et
XVI' siècles éditées par Silvestre (Paris, Crapelet, 1832,
in-8) définit ainsi cette forme singulière : « taille de rime
qui se nomme queue anriuée pour ce que la fin du mettre
est pareille en voix au commencement de l'autre et est
diverse en signification, et se peut ceste taille causer en
balades, vers huitains et rondeaulx de chanson. »
4. B G : Male-Bouche doit-on. — 5. a : Mentir. — 6.
Tout est omis dans b.
d'Amours. 17
» Elle cuide que par courrous
» Ou rapport nous face ^ aulcun mal ;
» On la deveroit pour tels coups ^
» Fort fricasser^ en réagal '•. »
La Femme.
« Notez qu'il fault considérer
» Que son fait contre Amours repune-»;
» C'est pour nous faire séparer
» Par sa seur maudite Rancune,
» Qui fait que la roue Fortune
» Nous baille souvent de ses^"' tours;
» Ne leur donnons puissance aucune
» De pouvoir séparer Amours. »
L'Omme.
« A ce me veulx délibérer
» Contre Male-Bouche et Envye,
» Qu'ilz n'ont garde de séparer
» L'amour de nous deux sur ma vie;
» Ayons la pencée ravie
» En amours dehors et dedans ;
» Nous ferons toute nostre vie
» En nostre entier maugré" leurs dens. »
La Femme.
« A ce, mon amy, je me acorde,
I. A c : faire. — 2. b : On la debroit tuer de coups. —
3. B : Et la fricasser.
4. Réagal, ou riagas est le synonyme de l'aconit. Villon
dit de même dans la ballade qui suit la strophe cxxxi du
Grand Testament (éd. Jannet, 1867, p. 76) :
En réagal, en arsenic rocher....
Soient frittes ces langues envieuses !
5. Combat, lat. répugnât — 6. a : ces. — 7. b : malgré.
P. F. XI 2
i8 Le Messaigier
» Car ce sont très bonnes raisons
» D'estre tousjours sains ' de la corde
» Vraye Amour en toutes ^ saisons.
» Malle-Bouche, ne ses poisons,
» Il ne nous fault doubler en rien,
» Mais à tousjours ainsi faisons;
» Nous servirons Amours très bien. »
L'Omme.
» Laissons régner les mesdisans,
» Lesquelz ne cessent de mal dire ;
» Je cuide que depuys dix ans
» Meilleure raison ne ouy '' dire ;
» Ainsi ne aurons ne courroux ne ire,
» Mais le plaisir d'Amours complet.
» Il est temps que je me retire ;
» Donnez moy congié, s'il vous plest. »
La Femme.
« Puis que c'est vostre bon plaisir
» De partir, je suis^ bien contente ;
» Mais que vous soiez de loisir, .
» Revenez moy veoir à ma sente <>;
» Je ne puys vivre ainsi absente
» De vous, car, vous devez savoir,
» Longue me sera votre attente
» Par le désir que ay de vous veoir. »
L'Omme.
« Je vous viendray veoir tous les jours,
» Ne vous doubtez en vérité.
I. B : ceintz. — 2. a : toute. — 3. b : ce. — 4. b : je
n'ouy. — j. B -.j'en suys. — 6. Sentier, voie, chemin.
d'Amours. 19
Adieu, l'excellent bruit d'amours,
L'eslite de toute bonté;
Je prie à la Divinité
Que en tous biens vous vueille garder,
Car il est de nécessité ^
De partir sans plus cy tarder. »
L'Acteur 2.
Au départir, vis que on luy présenta
Ung doulx baisier fort gracieusement.
Après le adieu •*, ma dame remonta
En sa chambre pour fermer vistement
L'huys au verrou ', pour plus secrètement
Parler seulle de son amy l'istoire;
Ce qu'elle dist je escrips totalement
En mes papiers, et mis tout par mémoire.
Premièrement remercioit Amours,
Puis son amy jusqu'au ciel exsaulsoit;
Je ne bougeay-* de mon quignet'' tousjours.
Pour veoir le train ; pas on ne m'y savoit.
En escripvant je me tins tousjours droit,
Le pié posé dessus une sellette".
Dieu sçait les motz que madame disoit.
En sa chambre cuidant estre seulette.
La Femme.
« Puisque je suys toute seulle à parmoy ^,
» En ma chambre fermée, je prétens
I. A : neccessitè. — 2. b c : Le Messagier. — 3. b c :
Et congé prins. — 4. a c : L'uys au verroil.
j. A : bougay. — 6. Petit coin. — 7. Tabouret. — 8.
B c : À part moy.
20 Le Messaigier
» De reciter aucuns biens que je voy
» En mon amy, car je sçay et entens
» Qu'il est digne de louer en tous temps,
» Car sa bonté l'a piéçà desservie ;
» Il est celuy que j'espère et attens
» Finablement me aimer toute sa vie.
» Se à le louer ^ nul ne pouroit soufire,
» Tant prononçast ses motz élégamment,
» Trop peu de bien ma bouche en poura dire,
» Considéré mon simple entendement,
» Qui ne sçaroit atoucher - nullement
» A la maindre vertu ne au maindre bien
» Qui soit en luy ; par quoy petitement
» Ce qu'en diray ce sera meins^ que rien.
» Car Nature, comme il est tout commun,
» A son trésor dessus luy descouvert ;
» Plus beau n'y a, sans en excepter ung,
» Dessoubz le ciel : la raison en apert ;
» Car de beauté est en tous lieux couvert
» Si amplement que dire ne sçaroie'' ;
» Mon sens n'est pas aucunement ouvert
» Pour en parler ainsi que je vouldroie.
» Condicions "■' il a selon bonté :
» Courtoys, begnin, vray, amoureulx, loyal,
» Saige en parler, tout en honnesteté,
» Tardif à prendre, à donner libéral,
» Cueur sans orgueil, mais humble et cordial,
I. B G : ^ le louer. — 2. Toucher doucement.
3. B c : moins. — 4. b c : sauroye. — 5. Mœurs,
dispositions, manière d'être.
d'Amours. 21
)) Doulx à chascun, pensée pure et monde;
» Les cognoissans dient ' en général
» Qu'il est le chois des vivans de^ ce monde.
» II est remply de bonté et valeur
» Si largement qu'on ne peult estimer
» Son bruit 3, son los tant confit en honneur;
» Par quoy conclus qu'il est digne de aimer;
» Il ^ voulu son noble cueur fermer
» Au clos Vénus, pour servir la Déesse,
» Oij de vertu il l'a voulu armer '♦,
» Considérant que honneur passe richesse.
» On voit au bois ou prez^ courir ung cerf 6,
» Ou en plains champs, tout à sa volunté ;
» Pareillement s'est voulu faire serf
» Qui estoit franc ; car, â la vérité,
» Il a voulu de son auctorité
» Franc arbitre, dont jouissoit tousjours,
» Estre mué par son humilité
» En servaige, pour estre serf d'Amours.
» Dame Vénus, Déesse sumptueuse,
» A qui mon cueur de tous temps est donné,
» Je me répute en fais d'amours heureuse,
» Quant de ton bien ainsi as ordonné
» Qu'un cueur léal ^ se soit habandonné
» A mon vouloir : tel cueur est à aimer ^ ;
» Oncques plus franc ne fut de mère né;
» Mon seul parfait je le puis bien nommer.
I. B c : disent. — 2. e c : en. — 3. Renommée.
4. B c : Ou de vertu elle l'a fait armer. — j. b c : aux
bois et prez. — 6. b c : serf. — 7. a b c : c'est. — 8. b c :
loyal, — Ç). B c : est bien rf'armer.
22 Le Messaigier
» J'ay un grant heur par le moyen d'amours;
» Incessamment mon propre bien pourchasse
» Plus que à nulle, je le voy touz les jours,
» Par celuy seul de qui je suis en grâce.
» Amours me feist tel heur en peu d'espace,
» La journée que à moy se vint tenir,
» Que cest heur cy tous aultres biens il passe,
» Tant soient grans, je le puis maintenir.
» Je me doy bien tenir pour assouvie
» D'avoir ce bien en ma pocession ;
» Je l'aimeray tout le temps de ma vie
» Parfaitement, sans nulle fiction ;
» Je l'ai tousjours en mon intention,
» Si fermement qu'il me met hors d'ennuy;
» A toute heure prens consolation
» Quant puis penser aulx ^ biens qui sont en luy.
» Et si congnois que de ses parfais fais
» Nul n'a en sa conscience science,
» Pour le louer comme il fault jamais, mais
» Il y a trop de différence en ce;
» En tout honneur de sa despence pence;
» A tous amans je leur assigne signe
» De faire ainsi de ma sentence tence ;
» Ce n'est qu'Amour qui détermine mine^. »
L'Acteur?.
Après plusieurs aultres menuz propos
Là recitez, elle descend en bas '' ;
I. Bc : «. — 2. Cette strophe est en Rimes à double
queue (voy. Henry de Croy, op. et loc. cit.)-
3. B c : Le Messagier. — 4. b c : embas.
d'Amours. 23
Adonc partis ^ sans estre plus enclos
Et m'en alay, marchant à petiz ? pas,
En la 3 chambre. Pensez je ne feis '' pas
Noise 5 des piez meins^ que chat qui s'en fuit;
Oncques grue n'ala mieux par compas ''
Comme je fis de paour qu'on ne^ me ouyst.
En mon dressouer ^ mes papiers alay mettre
Bien enfermez où j'avoie escript : Basme,
Puys presentay ma teste à la fenestre
Dessus la court, là où estoit ma dame ;
Puis me hucha "^ et me dist, par mon ame,
Que je portasse ung cueur de diamant
A son amy, le plus beau du royaume,
Que savoye qu'elle estoit tant aimant.
Ce^' diamant, en ung anneau ^- posé
De beau fin or, en papier le ala mettre,
Où elle avoit ung beau dit composé
De réthorique et escript de sa lettre ;
Puis ce papier ploya '^ comme il doibt estre
Et le ferma d'ung peu de blanche cyre
Et m'enseigna à destre et à senestre
Là ou je yroye et que debvoie dire.
Ce dyamant tant bel et gracieux
Je alloy porter pour 'résolution ;
I. A : parti. — 2. b c : petit. — 3. b c: ma. — 4. u:
vis. — 5. Ce mot a ici !e sens de bruit; il a conservé
cette signification dans la langue anglaise.
6. B c : moins.
7. D'une façon régulière et mesurée.
8. Ne est omis dans e. — 9. b c : dressoir.
10. M'appela en criant.
11. B c : Qui. — 12. B c : annel, — 13. b c : plia.
24 Le Messaigier
De ma vie je ne fus plus joyeux
Que d'accepter cette commission,
Pour parvenir à mon entention
Touchant Amours, où mise estoit ma cure ;
Ce fut à moy grant consolation,
Car je trouvay l'huys ouvert d'aventure.
J'entray dedens, demandant Monseigneur;
Les serviteurs me disrent qu'il dormoit ;
Je dis que non, et que estoie bien seur
Que aucunement nouvelles attendoit ;
Incontinent ung serviteur tout droit
Fut à son lit, lequel se humilia
Quant il eust dit comme on le demandoit ' ;
Me fist monter 2 pour savoir qu'il y a.
Je le trouvay couché dedens son lit.
Quasi transi comme ung homme remis^;
Je luy baillay ce dyamant petit
En ung papier où elle l'avoit mis.
Le saluant comme on fait ses amys.
Quant il ouvrit le papier, je prins cure
De me aprocher comme font ces frémis''*,
Affin de veoir comme '^ fut l'escripture.
Dit la lecîre ' :
« Plus que tous aymer je le doy
» Sans que mon honneur en empire,
I. B c : Et quant il sceut que l'on le demandoit. — 2.
B c : venir.
3. Froid, triste (Voy, t. X, p. 206, note 4).
4. Fourmis.
5. B c : comment. — 6. b c : Lay.
d'Amours. 25
» Car en luy n'y a que redire;
» Assez, de ^ pieçà, le congnoy.
» Il m'a défendu par ma foy,
» Quant envyeux m'ont voulu nuire ;
» II m'a deffendu par ma foy ^
» Plus que tous.
» Puis que si léal '^ je le voy,
» Que son cueur au près du mien tire
» Et qu'il endure grief martire,
» Pour estre en grâce devers moy,
» Plus que tous aymer je le doy'. »
Quant il eut veu ce dit que j'aportoie,
Baisa l'anneau ^ et le mist à son doy ;
Il eut le cueur si très remply de joie
Que à grant peine savoit parler à moy ;
L'escriptoire demanda par eifroy "
Pour escrire deux motz à sa plaisance ;
J'estoie fourny de cela par ma foy ;
Encre et papier je avoie en habondance
Et, quant eut fait'^, alla clore sa lettre,
D'un beau tiret de papier bien et bel,
Mais ung rubis voulut au dedens mettre
Et dist : « Portez à ma dame à l'ostel. »
I. B c : dès. — 2. Ce vers est omis dans b. — 3. b c:
loyal. — 4. B et c ne donnent ici que les trois premiers
mots : Plus que tous. Les mêmes éditions ajoutent ensuite
en forme de titre : Le Messagier. — 5. b c : annel.
6. Ce mot est pris ici dans le sefis de saisissement, sur-
prise, émotion.
7. B c : Quant ce fut fait.
• 26 Le Messaigier
Dessus la lettre avoit bouté son sel ^.
Je prins congé quant le vis recoucher,
Mais en effet je luy fis ung cas tel
Que le premier-, car^ je m'allay cacher.
Je fermay l'huis ; d'ont cuidoit le bon corps
Estre tout seul, d'ont '• se print à parler.
Il lui sembloit que je estoie dehors :
Je n'avoie garde en ce point m'en aller, *
Auprès du lit m'en allay devaller,
Pour escouter se d'amours diroit rien ;
Son grant amour ne povoit plus celer;
Il commença parler par tel moien :
L'Omme.
« Pleurs et souspirs, desplaisir et courroux,
» Regretz, chagrin, fantasie et^ dennoy'^,
» De ma présence en effect ostés-vous ;
» Il n'est pas temps que soiez entour moy;
» Ne me aprochez puisque suis à requoy ^,
» Seul en mon lit, passé heure et demye.
» Parfait vouloir me amonneste, je croy,
» De ung peu parler de ma léalle^ amye.
I. Sceau. — 2. Je fis comme la première fois, j'allai me
cacher.
5 . B c : Qu'à ma dame. — 4. b c si. — j . b c : Mais
je n'avoy garde de m'en aller. — 6. Et manque dans b.
7. Au vieux mot noyer {= nier., negare) correspondait
le substantif noy, employé par exemple dans cette locution
mettre en noy (contester) ; le mot dennoy paraît corres-
pondre de même au verbe denoier, deneier (= dénier,
dcnegare)^ et l'on peut lui donner le sens de « refus n et
peut-être de « doute ». Nous ne croyons pas que ce mot
doive être rattaché en aucune manière au mot annoy {=
ennui, lat. in odio).
8. A l'aise, tranquille. — 9. b c : loyale.
d'Amours. 27 ■
» Je me doy bien contenter, ce ' me semble,
» Du Dieu 2 d'amours, quant il fait de son bien
» Deux cueurs léaulx conjoinctement^ ensemble
» Qu'ilz sont uniz sans varier en rien.
» Se elle a mon cueur, aussi ay-je le sien;
» Heureux je fus quant j'en eulx l'acointance,
» Du bien d'elle, non point ■'' par mon moïen,
» Nommer me puis le plus heureulx de France.
» Et qu'il soit vray en rommant ou ^ cronique,
» Ne en histoire, tant soit haulte, n'en lettre,
» On ne trouva euvre si manifique
» Que ma dame, dont heureux je puis estre,
» De volunté ^ fort constante et discrète;
» De sa beaulté faulte n'y a de ung trait ;
» Pigmalion ne fist jamais en Crette
» De marbre blanc ymaige mieux portrait^.
» Veulx-je parler de ses ^ conditions,
» De son estât et de son noble fait,
» De son maintien, des opérations ^
» Qui sont en elle^o^ où Nature a parfait
» Tout ce qu'elle a sans rien estre imparfait,
» Où tout mon sens ne peult faire ouverture?
» Nenni. Pourquoy-^' .? Je ne auroie meshuy fait,
» Tant est parfaite'- aux grans biens de nature.
I. A : se. — 2. B : bien. — 3. b c : loiaulx estre
conjoinctz. — 4. a c : C'est de son bien- non pas. — 5.
B c : n'en. — 6. b c : Qui est saige. — 7. Ymaige est
indifféremment des deux genres dans la langue du moyen
âge. Au xvi° siècle, Marot et La Boëtie emploient ce mot
au masculin; Bonaventure Despériers préfère au contraire
le féminin. — 8. b: pourtrait — 9. a : ces. — 10. b c :
Qu'en elle sont. — 11. b c : Raison pourquoy. — 12.
B c : Tant parfaite est.
28 Le Messaigier
» Pour la cause que elle est si débonnaire '
» Que en tous ses fais n'y a à dire ung si,
» Je ne veul point estre usant du contraire,
» Mais en tous temps estre loial ainsi,
)),Sans vivre en deul, tristesse ne soucy,
» Qui me pourroit tourner en grant misère ;
» Il me appartient de estre loyal ; aussi
» Je le prometz ; à ce me délibère. »
L'Acteur.
Et, quant il eut deschargé son courage.
Sommeil le print, c'est chose naturelle ;
Incontinent hucha ^ son petit paige
Pour estaindre le feu et la chandelle.
Et, en ce point, comme il tenoit la pelle
A couvrir feu, de la chambre partis
Et vins en bas ; pour ouvrir l'huis, je appelle ;
Je fus mis hors : adieu grans et petis.
Quant je fus hors, je cheminay tout droit
A nostre hostel, sans point estre fétart*;
Ma dame estoit en corset, qui tardoit
A se coucher, non obstant qu'il fut tart.
Quant je la vis : « Madame, Dieu vous gard!
» A mon seigneur j'ai baillé vostre lettre.
» Il vous prie que vous aiez regard
» De veoir que c'est qu'il a voulu cy mettre. »
« — Voyons que c'est maintenant, ce ^ dist elle;
» Ce*^ sont lettres ; il faut rompre le seau
\ . B c : de si bonnaire. — 2. b c : Le Messagier. —
3. Appela.
4. Sans être paresseux, endormi, c.-à-d. en toute hâte.
5. B c : je. — 6. A : Se.
d'Amours. 29
» Pour veoir que c'est. » Je tenoie la chandelle :
Ung fin rubis y avoit bon et beau
En fermeillet ', ung très noble joiau ;
Elle le print, à son col ^ le pendit ;
Mais au papier avoit ung dit nouveau,
Qu'il avoit fait, ainsi comme j'ay dit :
Les dictz de la lettre 5 :
« Les biens qui sont en vous, ma dame '',
» Ont mon cueur si très fort espris
» Qu'ilz ont ravy tous mes espritz ^
» A vous aimer plus qu'autre femme".
» De vostre bon regnom c'est basme,
» Car jamais on n'auroit compris
» Les biens qui sont en vous, ma dame'.
» Se Faulx Rapport vous porte blasme,
» C'est raison qu'il en soit repris
» De soy monstrer si mal apris,
I . B G : En fermailkt. a Fermeillet, qu'on escrit aussi
fermailUt, est une chaîne ou quarquan d'or enrichi de
perles ou de pierres précieuses, ou d'émail, que les damoi-
selles mettent autour de la teste, sur leur coiffeure, pour
la tenir arrestée et ferme, ainsi qu'elles disent, l'appelans
à présens serre-teste, mais c'est pour enrichir leur coif-
feure davantage... Et a ce nom parce qu'il ferme à une
petite boucle, laquelle est appelée fermeille, ou fermaille. »
NicoT {Thrésor de la langue Françoise, Pms, 1606, in-fol,).
Voy. aussi : Glossaire français du moyen-âge par M. Léon
de Laborde, v" Fermait. — 2. b : coul. — 3. b c: Lay.
4. Ce rondeau se retrouve vers pour vers et mot pour
mot dans le Procès des deux Amans de Bertrand des
Marins de Masan. Voy. t. X, p. 190 de ce Recueil.
5. A : esperilz; b c : esperitz. — 6. a : famé, — 7. b
et c ne donnent que les deux premiers mots : Les biens.
50 Le Messaigier
» De non cognoistre, par mon ame,
» Les biens qui sont en vous, ma dame. i>
L'Acteur.
Il n'estoit point saison de plus prescher,
Raison pourquoy? L'eure estoit desjà tarde;
Je prins^ congé et m'en allay coucher.
Quant fus en hault, à mes papiers regarde
Que avoie fait, que pour amour je garde
A mon dressoer^, comme avoie de coustume;
A les serrer tous ensemble je tarde
De paour de perdre^ ung tout seul traict de plume.
Velà comment trouvay deux personnaiges
Servant Amours, sans nulle fiction.
Qui ont vaincu par leurs nobles couraiges
Tous envieux plains de déception,
Tousjours disant pour resolution :
« Contre Rapport il faut tenir bon terme. «
Notez ce mot pour la conclusion ;
C'est la cause par quoy l'amour est ferme.
Puis l'endemain, si tost que fuz levé,
Prins mes papiers pesans plus que une'' livre;
De grant amour que en eulx avoie trouvé ;
Pour passer temps, j'ay composé ce livre.
Pour Cupido ses commandemens suyvre.
Qui sont plus doulx à garder que une rose ;
La personne n'est pas digne de vivre
Qui ne se aplicque à faire quelque chose.
I. B c : Le Messagier. — 2. a : prens. — }. b c: E/î
mon dressoir. — 4. b c ; Sans en perdre. — 5. a c :
plus d'une.
d'Amours. ji
Excusez-moy, s'il vous plaist, mes signeurs ^,
Qui vous mectez à lire ceste histoire ;
Pour passer temps je l'ay fait, soyez saurs,
Non pour argent ne pour en avoir gloire,
Mais pour l'onneur, ainsi le devez croire,
De Cupido, que j'ay servy tousjours ;
Quant me verrez, mectez Jsien en mémoire
De me nommer le Messagier d'amours.
Pour passetemps, se bien je me remembre,
le feiz cecy pour ceulx à qui il duit '^,
L'an quatre vingtz et neuf, xv en novembre.
Veillant ce soir jusques après mynuit.
En contemplant quel plaisir et déduit
L'on a d'amours. Gens aux penséez haultes,
le vous prie, pour ester ce qui nuist
N'oubliez point de corriger les fautes.
Explicit des dictz et des tours
Du petit Messagier d'Amours^.
Balade.
Haultain Pana'', puissant Dieu des pastours,
Telz bons pastours ne feront-ilz pas tours ?
Tu congnoys bien que nous ne dormons mye;
Se Neptunus met le temps à rebours,
Faiz resveiller Zephirus, Dieu des flours,
Pour amener Flora, sa doulce amye ;
I. B c : mes seigneurs. — 2. duire, plaire. — 5. b c :
Cy fine le petit Messagier d'Amours.
4. Pan, Dieu des bergers, est toujours pris par les
poètes de cette époque pour personnifier la Paix.
^2 Le Messaigier
Faiz que Orpheus ait son harpe ^ jolie,
Affin que soit Proserpine endormie,
Se elle vouloit icy troubler la dance,
Et que Amphion, sans heure ne demie,
Face sonner sa douice chalemie 2,
Pour resjouir les bons pasteurs de France.
0 Jupiter, qui excèdes les Dieux
En gouvernant la terre avec les cieulx,
Préserve-nous que Mars point ne nous blesse;
Envoie-nous le Dieu Mercurius ,
Qui endormit Argus et tous ses yeulx
Par l'instrument dont il joua sans cesse;
Fais que Hercules, qui par sa ^ hardiesse
Combatit tant Sagitaires en Gresse
Qu'il les bouta en son obéissance'',
Viengne jouster devant nostre maistresse,
Dame Venus, d'Amours noble Déesse,
Pour resjouir les bons pasteurs de France.
Où est Paris, lequel son amour meist
1 . On remarquera que le poète n'aspire pas \'h du mot
harpe. Cotgrave dit de même, en i6ii, l'harpe (la griffe)
d'un chien. Cette prononciation est curieuse à noter ,
parce qu'elle est contraire à la tendance générale de la
langue française, où \'h aspirée a plutôt de la propension
à devenir muette.
2. Son doulx pipeau.
3. B c : son. Cette leçon, si ce n'est pas une simple
faute, est encore plus curieuse que les mots « son harpe »
que nous avons relevés ci-dessus. Peut-être faut-il y
voir une influence méridionale ; le provençal disait : ardit,
ardideza, ardimen, etc.
4. C'est en poursuivant le sanglier d'Érimanthe qu'Her-
cule rencontra les Centaures qu'il extermina. Chiron lui-
même périt dans la bataille.
d'Amours. 33
En Helaine quant si belle la veist,
D'ont fut prinse Troie de Aguaménon,
Se grant proesse et honneur il aquist ?
II me fait mal que Philis se pendist
Par désespoir que elle eut de Démophon ' ;
0 Cupido, meclz Cacus le larron
Sur la haulte montaigne Chicheron ^,
Et que larsin soit mis en oubliance;
Fais nous venir en jubilation
Cest ymaige, que feist Pigmalion ^,
Pour resjouir les bons pasteurs de France.
Prince, chassés aux Enfers Cerberus
Et le borgne géant Tholomeus-* ;
Mais, pour jouer en ce lieu d'ingromance^,
Faites venir le noble Acheloùs,
Accompaigné de Eco et Narcisus,
Pour resjouir les bons pasteurs de France.
i. Démophoon, fils de Thésée et de Phèdre, fut roi
d'Athènes ; il prit part à la guerre de Troie et , à son
retour, visita la Thrace oii il fut reçu et tendrement traité
par Phyllis, fille du roi Lycurgue, mais il l'oublia dès
qu'il fut revenu dans ses États. C'est alors que Phyllis se
pendit de désespoir. Voy. Onde, Heroid., 2; de Arteam., 2.
2. La caverne de Cacus était le long du Tibre, au pied
du mont Aventin. Notre poète, pensant à Venus, charge
l'Amour de le transporter au Cithéron dont l'imprimeur a
fait Chicheron.
3. Voy. Ovide, Metam., lib. X, fab. 9.
4. Telemus, que le poète ne cite probablement que pour
la rin:e et dont il estropie le nom, était un cyclope qui
avait le don de prévoir l'avenir. C'est lui qui prédit à
Polyphéme le sort que lui réservait Ulysse.
5 . Ingromance est ici pour nigromance : en ce lieu de
« magie noire », ou plutôt de « noirceur ». On trouve
aussi ingremance, dans le même sens. Voy. Flûire et Blan-
ceflor, publ. par M, Ed. du Méril, p. 282.
P. F. XI }
Monologue d'ung Clerc de Taverne.
Les tavernes et les cabarets ont joué de tout temps
un rôle important dans la vie politique etmorale
du peuple, et il n'est pas étonnant que deux savants
ingénieux aient eu l'idée d'en écrire l'histoire ^.
Pendant le cours du moyen-âge, c'est dans les
tavernes que bourgeois et nianans se reposaient de
leurs travaux ; c'est là qu'ils traitaient leurs affaires;
c'est là aussi que se contaient les bons contes et que
se chantaient les joyeuses chansons, seule consola-
tion des petites gens à une époque perpétuellement
troublée. Tous ces avantages et une foule d'autres
sont énumérés dans une petite pièce dramatique que
nous publions ci-après: le Monologue d'un Clerc de
taverne.
Les tavernes ne furent pas seulement un lieu de
réunion cher aux oisifs; elles virent naître la vie poli-
tique dans notre pays. Tandis que les Anglais occu-
I. Le Livre d'or des Métiers. — Histoire des Hôtelleries,
Cabarets, Courtilles et des anciennes Communautés et
Confréries d'hôteliers, de taverniers, de marchands de vins,
etc., par Francisque Michel et Edouard Fournier ; Paris,
Adolphe Delahays, 1859, 2 vol. gr. in-8, figg.
Monologue d'un Clerc.
?5
paient une grande partie de la France, ce fut dans
les cabarets que se conserva l'esprit national. Les
buveurs attablés dans les hôtelleries s'échauffaient en
discourant de l'invasion étrangère et nourrissaient
ces projets de délivrance que Jeanne d'Arc devait
plus tard mettre à exécution. L'ordonnance du
23 février 1429, par laquelle Henri VI, ou plutôt
son tuteur Bedford, édicta des peines contre ceux
qui faisaient du désordre dans les tavernes et réduisit
de soixante à trente-quatre le nombre des cabaretiers
de Paris, semble n'avoir eu d'autre but que celui
de mettre fin à des agitations politiques.
Au siècle suivant, quand les idées de réforme
religieuse se répandirent dans les esprits, les tavernes
devinrent le rendez-vous des catholiques et des pro-
testants ; on s'y livra aux discussions théologiques,
qui souvent dégénérèrent en luttes sanglantes.
Ces faits et beaucoup d'autres que nous pourrions
rappeler expliquent que nos anciens auteurs popu-
laires, Villon ' et Rabelais, par exemple, célèbrent à
l'envi les mérites du cabaret. Ils ne se contentent
pas comme Horace de chanter le vin ; ils aiment la
taverne pour elle-même, car, s'ils en font l'éloge,
ils ne s'exagèrent pas pour cela le mérite du liquide
qui s'y débite. Malgré la vogue dont jouissaient les
hôtelleries et les tavernes, les hôteliers avaient la
plus fâcheuse réputation ; c'étaient des pillards, des
coupeurs de bourse, des assassins, et, ce qui était
plus grave encore aux yeux des buveurs , des
« brouilleurs de vin ».
Les plaintes du public contre la cherté du vin et
contre les sophistications employées par les mar-
chands doivent être aussi anciennes que l'usage du
jus de la vigne. Notre ancien droit est plein d'or-
donnances et de règlements relatifs à la police des
I. Voy. surtout le Recueil des Repues franches qu'on
ajoute à ses œuvres et sa Ballade des Taverniers.
36 Monologue d'un Clerc
cabarets', mais les fraudes des taverniers sont de
celles que le législateur peut le moins atteindre. Les
ordonnances de juillet 1495 et de mars 1498 établi-
rent une taxe sur les denrées débitées dans les hôtel-
leries afin que le public cessât de payer un prix
aussi élevé qu'au temps où il y avait disette. Malgré
ces prescriptions légales, les hôteliers continuèrent
à exploiter les chalands ; ces abus sont dénoncés
avec une solennité comique par Eloi Damerval dans
le Livre de la Diablerie, et par Laurens Desmoulins
dans son Cathoticon des Maladvisez. François h'''
remit en vigueur les ordonnances de ses prédéces-
seurs par un édit du 21 novembre 1519^, dont la
poésie populaire nous a conservé le souvenir. C'est
à l'édit de 1519 que se rapportent en effet deux des
pièces précédemment publiées dans ce Recueil : La
Réjormation des Tavernes et Destruction de Gourman-
dise en forme de dialogue (t. II, pp. 223-229) et La
Plainte du Commun contre les boulengers et ces brouil-
lons Taverniers ou Cabaretiez et autres, avec la Désespé-
rance des Usuriers (ibid., pp. 230-237) 5.
1 . A propos de tavernes et de cabarets, il n'est pas inu-
file de rappeler la distinction indiquée par Deiamarre
[Traité de la Police, t. 111% p. 719) :
« C'est une erreur populaire, qu'un mauvais usage a
introduit, de confondre les tavernes avec les cabarets. Ces
deux lieux, à la vérité, ont cela de commun que l'on y
vend du vin, mais avec cette différence essentielle qui les
distingue, que dans les tavernes, l'on y doit vendre le vin
à pot, de même que dans les caves de gros marchands de
vin..., et que dans les cabarets l'on y met la nappe et
les assiettes, et qu'avec le vin l'on y donne à manger. »
En fait les cabarets et les tavernes furent souvent con-
fondus avec les hôtelleries. En 1587, les trois professions
furent réunies et reçurent du roi des statuts.
2. Voy. Recueil général des anciennes Lois françaises
depuis l'an 420 jusqu'à la Révolution de 1789; par
MM. Isambert, Decrusy, Armet (Paris, 1822-33, 29 vol.
in-8), t. XII.
3. M. de Beaurepaire dit dans un opuscule que nous
DE Taverne. 37
La « réformation des tavernes » ne fut pas très-
efficace. Malgré les défenses royales, les hôteliers
continuèrent de rançonner leurs clients; aussi FVan-
çois I*^"" fut-il amené à renouveler, en 1532 et 1538,
les dispositions de l'édit de 1 5 19. La ta.xe ne parais-
sant pas une mesure suffisante, les autorités chargées
de la police à Paris et dans les provinces imagi-
nèrent de défendre aux habitants de la ville de
hanter les tavernes. > C'est à cette défense, qui
remonte à l'année 1 546, que se rapporte une pièce
que nous reproduisons plus loin : Les Complaintes
des Monniers aux apprentis des Taverniers ^. Dix ans
plus tard (1556), Henri II voulut généraliser cette
mesure et rendit une ordonnance par laquelle il était
fait défense aux taverniers et cabaretiers « d'asseoir
ny bailler à boire ny à manger en leurs maisons
aux gens de mestier et habitans » des villes où ils
étaient établis. Les hôtelleries devaient revenir à
leur destination primitive, qui était de recevoir
les gens du dehors, «. les passans et repassans 2 ».
Nous avons reproduit dans le t. VI*^ de ce Recueil
l'extrait de l'ordonnance de 1556 qui fut publié
à Troyes, en même temps que nous avons réim-
primé deux petits poèmes satiriques inspirés par
cette ordonnance : La Vengence des femmes contre
leurs maris, à cause de l'abolition des tavernes, et Le
plaisant Quaquet et Resjuyssance des femmes pource que
aurons l'occasion de citer plus loin que « la liberté des
tavernes fut maintenue jusqu'au milieu du xvi^ siècle » ;
on voit que cette assertion est inexacte.
1. Peut-être faut-il également rattacher à l'ordonnance
de 1519 la jolie pièce farcie insérée dans le tome I de ce
Recueil (pp. 116-124), le Dialogue d'ung Tavernier et d'ung
Pyon. Les deux interlocuteurs s'y disputent longuement
sur le prix de la consommation.
2. C'est également en ijjô qu'Henri II institua à Paris
trente-quatre jurés vendeurs de vin, en vue de prévenir
les « brouilleries » des taverniers.
38 Monologue d'un Clerc
leurs maris n'yvrongnent plus en la taverne^. Empêcher
les hôteliers de recevoir les habitants du lieu, c'était
ruiner leur commerce , et il n'est pas surprenant que
plusieurs poètes populaires nous aient eux-mêmes
conservé le souvenir d'un aussi grave événement.
Nous publions ci-après une nouvelle pièce inspi-
rée par l'ordonnance de 1556 :
Le Discours démonstrant sans feincte
Comme maints pions font leur plaincte.
Cette pièce est une composition rouennaise et l'on
ne peut douter que plusieurs villes aient vu éclore
des poésies du même genre. Nous aurons peut-être
l'occasion d'en publier d'autres plus tard.
Si le roi pouvait d'un trait de plume limiter la
clientèle des tavernes, il n'était pas aussi facile aux
autorités chargées de la police de faire exécuter la
volonté royale. Nous avons eu entre les mains une
série de règlements parisiens relatifs aux cabarets
qui ne sont cités nulle part. Nos lecteurs nous sau-
ront peut-être gré de les leur indiquer :
A. Ordonnance // sur le reiglement // des Tauer-
niei-s, Cabaretiers , Rôtis- // seurs, pâtissiers, et
maistres des ieux // de paulmes : & defences à tous
manâs // et habitas de la ville & faulxbourgs // de
Paris de n'aller aux tauernes pour // boire & man-
ger, sur les peines y con- // tenues. // Imprimé à
Paris par Guillaume Niuerd jj Imprimeur & Libraire,
demeurât au bout jj du pont aux Huniers, vers le Chas-
telet. Il 1 560. // Auec priuilege. ln-8 de 4 ff. , avec
des bois des armes de France au titre et au verso
du dernier f.
Ce règlement de police, daté du 26 avril 1 560 et
'oigne Bertrand, est ainsi conçu :
« De par le Roy nostre Sire, et Monsieur le
Prévost de Paris^ ou son Lieutenant Criminel,
1. Voy. t. VI, pp. 171-189.
DE Taverne. 39
» On faict assavoir que défenses sont faictes à
tous taverniers et cabaretiers de la ville etfauibourgs
de Paris, d'asseoir, bailler à boire ne à manger en
leursdictes tavernes et cabaretz à aucunes gens de
niestier, manans et habitans de ceste dicte ville et
faulxbourgs, sur peine de prison, d'amende arbitraire,
et de punition corporelle, si mestier est, et il y
eschet.
» Aussi défences sont faictes à tous les gens des-
dictz mestiers, manans et habitans d'icelle ville et
faulxbourgs, d'aller n'entrer esdictes tavernes ne
cabaretz pour boire et manger, sur lesdictes
peines. »
Les rôtisseurs, pâtissiers, etc., ne peuvent donner
à boire ni à manger aux habitants de Paris. Même
défense est faite aux maîtres de jeux de paume.
Les cabaretiers et taverniers sont tenus de se
faire inscrire sur un registre spécial.
B. Arrest de la // Court de Parle- // ment, con-
formemët suyuant le vou // loir & intention du Roy,
sur le faict // de la police, des superfluitez de tou-
// tes sortes d'abits : et reiglement // des maistres
lurez des me- // stiers, Tauerniers & Ca- // bares-
tiers, et vacabons // estants en ceste // ville. // A
Paris, jl Pour lean Dallkr libraire, demou- // rant sur
le pont sainct Michel, à jj l'enseigne de ta Rose blanche.
Il 1565. // Auec priuilege de la Court. In-8 de 6 if.
non chiff. et 2 ff. blancs.
Cet arrêt, pris en Parlement le 19 décembre 1 565
et publié à Paris le 22 du même mois, défend aux
taverniers de recevoir « aucunes personnes domici-
liera [sic] et tenant mesnage », en même temps
qu'il interdit « à tous artisans et maistres des mes-
tiers, de ne faire aucuns banquetz, soit pour faire
les maistres du mestier, chef d'œuvre, visitations,
rapports, eslections de maistres jurez, etc. »
C. Ordonnance du // Roy, du Preuost // de
40 Monologue d'un Clerc
Paris et ses Lieu- // tenans, sur le taux & pris
raisonna- // ble des viures, depuis le XIII. iour //
d'Octobre iusqu'au iour de Pasques // prochaines
M. D. LXVII [1567]. // Contenant // Défenses _à
toutes personnes, mettre, // ne faire mettre aucùs
bleds en gre- // niers, destinez à estre vendus es
mar // chez de ceste ville : Et aussi de n'aller //
boire ne m.anger aux tauernes. // A Paris, jj Par
Robert Esticnne Imprimeur du Roy. // M. D. LXVI
[1566]. // Auec priuilege dudict Seigneur. In-8 de
8 ff. non chiff.
Ce règlement, daté du 1 1 octobre 1 566, fut
publié à son de trompe le lendemain 12 octobre.
D, Ordonnance // de la Police, por- // tant
défense de iurer ne blasphe- // mer, de porter
veloux, soyes, ny // armes prohibées : auec vn rei-
// glement sur le faict des hosteliers, // tauerniers,
cabarestiers, chande- // liers, & autres marchands
de ceste // ville & faulx-bourgs. // A Paris. // De
l'imprimerie de Federic Morel // Imprimeur ordinaire du
Roy. Il M. D. LXXI [1571]. // Avec priuilege
dudit Seigneur. In-8 de 8 ff. non chiff,, avec la
marque de l'imprimeur au titre.
Ce règlement, pris « sur la requeste faitte par le
Procureur du Roy nostresireau Chastelet de Paris »,
et daté du 29 novembre i ^71, contient la disposition
suivante :
« Aussi sont faittes défenses à tous hosteliers,
taverniers et cabarestiers de ceste ditte ville et
faulxbùurgs de Paris de recevoir en leurs hostelle-
ries, tavernes et cabarests, aucuns des manants et
habitants d'icelle ville et faulx-bourgs, ne leur bailler
à boire ou à manger en quelque sorte ou manière
que ce soit; et ausdits habitants, artisans, gens de
mestier, serviteurs ou autres, ne eulx trans-
porter esdittes tavernes et cabarests pour y boire ou
manger, mesmement es jours de festes, et pendant
DE Taverne. 41
le service divin, sur peine aux contrevenants de
vingt livres parisis d'amende, pour la première fois,
et de prison et punition exemplaire pour les seconde
et tierce fois. Et ne pourront lesdits hostelliers,
taverniers et cabarestiers bailler à boire sinon aux
passants et estrangers, non habitans ne domiciliers
deladitte ville et faulx-bourgs, »
E. Ordonnâce des luges // députez par le Roy //
pour la Police, par laquelle est défendu à tous //
bourgeois, manans & habitas de la ville, faux- //
bourgs, 'preuosté et viconté de Paris, leurs // gens
& seruiteurs, & mesmes aux gens des vil- // lages,
d'aller ny eux transporter es tauernes & // cabarests :
et à toutes personnes, de les y rece- // uoir : de
vendre vin emmy les rues, bleds ou // grains ailleurs
que es marchez ordinaires : & //de iurer ne blas-
phémer le nom de Dieu : sur // les peines contenues
en laditte ordonnance. // A Paris, jj De l'Imprimerie
de Federic Morel // Imprimeur ordinaire du Roy, //
M._ D. LXXIII [1575J. // Auec Priuilege dudict
Seigneur. In-8 de 4 fï. non chiff.
Règlement fait à Paris le 13 octobre 1573 et
publié à son de trompe le 17 du même mois.
F. Ordonnâce de la // police générale, // contenât
défenses iteratiûes à tous // Tauerniers, Hostelliers
& autres, // de ne receuoir à boire & mâger en //
leurs Tauernes & Cabarests au- // cuns bourgeois,
gens de mestier, // seruiteurs & valets : & aux sus-
dicts, // de ne aller ny eux transporter esdi- // tes
Tauernes. // A Paris, jj De l'Imprimerie de Federic
Morel jj Imprimeur ordinaire du Roy. jj M. D.
LXXIIIÏ [n74]. // Auec Priuilege dudict Seigneur.
In-8 de 3 ff. et 1 f. blanc.
Ce règlement, daté du 20 septembre 1 574, renou-
velle en quelques mots les défenses précédemment
faites.
42 Monologue d'un Clerc
G. Ordonnance // de Monsieur le // Lieutenant
Ciuil, Portant deffences // a tous Tauerniers, Caba-
retiers & au- // très Marchands de vins, de donner
à boire, ny associer en leurs maisons au- // cuns
Bourgeois et Habitans de ceste- // dite Ville &
Fauxbourgs, à peine de // quatre cens liures
d'amende pour la // première fois, & de punition
pour la // seconde, & ausdits Bourgeois et Habi-
tans d'y aller, à peine de quarante // huict liures
parisis d'amende. // A Paris, jj Par Pierre Mettayer,
Impri- jl meur et Libraire ordinaire du Roy. jj M. DC.
XXIX [1629]. // Auec Priuilege de Sa Majesté.
In-8 de 8 pp. avec un bois des armes de France et
de Navarre au titre.
Règlement daté du mercredi 10 octobre 1629 ^
Ainsi du temps de Louis XIII, les ordonnances
interdisaient encore aux bourgeois des villes d'entrer
dans les tavernes, et cependant que de dispositions
restrictives avaient été accumulées sur la tête des
malheureux hôteliers! L'édit de 1556 n'avait pas fait
tomber en désuétude la taxe des cabarets. Aux or-
donnances de 1 5 19, de i $32 et 1538 avaient suc-
cédé celles de 1551^, 1557, '0i, '5^3i '5^4»
I $66^, 1 567 et 1 572'*.
1 . Voy. aussi dans les Variétés historiques et littéraires de
M. E. Fournier (t. X, pp. 17J-185) une pièce relative à
une ordonnance de 161 3.
2. Nous citerons en passant la publication de l'ordon-
nance de 1 5 5 1 faite par le Prévôt de Paris :
Estât et Poli- // ce sur la Chair vendable -a la liure //
par les Bouchers, Reuêdeurs, // Charcutiers, & Hostelliers,
// pour l'exécution de l'E- // dict du Roy no- // stre sire.
// Auec priuilege. // A Paris par Galiot du Pré, libraire
iuré II de l'Vniuersité, au premier pillier de // la grand
salle du Palais. // 155'- In-8 ^^ 8 ff- non chiff., avec un
bois des armes de France au verso du 8= f.
Publication de l'édit signé à Nantes le 14 juillet 15 Ji.
Le prévôt de Paris, en vertu des pouvoirs à lui conférés
DE Taverne. 43
Ce n'est pas tout. Une ordonnance du 21 mars
1577 porta que nul ne pourrait tenir hôtellerie,
cabaret ou taverne, sans avoir obtenu du roi des
lettres de permission. L'hôtelier devait pourvoir à ce
que les passants fussent bien reçus et à ce que les
vivres leur fussent servis moyennant un prix raison-
nable. Les difficultés entre les passants et les taver-
niers étaient attribuées aux juridictions locales, qui
devaient en connaître dans les formes sommaires.
Les jeux de cartes, de dés et généralement tous jeux
de hasard étaient interdits; il était enjoint aux offi-
par le Roi, taxe la viande débitée par les bouchers, reven-
deurs, charcutiers, hôteliers, etc.
5. C'est l'art. 82 de la grande ordonnance de Moulins
qui renouvela les dispositions prises précédemment à
l'égard des hôteliers et édicta de nouvelles peines contre les
contrevenants. Cet article donna lieu à la publication suivante :
Edict et De- // claration du Roy pour / / faire entretenir,
garder, & obseruer l'or- / donnance faicte par sa maiesté
au moys de // lâuier, mil cinq ces soixâte troys pour
pour // ueoir aux prix excessiiz que les hosteliers, // &
cabaretiers de ce Royaume exigent or- // dinairement de
leurs hostes & a l'excessi- 7 ue charte de toutes sortes de
viures. // Publiez à Rouen le traiziesme iour // d'Anril
veille de Pasques, Mil cinq cens// soixante six. Jl A Rouen.
Il Chez Martin le Megissier Libraire, // & Imprimeur,
tenant sa boutique // au hault des degrez du Palais. //
Auec Priuilege. ln-8 de 12 ff. non chiff. , avec un petit
bois des armes de France au titre, et un autre plus grand
des mêmes armes au verso du dernier f.
Publication de l'ordonnance signée à Moulins le
19 février 1566, en confirmation de l'ordonnance du
20 janvier i $63.
4. L'ordonnance de 1572 fut d'autant moins suivie
d'effet que l'année 1573 f^^ ^'^^ année de disette, oîi le
prix du pain et du vin. subit une grande augmentation ;
mais, en 1574, on vit renaître l'abondance. Voy. à ce
sujet La Boutique des usuriers, avec le Recouvrement et
Abondance des vins, composé par M. Claude Merrnet,
notaire ducal de Sainct-Rambert, en Savoie, dans le t. II
de ce Recueil, pp. 169-186.
44 Monologue d'un Clerc
ciers et justiciers du roi de tenir pour nulles et non
avenues les promesses, cédules ou obligations inter-
venues ou contractées dans les tavernes. Les taver-
niers étaient tenus de prendre les noms des voyageurs
et de les communiquer aux officiers du roi. Diverses
immunités étaient destinées à compenser les charges
qui leur étaient imposées'.
Il ne semble pas que les taverniers aient tenu
grand compte de toutes ces prescriptions. Dès l'an-
née 1 578, c'est-à-dire un an après l'ordonnance de
Blois, nous rencontrons un long poëme d'Artus
Désiré qui se plaint non-seulement de la sophistica-
tion des vins, mais encore de la mauvaise réception
faite aux étrangers dans les tavernes.
Le poëme d'Artus Désiré excède de beaucoup les
proportions des pièces que nous nous sommes pro-
posé de reproduire dans notre Recueil; aussi devrons-
nous nous contenter d'en donner une description ^r
1. Pour cette ordonnance, comme pour toutes celles qui
ont été citées ci-dessus, nous renverrons au recueil de
MM. Isambért, Decrusy et Armet, où l'on en trouvera le
texte, ou tout au moins un résumé, à la date indiquée.
Une chanson qui figure dans la Fleur des Chansons
(p. 6 de la réimpression donnée par Techener dans les
Joyeusetez) et que M. Le Roux de Lincy a reproduite dans
son Recueil de Chants historiques français (t. II', pp. 324-
328) contient une très-curieuse paraphrase de l'ordonnance
de 1577. Cette pièce, intitulée Chanson nouvelle du Discours
del'ordonnance du Roy sur le fait delà police générale de son
royaume, sur le chant du Soldat de Poitiers, commence ainsi :
Le noble roy Henry troisiesme
Ayant mis paix en son pays,
A sur la monnoye luy-mesme,
Reiglement et police mis, etc.
2. On peut rapprocher du poëme d'Artus Désiré une
Chanson nouvelle des Taverniers et Tavernieres, sur le chant
Enfans, prenez courage, etc., qui figure dans la Fleur des
Chansons nouvelles (à Lyon, par Benoist Rigaud, 1586,
in- 16), pp. 91-97 de la réimpression donnée par Techener
dans les Joyeusetez.
DE Taverne. 45
Les // Grans Abus // et Barbouille- // ries des
Tauerniers // & Tauernieres, qui meslent & //
brouillent le vin. // Auec la feinte réception & ruse
des // Hostesses & chambrières en- // uers leurs
Hostes. // Plus une reformation des Tauerniers //
& gourmandise. // A Rouen, jj Chez Nicolas Lcscuycr,
rue II aux hiifs, à la Prudence. // 1 578. Pet. in-8 de
93 pp. et I f. blanc.
La page pleine contient 28 lignes, non compris
le titre courant.
Au titre, la marque du libraire représentant une
tête de Janus, entourée de la devise îrapôvta xal
(j.£),),ovTa, le tout enfermé dans un cercle formé de
deux serpents.
Au verso du titre, deux strophes qui contien-
nent l'acrostiche d'Artus Désiré.
Bibliothèque nationale. Y, 4740. A, Rés.
Les plaintes d'Artus Désiré répondaient sans doute
au sentiment public, car, dès l'année 1579, une
ordonnance datée 4" 21 mars édicta un nouveau
règlement sur les tavernes. Cette fois le roi introdui-
sait une taxe plus générale que les précédentes et
rendait plus sévères encore les peines portées contre
les délinquants, mais rien ne prouve qu'il ait été
mieux obéi.
Une pièce qui a été reproduite dans le t. V de
notre Recueil (pp. 94-105), La Complainte du Com-
mun Peuple à rencontre des Boulangers qui font du
petit pain et des Tavernicrs qui brouillent le bon vin,
contient les mêmes reproches à l'adresse des taver-
niers que le poëme d'Artus Désiré, et, bien que
nous l'ayons réimprimée d'après une édition de
1 588, elle est très-probablement du même temps.
Il est difficile d'en préciser la date, car les faits que
l'auteur déplore se reproduisaient sans cesse, mal-
gré le renouvellement des ordonnances.
Nous avons passé en revue la législation des
46 Monologue d'un Clerc
tavernes au XVI" siècle. Le siècle suivant vit publier
divers autres règlements, destinés, sinon à faire des
tavernes le sanctuaire de la vertu, du moins à en
bannir l'ivrognerie, le jeu et les blasphèmes. Il
nous suffira de rappeler l'édit de 1604; on trouvera
dans le Traite de la Police de Delamarre rindication
des textes postérieurs.
Le rapide coup d'œil que nous avons jeté sur la
législation des tavernes et cabarets peut servir de
commentaire aux trois petits poèmes qui suivent.
Nous les rangerons dans l'ordre chronologique.
Monologue d'ung Clerc de Taverne.
Voici la description bibliographique de cette pièce :
Monologue // dùg Clerc de ta // uerne. S. l. n.
d. [Paris ? vers i^^oj. Pet. in-8 goth. de 4 ff. de
23 lignes à la page.
Au titre, le bois de l'homme à longue robe par-
lant à un homme vêtu d'une tunique à larges manches
et d'un haut de chausses. Le texte commence au
verso du titre.
Bibliothèque nationale : Y, 6144 B, Rés.
Monologue d'ung clerc de Taverne '.
y.-^ousjours gay, joyeulx d'esperit,
^^La plaisance l'homme nourrist
^ iflEn partie plus que la viande.
..^.^..^^Si aucun mon nom [me] demande,
Devenu suis clerc de taverne :
1. Artus Désiré définit ainsi les « clercs de taverne » :
Dedans Rouen, Varlel: sont appelez
Et à Paris nommez Clcrcz de taverne,
Clercz d'yvrongnise, ordoux et vérolez,
Qui ont la chair toute puante et terne;
DE Taverne. 47
Congneu que qui bien se gouverne
11 devient riche en peu de temps,
Car Taverniers, comme j'entens,
Furent jadis instituez,
Permis et [puis] constituez,
Par gens meurs et de grant advis,
Qui les eussent permis envis '
S'iiz n'eussent esté d'équité.
Doncques, quant gens d'auctorité,
Politicques, gubernateurs,
En ont esté les inventeurs.
Homme ne les doit despriser,
Mais aymer, hanter et priser
A toutes heures, jour et nuyct.
Pour le [très] grant bien qui s'ensuyt.
En dangier d'en faire ung essay.
Tout premier 2, si vous avez soif
De boire une foys de vin,
Pour gecter dehors le venin ^,
Ne reste que, pour en goûter,
En cul de Taverne bouter ^.
Promptement sont les clercz de Maugouverne,
Les clercz du Diable, où tout péché abonde,
Au demeurant les meilleurs filz du monde.
En outre plus, l'esprit si maling ont
Qu'il n'y a gentz soubz la machine ronde
Plus adonnez à mal faire qu'ilz sont.
La qualification de clerc de Taverne atteste donc l'ori-
gine parisienne de notre pièce.
1. Avec peine, malgré soi, lat. invitas; c'est-à-dire
que ces hotr.mes sages n'eussent pas toléré les cabarets,
s'ils les avaient regardés comme des endroits dangereux.
2. Et d'abord. — 3. Le pe-jple dit aujourd'hui, dans le
même sens, tuer le ver.
4. C'est-à-dire, vous n'avez pas autre chose à faire que
de vous mettre dans le coin d'une taverne, etc.
48 Monologue d'un Clerc
Avez fain ? vous y mengerez ;
Avez vous soif? vous y burez;
A-t-on froit ? on s'i chauffera ;
Ou chault ? on s'i rafreschira.
En tavernes, pour abréger,
Vous trouverez boire et menger,
Pain, vin, feu et tout bon repos,
Bruyt de choppines et de potz,
De tasses d'argent et vesselle,
Et, quant on en part', on chancelle,
Et est on par foys si joyeulx
Que les larmes viennent aux yeulx
Plus grosses que pépins de poire,
Mais, au fort, ce n'est que de boire.
S'en 2 tavernes vous abordez,
Tout premièrement demandez
Aux taverniers d'entendement
Bastard^, roménie-', mouscadet"^,
Du bœuf, du mouton, du brésil ^ :
Jamais feu n'issit "^ du fusil ^
Si soubdain que de tout aurez ^,
Et si ne crirez, ne brairez.
Oultre, se quelque gaudisseur
Veult pâtissier ou rostisseur,
Du beurre frays, ou [bien] salle,
I. Imp. : pcrt. — 2. Imp. : Si en. — }. Le bastard,
la rommanie et le muscadeau sont cités dans la Farce du
Gaudisseur [Ancien Théâtre franc., t. II, p. 300): \tbas-
tard et le muscadet ^gurent en outre dans la Farce de
Folle Bobance (ibid., p. 286).
4. Vin des îles de la Grèce. — 5. Muscat.
6. Bœuf salé et fumé. Cotgrave. — 7. Imp. : n'en
issit. — 8. Pierre à feu. — 9. Imp. : auras.
DE Taverne. . 49
A moins que on ne seroit allé
D'icy là, deux ou trois varletz
Ont l'oreille ouverte [tout] prestz
De vous contenter et servir ;
Voyre dea', qu'i est ung plaisir
D'estre servy pour son argent !
Aussi, se ung clerc n'est diligent
En tel cas, ne vault une maille.
Après y a, que je ne faille,
Belles mignonnes chamberières,
Qui aux gens, par doulces manières,
Jectent regars et ris vollans
Pour attraire tousjours chalans.
Puis, sur le banc, sont les maistresses -.
D'aful^ de teste, et de habitz,
— Aux doys dyamans et rubis, —
Tenans façons [et] tenans gestes
Tant habilles et [tant] honnestes
Que ung homme, si n'estoit rusé,
Seroit tout soubdain abusé,
Tant sont de belle contenance.
D'aucuns y treuve[nt] accointance
Par argent ou par ambassades,
Par amoureuses osculades :
C'est tout ung ; de cela me tais.
Les marys ' sont là toutesfoys :
i. Voy. p. 8, note 2.
2. Il manque ici un vers.
5. Aful, voile, àefibula; d'oii afabkr, etc.
4. Imp. : Puis les marys. — Il s'agit ici des maris des
« maîtresses », c'est-à-dire des taverniers eux-mêmes, qui
donnent des ordres pendant que les clients courtisent leurs
femmes.
P. F. XI 4
50 Monologue d'un Clerc
« Jeti Geuffin', parlés à ces^ gens. »
— « Il n'y a ame » — « Mettez les
» A Sainct Jehan, ou à Sainct Laurens.
» Soyez six'^; pensez là dedans. »
— Avez-vous bien beu et mengé,
Ris, quaquetté et passé temps,
Payez, et puis prenez congé.
Se l'estomac n'est trop chargé,
Reste pour le desennuyer
A coup •*, sans qu'il y ait songé"',
Cartes ou [bien] dez manyer «.
Et [puis], sans de là desvoyer,
Se le clerc de là est abille
Il doit estre comme ung mercier,
Bien fourny de fil et de esguille "i,
Deux, trois 8 escus à la coquille^,
1. Jean Jeu-Fin; imp. : genffin. Dans ce nom que le
tavernier donne au garçon de cabaret se résument toutes
. les qualités que le patron attend de lui.
2. Imp. : ses. ~ 3. Soyez six, c'est-à-dire multipliez-
vous, dit le maître au garçon. Plus loin le clerc de taverne
parle de ses trois mains.
4. Aussitôt. Nous ne disons plus que « tout à coup »,
tandis que l'expression à coup s'est conservée dans le patois
normand.
5. Imipr. : chargé. Nous croyons cette correction cer-
taine, car la leçon de l'imprimé ne présente aucun sens.
Le compositeur, comme cela se voit si souvent dans les
livrets gothiques, a répété par inadvertance le mot chargé
qui se trouve deux vers plus haut. Au vers suivant, on
trouve de même le mot beaucoup qui est une répétition
maladroite des mots A coup.
6. Imp. : cartes ou beaucoup de dez maynez.
7. Cette expression proverbiale, citée par Cotgrave,
signifie : fourni de toutes les choses nécessaires. — 8. Imp.:
Deux ou trois. — 9. Dans sa bourse, sans doute pour
pouvoir prêter aux joueurs.
DE Taverne. 5 1
De trois mains l'une à la sallière ;
Puis après à la chamberière,
Qu\ apporte force chandelle,
On avance ' pièce derrière,
Voulentiers la coustume est telle,
Et, se c'est une pipernelle-
Qui vueille entendre la raison
On essaye s'elle^ est fumelle —
En quelque coing sans grant blason.
Et puis, en vault pis la maison?
Nenny : ce sont faitz de faisance,
Car, en tout temps, lieu et saison,
Chascun appete sa plaisance.
Brief il n'y a si grant en France,
S'il veult faire quelque banquet,
Q^il ne soit beaucoup plus tost faict
En la taverne, par raison'*.
Que en nul autre lieu ou maison.
Car rien n'y a qui y guerroyé;
Il souffist seullement que on paye.
Mais une femme, à ung hostel,
Esmouvera plus de frestel •',
I. Imp. : On luy avance. — 2. Elégante. Voy. Du
Cange, v pipernella ; cf. Littré, V pimpant tipimprenelk.
— 3. Imp. : Ou essayer celle. — 4. :mp. : par /^î.
5. Fera plus de tapage. Imp. : hestel. La correction
paraîtra certaine si l'on compare les passages suivants :
La bourgeoyse est à l'hostel
Qui demaine ung tel freslel
Et fait au mary tel tourment...
(T. 1, p. 29 de ce Hecneil) ;
Que tu viengnes à mon hostel
Pour ouir ung peu le frelel
De ma femme...
[Ancien Théâtre françois, t. \, p. iSg).
Le frestel, ou frcstele paraît avoir été primitivement une
52 Monologue d'un Clerc
Pour ung peu de lart ou de beurre,
Pour ung oygnon, [ou] pour du feurre\
Ty ty, ta ta, tant de riotte ^
Qu'il semble qu'elle soit ydiotte,
Hors du sens, ou dyabolicque ^ ;
Mais en la taverne publicque,
Tout y est beau, tout y est bon.
Aussi communément voit-on
Q_uant ung quidem reçeu veult estre
A chief d'œuvre pour estre Maistre'*,
flûte de Pan (voy, Burguy, t. Ill,p. 172), maisil futemployé
dans l'usage ordinaire pour désigner une flûte, un flageo-
let, un sifflet, et de là, comme le prouvent nos exemples,
un bruit désagréable. Cotgrave (v° Fretel) s'exprime ainsi :
« A kind of whistle which the Sowgelders (les châtreurs
de pourceaux) of France usually carrie about them. »
I. Feutre ou foare, paille. — 2. Bavardage bruyant,
cris ; ce mot s'est conservé dans l'anglais Riot. Voy. sur
ce mot une note très-complète de M. Le Roux de Lincy
dans son Livre des Proverbes français, 2''édit.,t. 11, p. 132.
3. Atteinte de folie démoniaque, possédée.
4. Pour être reçu à la Maîtrise, le compagnon devait
exécuter une pièce importante de son métier, un objet
dont le mérite décidait de son admission dans la corpora-
tion, c'est ce qu'on appelait le chef-d'œuvre. On voit ici
que la réception était accompagnée d'un banquet. Ces
repas, qui dégénéraient en orgie, furent interdits par le
règlement de 1565 (voy. p. 39) et par l'ordonnance de
1577. La chanson que nous avons déjà citée (voy. p. 44)
s'exprime ainsi :
Banquets ne feront ne despense
Les Jurez de chacun mestier.
En passant Maistre en ceste France
Ny d'eulx prendre aucun denier..., etc.
Cette interdiction ne fut sans doute pas mieux observée
que les autres défenses de même nature. Au milieu du
xvui" siècle, les réceptions de maîtres se faisaient encore
inter pocula. « Le principal point est de bien arroser le
DE Taverne. 55
Notez et retenez ce pas,
Q^ue les disners ne se font pas
En ung four, ou une caverne,
Mais en cul de belle taverne.
Comme aux Trois maris, au ' Fardel^,
A la Berge ou au Vert hostel^
A la Harpe ou au Pot aEstain 3,
Car on y est servy soubdain
De clercz ydoines ■'• et habilles :
Tavernes dont sont [très] utilles
Aux taverniers d'entendement.
S'en vivent très honnestement.
J'en sçay de riches et de plains
A Paris, sans aller plus loing^,
A Rouen, et en d'aultres lieux.
Aussi en sçay [-jej pour le mieulx
Qui, par voiler de trop grans^ elles,
Payent en belles quinquernelles''
chef-d'œuvre, c'est-à-dire de bien faire boire les jurés, »
disent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux (V Chef-
d'œuvre) .
1. Imp. : ou au.
2. Fardel, sorte de vin récolté dans le Beauvoisis (Corblet,
Glossaire du patois picard). — Peut-être tout simplement
au Fagot, plus facile à représenter dans une enseigne
qu'une espèce particulière de vin.
?. Plusieurs de ces enseignes se retroiivaient à Rouen,
comme nous l'apprend le Discours que nous reproduisons
ci-après :
Ln Barge en l'eau est eschouée.
in Verle Maison {le Vert Hoslel) est dépainte.
Le Pot d'Estain, dont l'on murmure.
N'est plus de gauge ou de mesure.
4. Experts, de idoneus.
5. Ce vers semble confirmer l'origine parisienne du
Monologue. — 6. Imp. : grant.
7. Payent en monnaie de banqueroutiers. La quinquer-
54 Monologue d'un Clerc.
Leurs déb[i]teurs en cessions',
De quoy on voit les questions
Souvent à Paris advenir;
Et les aultres, au pis venir,
S'en vont mettant la clef soubz l'huis.
C'est assez je n'en diray plus ;
Se- j'ay dit chose qui ennuyé,
Pardonnez-nioy, je vous emprie^.
Finis.
nelk ou plutôt la quinquennelle était le délai de cinq ans
accordé aux commerçants qui ne pouvaient remplir leurs
engagements.
1 . Après avoir fait cession de biens, le débiteur ne pou-
vait être contraint de payer à ses créanciers une somme
supérieure à celle que la vente de ces biens avait produite ;
il demeurait libéré.
2. Imp. : Ce.
5 . Formule finale, qui montre que la"pièce est un mono-
logue dramatique écrit pour le théâtre.
55
Les Complaintes des Monniers
aux Apprentiz des Taverniers.
Cette pièce se rapporte à deux règlements de po-
lice publiés en 1 546. Nous ne connaissons ces
règlements que par la publication qui en fut faite à
Paris, au mois de novembre de la même année, mais
notre poème lui-même nous apprend qu'ils furent
appliqués à tous les pays situés au nord de la Loire
(voy. p. 65J. Les Complaintes sont une composition
rouennaise ; les garçons de cabaret y sont appelés
non plus « clers de taverne », mais « valets », et
suivant la distinction que nous avons indiquée d'après
Artus Désiré (voy. p. 46), c'est lindice d'une
origine normande; mais il y a d'autres détails qui
nous reportent à la Normandie, notamment les mots
conihoat (p. 63), run (p. 61), etc.
A défaut des ordonnances rouennaises, nous repro-
duirons le texte des deux règlements parisiens. Le
premier est relatif aux taverniers et aux cabaretiers :
« Par délibération de Conseil en Police, ouquel estoient
plusieurs bourgeois et marchans de ceste ville de Paris,
inhibitions et deffenses sont faictes à tous taverniers, caba-
retiers, qui asséent en ceste ville et fauxbourgs de Paris,
ne vendre vin, de quelque creu que ce soit, à ceulx aus-
^6 Les Complaintes
quels ils tiennent assiette, pour plus haut et plus grand
prix que de douze deniers par la pinte, et au dessoubs ;
et ce par provision, et jusques à ce que aultrement par
Justice ayt esté ordonné;
» Aussi de ne prendre doresnavant des Bollengiers pain à
treze pour douze, et tenir pain à fenestre, ou vendre et
débiter pain, sinon pour l'usaige des personnes qui seront
en leur assiette;
» Et encores de ne débiter en ladite assiette pain qu'on
appelle pain de chapitre;
» De ne tenir assiette esdites villes et faulxbourgs es jours
de feste à gens et personnes domiciliaires, et qui sont
logez en ceste ville et faulxbourgs, ains seullement esdits
jours de feste pouvant tenir assiette pour les forains et
estrangers, qui ne habitent en ceste ville et faulxbourgs;
» De ne asseoir à quelque jour que ce soit après l'heure
de sept heures du soir, depuis le jour saint Remy jusques
à Pasques ; et après huict heures, depuis lesdites Pasques
audit jour de saint Remy.
» Et néantmoings sont faictes deffences ausdits taverniers
et cabaretiers, de ne souffrir jeux de hazard en leursdits
cabarets, et de jurer et blasphémer.
» Le tout, quant ausdits taverniers et cabaretiers, sur
peine de dix livres parisis d'amende, et autres plus grandes
peynes s'ils rechiéent ; dont le dénonciateur à Justice aura
le tiers. Faict en la Chambre de la Police le mardy sei-
ziesme jour de novembre, l'an mil cinq cens quarente-six.
Signé : Lormier. — Delamarre, Traité de la Police, 2'
édit,, t. III, p. 725. »
Le second règlement, relatif à la police du pain,
fut rendu par le Châtelet de Paris, à la date du
23 novembre 1546; il est trop long pour que nous
puissions en rapporter toutes les dispositions. Nous
nous bornerons à en extraire celles qui concernent
les meuniers:
« Suivant les ordonnances, le poids ordonné pour peser
bleds et farine en ladite ville, sera mis, restably et entre-
tenu.
» Tous boulangers et fariniers de ladite ville seront tenus
et contraints de faire peser dudit poids les grains qu'ils
DES MONNIERS. 57
feront moudre, et aussi iceux cribler auparavant la mou-
ture d'iceux, sur peine d'amende arbitraire.
n Au regard des bourgeois et autres qui voudront faire
moudre pour leur dépense, les pourront faire peser audit
poids, si bon leur semble.
» Aussi que tous meusniers feront moudre diligemment,
tant pour les bourgeois, mesnagers et autres, comme pour
les boulangers , et ne pourront prendre salaire excessif
outre ni au dessus du prix à eux autrefois ordonné,
» C'est à sçavoir de ceux qui leur porteront, ou mène-
ront, ou feront porter et mener bleds, ou autres grains à
leurs moulins, et eux-mêmes apporteront, ou feront appor-
ter leurs farines, et non par les meusniers, seize deniers
pûrisis pour le sestier,
» Et du bled, ou grain, que iceux meusniers iront ou
envoyeront quérir pour moudre, et, quand i! sera mou'u,
rapporteront la farine es hostels de ceux à qui seront les
bleds moulus, deux sous parisis pour le sestier, et au-des-
sous dudit prix, selon ce qu'il y aura de bled, à et sur
peine d'estre mis au pilory, ou autrement estre punis à la
volonté de Justice.
» Item. Et au cas que ceux qui ainsi feront moudre
leurs bleds, soient plus contens de payer en bled qu'en
argent, pourront bailler pour chacun sestier, pour mouture,
un boisseau de bled raz, lequel lesdits meusniers seront
tenus de prendre sans refus, au cas qu'il plaira à ceux qui
feront moudre, sur peine d'amende arbitraire.
» Et seront mouluz et délivrez esdits moulins par les
meusniers les grains pesez, paravant les grains non pesez.
» Et seront tenus les meusniers rendre les farines en
pareil poids que seront trouvez les grains, excepté deux
livres ordonnées pour le déchet du sestier, sur peine
d'amende arbitraire.
» Si aucuns veulent faire cribler leurs grains, faire le
pourront, et seront les criblures déduites du poids, outre
ledit déchet de deux livres sur le sestier.
» Et si en la mouture est trouvé faute, les meusniers
seront tenus rendre la farine, si elle est en nature ; et sinon
seront tenus payer pour chacune livre de farine quatre
deniers parisis, si le pain vaut quatre deniers tournois, et
de plus, plus, et de moins, moins, selon la livre de
pain.
» Et auront les gardes et commis audit poids, pour
$8 Les Complaintes
ledit prix d'un chacun septier de grain pesé, un denier
tournois, et autant pour peser la farine ; de plus, plus,
et de moins, moins, des prix dessusdits.... » Delamarre,
Traité de la Police, t. H, p. 906 ; 2' édit., t. Il, p. 258.
Voici maintenant !a description de l'édition que
nous reproduisons :
Les // Complaintes// des Monniers aux // Apprentifz
des Tauerniers. // îl Les Apprentifz des Tauerniers
// Qui font leur complaintes \sic] aux Monniers // Et
les Monniers (dont c'est pitié) // Se plaingnent plus
qu'eux la moytié. /j A Rouen/ j Chez Abraham Cousturicr,
Libraire : tenant /j sa boutiijue, près la grand' porte du
Il Palais, au Sacrifice d'Abraham, S. d. [vers 1600],
pet. in-8 de 8 ff. de 24 lignes à la page, sans sign.
Au titre, un petit personnage grotesque, coiffé
d'un chapeau à plumes et les deux bras étendus (le
même qui se trouve sur le titre du Discours publié
ci-après). Le verso du titre est blanc, ainsi que le
dernier f.
Bibl. nat., Y. 4796. A. (art. 8), Rés., dansun
recueil contenant 10 pièces imprimées parCousturier.
Nous avons à peine besoin de faire remarauer
que cette édition rouennaise avait dû être précédée
de diverses éditions parisiennes.
DES MONNIERS. 59
Les Complaintes des Monniers
aux Apprentifz des Taverniers.
Les Apprentifz des Taverniers
Qui font leur complainte ' aux Monniers,
Et les Monniers, dont c'est pitié,
Se plaingnent plus qu'eux la moytié.
A Rouen j
Chez Abraham Cousturier, libraire, tenant sa boutique
pris la grand' porte du Palais, au
Sacrifice d'Abraham.
[Les] Valletz des Taverniers
joyaux Monniers-, que ferons-nous?
raMÊdAu lieu d'amasser quelque bien,
^i^Nous n'avons gaigné que des poulx,
Anx tavernes, qui ne font rien.
Nous, dont sommes très mal contentz,
Aux tavernes, qu'on void deffaire.
Avons perdu jeunesse et temps
Et ne sçavons quel mestier faire.
Quant premier ^ je vins chez mon maistre
Tavernier, homme de façon.
Il me vint à grandz biens promettre,
Mais que je fusses bon garson.
1 . Imp. : complaintes.
2. On trouve indistinctement au xvi*^ siècle les formes
meunier, mounier et monnier.
3. D'abord.
6o Les Complaintes
Premier, les pots me feist porter,
Qui me sembloit chose assez ville,
Et argent ou vin rapporter
De chez les bourgeois de la ville.
J'ai fait par longtemps le mestier,
Portant du vin et tost et tart
Par la ville, où en maint cartier
L'on me donnoit le petit lyart.
Après, il m'aprint à conter
Dessus les escotz ' assez haut,
Dissant : « Qui ne sçait mesconter^
» A la taverne rien ne vaut. »
Quant à conter fuz bien apprins
Que i'estimoys à grand science,
Il m'a apprins à brouiller vins
Voire contre ma conscience.
Quant il m'a appris le mestier,
Congnu que bien je m'y gouverne,
Maistre m'a fait de son celier,
Faisant de trois vins sa taverne^.
Quant le vin est un peu poussé''
Ou qu'i sent le gras^ ou l'esvent'',
1 . Exagérer le prix de la consommation ; l'écot était ce
qu'on appelle aujourd'hui dans les restaurants de Paris
V addition.
2. Mal compter. Imp. : m'esconter. — 3. C'est-à-dire
qu'il ne débitait que trois sortes de vins, celles qui sont
énumérées dans la strophe suivante.
4. Vin gâté par une chaleur qui l'a t'ait fermenter à
contre-temps. — $. Altération dans laquelle le vin prend
une apparence huileuse, on dit encore aujourd'hui que le
vin tourne à la graisse.
6. Altération du vin qui a été trop longtemps exposé à
DES MONNIERS. 6l
Du conihoult ' il est brassé
Ou du rappé - le plus souvent.
Quant le vin clairet nous deffaut,
Ayant du blanc et du vermeil
Je sçay brasser, tout d'un plain saut,
Du bon vin clairet nompareil.
Quant j'ai sçeu toute la finesse
De la taverne et le brassage,
Par le moyen de ma maistresse
J'ay esté hors d'apprentissage.
l'air. Voyez pour ces maladies des vins, Laboulaye, Dict.
des Arts et Manu/., v° vin, et les recherches de MM. Pas-
teur et Dumas.
1 . Conihout est un village situé près de Jumièges, en
Normandie, et dont les vins eurent jadis une grande répu-
tation. Voy. Canel, Blason pjpulaire de la Normandie
(Rouen et Caen, 1859, 2 vol. in-S"), t. I, p. 127. Plus
tard, il semble que le mot conihout ait été employé pour
désigner une boisson qui n'avait rien de commun avec
le vin, du cidre, peut-être. C'est ce qu'on est tenté de
croire ici et dans un passage cité par M. de Beaurepaire,
p. XXIV.
2. La râpe c'est la grappe de raisin dont tous les grains
sont enlevés ; le râpé est la boisson obtenue avec de l'eau
jetée sur le marc et sur la râpe. Depuis, le mot Rapt a été
appliqué à désigner diverses sophistications employées par
les marchands de vin.
1° Râpé de raisin. C'était du raisin nouveau qu'on met-
tait dans un tonneau pour raccommoder le vin quand il
était gâté. On mettait aussi des raisins séchés ou des sar-
ments et branchages dans le pressoir entre les lits de raisins.
2'' Râpe de copeaux. C'étaient des copeaux et fragments
de bois qu'on jetait au fond des barriques pour édaircir le
vin. Un arrêt du Conseil du Roi du 6 août 1720 (art. IX)
interdit cet usage.
Enfin on nomme rapè dans les cabarets un mélange des
restes de toutes sortes de vins qu'on rassemble dans un
tonneau et qui se débite à nouveau.
\
62 Les Complaintes
J'ay esté fait maistre valet.
Je me monstrois en parler grave ;
Je troussoys droict le gobelet,
Voire du meilleur de la cave.
Le plus souvent, souppoys, disnoys
Avec ma maistresse et mon maistre,
Et tant glorieux devenoys
Que prenois à me descongnoistre.
Le plus souvent sur un escot
Parloys audacieusement ;
Si l'on me disoit quelque mot
Je respondois plus fièrement.
Si venoit quelque grand bancquet.
Premier de bon vin je bailloys;
Pendant qu'ilz menoient grant caquet,
Pour eulx plusieurs vins je brouilloys.
Las ! j'ai perdu proffit et peine.
Dont c'est grant desplaisir pour moy.
Car avec la bouteille pleine
Je n'yray plus jouer au moy ^.
Vous aussi, fière[s] chamberieres,
Vous n'aurez du blanc et du bys ;
Il vous fault devenir porchères
Ou gardiennes de brebis.
Vous perdrez beaucoup de voz grâces
Avant que finisse l'esté ;
Tant ne seront ^ voz barbes grasses
A l'advenir qu'ilz ont esté.
1 . Au mai. Voy. sur les plantations de mai la Collection
de pièces curieuses de Leber, t. VllI, p. 356.
2, imp. : serons.
DES MONNIERS. 6^
J'ay tant servy et reservy
Aprentif pour devenir maistre,
Cela ne m'a de rien servy ;
Aller me convient aux champs paistre.
A qui fault-il que je m'adresse ?
De ma perte, qu'au cler je voy,
M'en prendray-je à maistre ou maistresse?
Non; il[s] y perdent plus que moy.
J'ay acoustumé bon vin boire,
A menger de friantz morceaux ;
Las ! tost s'en perdra la mémoire,
Car j'ay perdu lettres et seaux \
Encor ne me fault-il pas pendre ;
Je suis jeune, la Dieu mercy ;
Autre mestier me faut aprendre,
Qui m'est un merveilleux soucy.
Boulengiers, vous perdez beaucoup;
Rôtisseurs, vous n'y gaignez pas.
Cela est venu bien a coup
D'ont je perds maintz friantz repas.
C'est assez parlé des complainctes
Des maistres valetz taverniers ;
C'est assez déchiffré leur plaintes,
Veu qu'ilz y perdent maintz deniers.
Aux Monniers donner run^ il faut :
Car veu leur grande loyauté
I. Voy. I, p. 1 52. — 2. Il faut céder la place nux meu-
niers. Run ou rum est le Scandinave rum, ail, raum, angl.
mod. room.
64 Les Complaintes
Il n'y a cil qui ne le vaut
Et qui ne l'ayt bien mérité.
Fin des Taverniers, et commencent
Les Monniers qui jà mal ne pensent.
Les Monniers
parlant! aux Serviteurs des Tavernes.
Gentilz serviteurs de Taverne,
Hélas, de quoy vous plaingnez-vous ?
Vous n'avez tant en vos cavernes
Cause de plaindre comme nous.
Nostre mestier est en ruyne
Bien plus que n'est vostre housseP;
Oij nous avions deux soubz pour minne 2
N'avons qu'un double pour boissel ^.
Il nous vaut mieux soubz une couldre*
Aller prendre et chasser, des noix,
Que nous assubgetir à mouldre
Le bleid pour le rendre par poix.
Quel proffit y pourrons-nous prendre.?
1 . En parlant d'un homme mort, le peuple disait : « il a
laissé ses housseaux. » Voy. sur cette expression prover-
biale Le Roux de Lincy, Livre des Proverbes franc., 2° édit.,
t. II, p. 170.
2. La mine était la moitié du setier et la vingt-quatrième
partie du muid, soit environ 78 litres.
3. Le boisseau parisien était le douzième du setier; or,
le prix d'un double, c'est-à-dire de deux deniers pour un
boisseau de grain, correspond exactement au prix de deux
sous parisis pour le setier (voy. p. J7).
4. Coudrier, noisetier. ^
DES MONNIERS. 65
Cela ne vient à nostre apoint ;
Car si tout le bleid nous faut rendre
Il ne nous en demourra point.
Hélas, nous avions la puissance
De lyer et de deslyer,
Mais, par ceste netve Ordonnance
Cela il nous faut oubliera
Pour bien esnouler^ après ^ boire
Nous estions maistres en cela,
Mais par delà le cours de Loyre-*,
Jusques au saffren "^ nous voylà.
Si nous avons la coule[u]r palle,
Hélas, il n'en faut point parler,
Car nous'' n'allons ponit à la halle.
Et il nous y faudra aller.
On dit que nous sommes larrons,
Mais ceste parolle' est bien sotte,
Car rien d'autruy nous ne prenons
Que ce que chez nous on aporte.
Adieu tartes, tourteaux, pastez !
Las, plus d'en faire il ne nous chault !
Maintenant, nous sommes gastez,
Car la fleur achapter nous faut.
Où es-tu, monnier Cardinal,
I. Imp. : oublie. — 2. Imp. : esmouter. Esnouler (\at.
emickare), que nous croyons pouvoir rétablir ici, s'emploie
encore en Normandie avec le sens de u moudre grossière-
ment. 1) — ;. Imp. : apers. — 4. Imp. : Loyere.— (. Aller
au saffran, faire banqueroute. Cotcr.'WE.
6. Imp. : noms. — 7. Imp. : parrlle.
P. F. XI 5
6G Les Complaintes
Dérobe-sac de loyauté ;
Si tu vivois, à nostre mal
Pourvoirroit ton auctorité ^
Monniers, qui sonnez la musete,
Plus ne dictes en voz chantz doux :
« Aux pouches^, sus, sus, sobriété! »
Dansez; aussi bien paierez- vous 3.
En faisant les hommes bien vivre.
Dieu premier y est honoré
Et raesmes bon fera revivre
Encor' un coup l'âge doré.
La main jà a mis la Justice
Aux Taverniers et aux Monniers;
Reste de mettre la police
Aux Tripotz et aux Tripotiers.
Les enfants sans ordre et raison
Avec Gautier ou Philipot^
Robent'' le bien de la maison
Pour l'aller jouer au tripot.
1 . Ce passage paraît faire allusion au fameux cardinal
de la Balue, qui passait pour être le fils d'un meunier et
dont les exactions avaient dû laisser un souvenir durable
dans la mémoire du peuple.
2. Nous ne connaissons pas la chanson : Aux pouches,
etc., mais on prétend que les Normands employèrent jadis
des pouches, ou sacs, suspendus au plancher, pour y prépa-
rer de la boisson avec le marc du cidre. Comme il s'agit
ici de meuniers, le mot pouches peut d'ailleurs désigner
simplement des sacs de farine.
} . Ce vers rappelle le mot attribué à Mazarin cent ans
pks tard : « Us chantent, ils payeront. » Voy. VEsprit
dans l'histoire par Edouard Fournier, 2" édit., p. 241.
4. Voy. t. 1, p. 29. — 5. Volent. Dérivé du vieux mot
Robbe, butin, pillage. Le verbe dérober s'est conservé.
DES MONNIERS. 67
OÙ sont les loix de Ligurgus,
Roy régnant sur Laceniens ' ?
S'il 2 vivoit ce temps, tant d'abus
Ne seroient veuz entre chrestiens.
Les tavernes il deffendoit,
Jeux de quilles, tripotz, bordeaux,
Et au labeur il excitoit
Les filles et les jouvenceaux.
A l'enfant, tant riche fut-il,
Faisoit quelque mestier apprendre,
Affin qu'en estant innutil,
Ne vint à tous ses^ biens despendre;
Il deffendoit marier filles.
S'ils'* n'avoient âge compétent;
Il n'estoit veu tant de pupilles
Ny de pauvre peuple impotent.
Fut en guerre ou transquillité,
Imposoit aux hommes travaux,
Pour déchasser oysiveté,
Mère nourrisse de tous maux.
Ce Roy, sage et d'honneur vestu,
A son peuple qu'il tenoit cher
Il faisoit le vice arracher
Et planter au lieu la vertu.
Et, pour monstrer le zèle ardant
Qu'il avoit vers le peuple sien,
Affin que ces loix fût gardant,
Il habandonna tout son bien.
I. Lacédémoniens. Imp. : l'Aceniens. — 2. Imp. : C'il.
- }. Imp. : as. — 4. Imp. : C'il.
68 Les Complaintes
Il chassoit de luy gents noysifz ^ ,
Il honoroit gents vertueux,
Il faisoit punir gents oysifz,
Il fuyoit gents voluptueux.
Si Justice mect la police
Aux maux comme el' a commencé,
Le monde sera renversé,
Car vertu confondra le vice.
Mais que les maulx soient deffendus
Qui causent grande adversité,
Tous biens nous seront estendus
Comme en Genèse est resité.
Quand Israël à Dieu servoit,
Marchant à ses commandements -,
Le ciel sur luy manne plouvoit
Dont il prenoit les nutriments.
Mais quand ^ son Dieu il delaissoit
Adorant autres Dieux en terre,
Dieu aigrement le punissoit
Par peste, par famine et guerre.
Or ne délaisons donques Dieu,
Qui est de nous tant soucieux ;
Mais adorons* lay en tout lieu,
Louant son saint nom précieux.
Ce '"> faisant, il est tant humain ^
I. Nuisibles, de nocivus. — 2. Imp. : ces commande^
mets. — 3. Imp. : qnand.
4. Imp. : adorant. — 5. Imp. : Se. — 6. Imp. :
hmmain.
DES M ON NI ERS. 69
Et tant ayme sa créature
Q_u'i[l] muera la pierre en pain
Pour nous donner la nourriture.
Fin.
DIXAIN.
Sus, grand esprit, et tous voz chiens courtaux,
Venez vous en avec nous lamenter.
Crainte, plus tost que faute de métaulx,
Fait que n'osons aux tavernes troter,
Où vous faisiez Proserpine chanter
Et cabasser', pour un morceau de pain.
Bestes et gents plustost mourroient de faim
Qu'un Tavernier leur pref;cat sa taverne.
Hélas, Bacchus, ton pouvoir est bien vain
Quand tes subjectz en ce point on gouverne.
DIXAIN
aux Escorniffleurs^.
Escorniffleurs anciens et modernes,
Voz bulles sont demourez interruptes;
Trois moys y a qu'en aucunnes tavernes
Par beau parler sans argent ne repustes :
1. Imp. : Cabasset.
2. Parasites, pique-assiettes, nouvellistes qui vont de
porte en porte, espérant trouver un repas en échange de
leurs récits. Cotgrave. — C'est le nom que La Fontaine
donne au renard :
L'ccornifleur étant à demi-quart de lieue;
(Lps deux Rats, le Renard et l'Œuf, livre X, fable 1.)
70 Complaintes des Monniers.
Heures n'estoient envers vous que minutes
Quant vostre ventre estoit plain et guédé^
Justice à droicl ha sus vous regardé,
Sur nous aussi, dont sommes mal contendz
Si de trop près le statut est gardé ;
Pour tant ainsi nous faut passer le temps.
[Un] Dixain où le Mommain donne
Une raison sans s'estonner
Qu'il ha refusé de signer
Pour ce que l'Ordonnance est bonne.
Allez, allez, allez à tous les Diables,
Vous qui tenez le grant train en taverne,
Et comme moy bien doux et amyables
Eussiez esté chacun en sa caverne ;
Point ne fussions subjectz à Maugouverne,
Car vous pensiez par appellations
Avoir le temps, jusques après messions -
Tousjours asseoir, pour vous et vostre bende;
Sans nul esgard à voz dilations,
La Court vous ha à droict mis en amende.
Icy prend fin la Complainctc
Contre l'Ordonnance saincte.
1. Rempli de nourriture. « Stuffed, strouting, crammed,
full of méat and drinke.» Cotcrave.
2. Les vacances des hommes de loi, des clercs et des
escholliers. La mession correspondait aux vendanges et
commençait le 7 septembre pour finir vers le 1 1 octobre.
COTGRAVE.
Le Discours demonstrant sans feincte
Comme maints Pions font leur plainte,
Et les Tavernes desbauchez,
Par quoy Tavermcrs sont jaschez
A Rouen, au portail des Libraires, par Jehan du Gort
et J as par de Remortier.
Cette pièce, qui contient des détails curieux pour
l'histoire de Rouen, a été pour la première fois
signalée par Charles Nodier dans un article du
Bulletin du Bibliophile intitulé : Echantillons curieux de
statistique (août 185 5). Le spirituel conteur, qui avait
le bonheur d'en posséder le seul exemplaire connu,
crut pouvoir reconstituer la topographie des ta-
vernes rouennaises. Unissant l'imagination du roman-
cier aux recherches patientes du bibliographe, il avait
trouvé dans la complainte des buveurs mainte révé-
lation piquante. Ainsi les triballes, dont l'ordon-
nance de 1 556 tolérait l'existence, tandis qu'elle sup-
primait les tavernes et les cabarets, étaient pour lui
des restaurants ambulants analogues à ceux qui
circulèrent dans Paris après 1830. Il est toujours
séduisant de retrouver dans les siècles passés les
inventions que les novateurs nous représentent
72 Discours
comme un progrès récent ; aussi Nodier avait-il été
charmé d'attribuer aux édiles rouennais du XVI^ siècle
l'idée première des cuisines roulantes.
Bien que l'auteur d'un glossaire normand' ait
accepté l'explication de Nodier, il est certain que les
tnballes n'avaient rien de mobile ; nous nous en expli-
querons plus loin.
Voici maintenant la description du seul exemplaire
connu de l'édition originale. Il a successivement
appartenu à Dibdin, à Nodier, à M. d'Auffay
(n" 261 de son catalogue), à M. Descq (n" 569) et
à M. William Martin. Il appartient aujourd'hui à
M. le baron de la Roche la Carelle.
Le Discours demonstrant sans feincte //
Comme maints Pions font leur plainte, //
Et les Tauernes desbauchez //
Parquoy Tauerniers sont faschez. //
A Rouen // Au portail des Libraires, par khan du
gort II et laspar de remortier. — [A la fin :J f Im-
primé à Rouen par II lacune aubin^. S. d.[vers 1 556],
pet. in-8 de 8 ff. de 23 lignes à la page pleine, impr.
en lettres rondes, sign. A-B.
Au titre, un petit bois représentant un nain les
deux bras étendus, qui paraît se lamenter. Ce même
bois se retrouve sur le titre de plusieurs éditions
publiées par Abraham Cousturier, à Rouen. — Le
verso du titre est blanc, ainsi que le verso du der-
nier f. — Le recto du 2'= f. contient deux petits
fleurons~f le second de ces fleurons est répété au
1 . Dictionnaire du patois du pays de Bray, par l'abbé
J.-E. Decorde (Paris, 1852, in-8), p. 130.
2. Robert et Jean du Gort, irnprimeprs et libraires,
exercèrent de 1544 à ij6}. M. E. Frère, qui nous donne
ce renseignement [Manuel du Bibliographe normand, t. I,
p. 391), ne cite ni Gaspard de Remortier, ni l'imprimeur
Jacques Aubin.
SUR LES Pions. ' 75
recto du dernier f., au-dessus du nom de l'impri-
meur.
Les Discours dcmonstranl sans feinte, que M. Brunet
a traités un peu à la légère d'insignifiants, ont attiré
tout particulièrement l'attention des bibliophiles
rouennais à qui nous en devons deux reproductions :
A. Les Tavernes de Rouen au XVI'' siècle. Publié
d'après un opuscule rarissime de l'époque, avec
une introduction par Charles de Robillard de Beau-
repaire. Rouen, Imprimerie de Henry Boisscl. M. DCCC.
LXVII [1867]. Pet. in-4 de 4 ff., xxviij pp., et 8 ff.
pour la pièce.
Tiré à 60 exemplaires pour la Société des Biblio-
philes normands.
B. Les Cabarets de Rouen en 1556. j" édition,
réimprimée sur les deux premières et accompagnée
d'un Avant-propos par un bibliophile du quartier
Martainville [M. Cohen]. A Rouen, chez tous les
débitants, [Vincent Bona, imprimeur de S. M. à Turin],
1870. In-i6 de 19 pp., tiré à 100 exempl. numé-
rotés (96 sur papier vélin anglais et 4 sur papier de
Chine).
Un autre auteur rouennais, M. de la Quérière, a
inséré une partie de la notice de Nodier dans un
opuscule intitulé: Recherches historiques sur les enseignes
des maisons particulières (Paris et Rouen, 1852, in-8,
p. 6-10) ; il y a joint quelques notes que nous avons
reproduites.
HUICTAIN.
Que dictes vous, gents de boutique,
Artisains, gents esperlucats ',
I . D'après Cotgrave, le mot esperlucat a le sens de
« boucle de cheveux », puis de « gai compagnon », enfin
de « jeune homme mignard et précieux ».
74 ' Discours
Cents d'Esglise, gents de Pratique,
Et vous qui cerchiez altercas ?
Vous avez eu maints gras repas
Avec les Enfants Maugouverne;
C'est faict, de telz vous n'aurez pas ;
L'on ne va plus à la Taverne.
Vous qui allez au bout du Pont,
Plus n'est qui de l'escot répond ;
Le Croissant^ ha perdu son cours,
La Pleine Lune est en décours,
L'Ange n'ha plus que le bavol^.
Les Pigeons ont perdu le vol ;
Pour chambre ou salle hault monter,
11 fault les Degrez desconter.
Flacons n'ont l'emboucheure nette ;
Saind Françoys n'ha plus de braguette ;
De saincl Jacques^ qui comme or luyt,
La triballe^ est encor en bruit;
1 . « Cette maison est indiquée avec son enseigne sur les
plans du précieux et très-curieux Manuscrit des Fontaines
de Rouen, dont M. de Jolimont a publié des fac-similé
reproduisant les originaux avec la plus scrupuleuse exacti-
tude. Elle se trouvait en ville près de la porte Grand-
Pont, à la place où le Théâtre-des-Arts a été construit. »
La QUÉRIÊRE.
2. Cotgrave cite le verbe bavoler avec le sens de « voler
en rasant la terre » ; c'est voler bas.
3. M. de Beaurepaire {loc. cit., p. xvj) constate que le
mot triballe a été en usage à Rouen pendant plusieurs
siècles. Dans le Journal de l'Hôtel-de- Ville de Rouen, on
voit mentionnée, à la date du 28 avril ijs^i l3 commis-
sion donnée par les échevins à un particulier pour faire la
recette des aides « sur les taverniers et autres trlballans
vins. » Les États des noms et surnoms des cabaretiers du
département des différentes paroisses de Rouen, dressés en
SUR LES Pions. 75
Les cabaretz du long des kais
Seront cages pour nourrir gays ;
L'Espce en son fourreau se rouille;
Crédit n'ha le Mont de la Bouille ' ;
Le Baril d'or est bas percé ;
Le Barillet est défoncé ;
Le trou du Grédil ^ sent l'esvent ;
Le Penmret ^ est mis au vent ;
1742, mentionnent les triballes tenues par Jean-Baptiste
Lefèvre, dans la rue de la Grosse-Bouteille ; par Chouquet,
rue du Petit Mouton, et par Bizet, rue de la Muette-
Bouche.
A la différence des tavernes et cabarets, les triballes
vendaient des aliments ou du vin « à emporter » ; les
habitants de la ville ne pouvaient y consommer sur place ;
ils étaient contraints d'y faire quérir le vin au pot (voy. le
dernier dizain de notre pièce : Or, Dieu merci, etc.).
Les vers suivants, extraits tie l'Inventaire général de la
Muse normande de David Ferrand (Rouen, 1655, in-8,
p. 141) permettent de croire que les triballes n'étaient
souvent que de simples celliers :
Le temps passé les Noble et Conseillers
Tant seulement vendests à leu cheliers
Leti vin cleret fait tout d'une cuvée ;
Mais à présent un nombre de caleux
Pour trimballer semblent aver queu eux
La clef du vin de nouvel retrouvée.
Au xviii" siècle, le mot triballe se retrouve avec le sens
de « chair de porc frais cuite dans la graisse, qui se vend
dans les foires » (Dictionnaire des Arts, 1731). Cette
acception particulière peut nous donner une idée de la
cuisine qui se faisait dans les triballes de Rouen.
1. La Bouille, village situé sur la Seine, dans le canton
de Grand-Couronne, à 19 kilomètres de Rouen.
2. Nicot et Cotgrave enregistrent le verbe grediller
« cresper les cheveux avec un fer chaud », roussir, replis-
ser, raccornir une chose mise devant le feu. (Voy. un
exemple t. III, p. 308 de ce Recueil.) Ce verbe suppose
un substantif gredil analogue pour le sens à notre mot gril.
3. La bannière. — Il y avait dans le quartier de Mar-
76 Discours
Le cul Agnès s'amesgrit fort ;
UElephant ne tient plus le fort ;
VAgniis Dei^, ce renouveau-,
Convertira son vin en eau ;
Le Hablc ^ est du tout accablé ;
Le Cerf tremble, s'il n'ha tremblé ;
Le Gros Denier n'est plus de poix;
Et le Monstier'' n'ha plus de croix;
Neptune sur l'Esturgeon beau.
Et le Daulphin nagent en l'eau ;
Le Chaulderon est tout troué,
Le hola** du fîœu/escorné;
A présent la Chasse-Marée,
Sa monsture est bien empirée ;
tainville une rue du Panneret. Voy. Taillepied, Recueil des
antiquitez et singularitez de la ville de Rouen (Rouen, 1587,
in-8), p. 4J.
1 . « Une maison de VAgnus Dei est désignée ainsi sur
les plans dont nous venons de parler, rue Saint-Vincent, à
l'angle de la rue de la Vicomte. Elle a été rebâtie en 1 542,
et M. Barabé, archiviste du département, a découvert que
cette maison avait été reconstruite par Robert Becquet,
architecte de l'admirable pyramide de Rouen, qui fut brû-
lée par le feu du ciel le i $ septembre 1822. » La Quériêre.
2. Ce printemps. — 3. Port, havre. — 4. Couvent, lat.
Monasterium.
5 . Le sens le plus probable du mot hola est celui de
« trou ». Cette expression, qui s'était conservée sans doute
dans le langage des purins, paraît provenir de l'ancien
idiome normand et se rattacher à la même famille que
haule^ houle (concavité du sol), halot (coque de châtaigne ;
terrier du lapin), houkt (brèche, trou du terrier), se houler
(se glisser dans un creux), hvullier (celui qui fréquente les
bouges), etc. Tous ces mots se rattachent au dan. hdl,
norse hola, ail. hohl^ angl. hole, etc.
On remarquera l'analogie qui existe entre le « trou du
bœuf » et le « trou du grédil ».
SUR LES Pions. 77
Au lieu de blé, le Grand Moulin
Meult la paille et le revolin ^ ;
La Fontaine, bouillante Seine,
Ha perdu sa source certaine ;
La Pomme d'or perd son effort ;
La Croix blanche se ternist fort;
Les Tavernes de Sainct-Gcrvais
Sont pour les Cauchois et Bouvueez-;
Hors le Pont, au clos des Gallez ^
Pour Sannietz^ et Portugallez'';
1. Le DictiQttnaire du patois normand de MM. Duméril
cite le mot révalin (arr. de Bayeux) avec le sens de reste.
2. Le poëte ne désigne-t-il pas sous ce nom ceux qui
habitaient en dehors de la porte Bouvereul ?
3. L'ancien clos aux Calées, qui se trouvait sur le quai
de la Seine entre les rues du Vieux-Palais et de Fonte-
nelle, avait été vendu à la ville par Philippe le Hardi dès
1283, et un nouveau fut établi, quelque temps après, de l'au-
tre côté de la Seine en face de la ville, hors le pont, comme
dit notre pièce (Fréville, Mémoire sur le commerce maritime
de Rouen, Rouen, 1857, 2 vol. in-8, t. I, pp. 201, 256).
4. Sanniers, sauniers. — « Le sel formait une branche
importante du revenu des seigneurs normands. Dès le
milieu du xii" siècle il y avait un grenier à sel féodal à
Graville. Nos plus riches salines étaient à Bouteilles et à
Dieppe, à Harfleur, à Leure, à Honfleur et à Touques ; les
salines de Caudecôte, d'Oudalle, d'Orcher et de Varaville
étaient moins productives.» FréviWe, Mémoire, t. I, p. 123.
5. Les Espagnols et Portugais étaient très-nombreux à
Rouen, depuis qu'ils avaient obtenu les privilèges de 1364
à Harfleur et à Leure. Ils faisaient avec la Normandie un
commerce très- étendu : ils y apportaient surtout leurs
laines dont on fabriquait les beaux draps de Rouen. Dans
la ville même, ils formaient un quartier spécial. Voy. Fré-
ville, libro cit., passim.
Au xvu* siècle, on parlait encore des Portugais de Rouen.
David Ferrand {Inventaire général de la Muse normande,
p. 238), rapporte une expression proverbiale à laquelle ils
78 Discours
L'on n'y assied plus les voisin[s] ^
Pour boire le just des raisins ;
Cela rend assez- et vaincus
Les bons champions de Baccus.
Changer fault le Port de Salut -^
Et le nommer Sort de Fallut;
Le Salut d'or'' perd sa valeur ;
La Pensée perd sa couleur ;
Présent "• la Teste sarrazine*'
N'ose asseoir voisin ne voisine ;
La Verte Maison est dépainte ;
Les Pelottes n'ont haulte attainte ;
L'y mage saincte Katherine
Petit à petit se décline,
Et de Nostre Dame l'y mage,
Par n'assoir congnoist son dommage";
La Salamandre^, en la ruelle
avaient donné naissance :
Se bravant comme un cocq sieuvy de ses gulline,
O comme un Portugais dans la bourse o marchands.
1 . On se rappelle que l'ordonnance défendait aux taver-
niers d' « asseoir » les gens de la ville.
2. N'est-ce pas une simple faute d'impression pour cassez^
— 3. Imp. : faulte.
4. Il y avait dans le quartier de Martainville une rue du
petit Salut. Voy. Taillepied, /. c, p. 44. — 5. A présent.
6. « La rue Sarrazine, appelée aujourd'hui rue des Iro-
quois, tirait bien certainement son nom de cette enseigne.
La place qu'elle occupe sur les plans du Manuscrit des
Fontaines ne laisse aucun doute à cet égard. » La
CiuÉRIÈRE.
7. Connaît son dommage parce que personne ne vient
s'y asseoir.
8. « La rue de la Salamandre communique de la rue
du Bac à la rue de l'Épicerie; de plus une maison rue
Eau-de-Robec, n" 13, offre sur la clé de voûte de la porte
SUR LES Pions. 79
Sans feu se brusle à la chandelle ;
Le petit Lyon est passé ;
Le Chaperon est trespassé ;
Près la Halle, la Feste-Dieu
Ne faict miracles en son lieu ;
La Croix Verte^ qui fut en bruit,
Et le Daulphin ne font plus fruict.
Les Saulciers et l'Ours, sans efforts,
Se tiendront tousjours les plus forts :
Tavernes plus l'honneur n'auront,
Les Triballes l'emporteront ^.
LeCoulomb-^ voile par accent ;
La Coupe encore se deffend ;
La Fleur de Lys est encrouée ;
La Barge'* en l'eau est eschouée ;
L'Escu de France tient bons termes,
Bien gardant ses royalles armes ;
Le Grand Grédil, qu'on dit le trou,
Nourrist chiens pour harer au loup ^ ;
une Salamandre sculptée, avec la date de 1601. » La
Q.UÉRIÈRE.
1. « Près de la place Saint-Ouen, un bout de rue s'ap-
pelle de ce nom. » La Quérière.
2. C'est assez dire que les Saulciers et l'Ours étaient des
enseignes de triballes, de même que VEscu de France.
5. Le pigeon. Il y avait à Rouen une rue du Coulon,
près de la porte Cauchoise. Voy. Taillepied, lac. cit., p. 42.
4. « La maison de la Barge existe encore rue Grand-
Pont ; elle porte le n° 56. L'enseigne en relief, que nous
avons eue en notre possession, a été transportée par nos
soins au Musée d'Antiquités du département. Elle surmon-
tait le pignon de la porte surbaissée à membrures gothiques
du xv" siècle. Elle représente une barque, la voile enflée,
et voguant sur des flots agités. » La 0_uérière.
$ . Harer un fauve, c'est lancer les chiens sur la béte.
8o Discours
Le Lôup\ qui est beste robuste,
Se meurt par coup de haquebute ;
La Hache, la Hure et Hureaux
N'osent plus asseoir les Pureaux^,
D'ont à présent font laide mine,
Avec la Teste sarrazine.
Dessus Robec^ y est la Pelle :
Nul n'y boira, quoy qu'on l'apelle ;
Le Chaperon de sainct Nigaise''
N'est pas, tant qu'il fut, à son aise.
Bien peult avec les Avirons'=^
Dire : « Plus riens ne gaignerons ».
Le Coq qui souloit hault chanter,
Force luy est de déchanter;
Perdu il ha parolle et voix.
Les Balances n'ont plus de poix.
Quand de la Petite Taverne,
C'est pour les enfans Mau-Gouverne*' ;
Pour le présent, ÏEscu de sabW
Passe, comme aux sacs passe sable;
1 . La rue du Loup était dans le quartier Saint-Hilaire.
Voy. Taillepied, loc. cit., p. 43.
2. Sur ce sobriquet donné aux habitants de Martainville,
de Saint-Vivien et de Saint-Nicaise à Rouen, voy. Canel,
Blason populaire de la Normandie, l. II, pp. 99-101.
5. Robec, petite rivière qui passe à Darnétai et se jette
dans la Seine à Rouen.
4. La rue Saint-Nigaise était dans le quartier Saint-
Hilaire. Voy. Taillepied, loc. cit., p. 43.
5 . « La rue des Avirons débouche dans la rue Malpalu. »
La Q.UÉR1ÈRE.
6. Voy. t. III, p. 19 et t. VI, p. 186 de ce Recueil.
7. Terme de blason qui désigne le noir. On en fait tou-
jours une couleur ; ce serait plutôt une fourrure comme le
vair, puisque son nom vient de la martre zibeline.
SUR LES Pions. 8i
Mesme son voisin l'Agnelet
Ha perdu sa mère de lait;
Le pot d'Estain, d'ont l'on murmure,
N'est plus de gauge^ ou de mesure ;
Le Rosier ha perdu ses roses ;
La Rose ha ces feuilles recloses ;
Par défaulte d'avoir bon vent
Le Moulinet ne meult, ne vend ;
Les Maillots, pour les gents mutins,
Rendre s'en vont aux maillotins ;
Sainct Martin y va par le val
A pied, par faulte de cheval ;
LaChièvrc^, pour menger du lierre
Ha rompu sa corde et son tierre-*;
Les Signots'' en l'Eau sont serrez;
Vittecoqs -^ sont pris en la retz ;
La Cloche^, avecques l'Arbre d'or,
Ils seront bien tost à l'essor ;
Près la porte, le Chapeau rouge
S'en va dehors sans dague" et vouge*^;
I. Jauge. — 2. « Les rues du Rosier, de la Rose, de la
Chèvre, du Moulinet et des Maillots existent encore aujour-
d'hui. » La Q.UÉR1ÈRE. — 3. Le mot tierre n'est peut-être
ici qu'un synonyme de tire, avec le sens d'attsche; cepen-
dant, il vaut peut-être mieux y reconnaître l'anc. franc, tiere,
tieire, « rang, ordre», anglo-sax. lier, ail. mod. zier.
4. Une maison située rue Cauchoise, n° 47, porte à la
clef de voûte un cygne sculpté avec la date de 1631. C'est
là, comme le remarque M. de la Quérière (p. 48), que
devait se trouver l'auberge du Cinot ou Sinot. — s . Vittecoqs,
o\iVit-de-Coq, bécasse, angl. H^oo^fcod, que Cotgrave tra-
duit par bécasse, mais qui aujourd'hui désigne un coq de
bruyère. Vitecoq est encore un nom d'homme en Normandie.
6. « La maison rue Ganterie n" 75 était appelée La Cloche
d'argent.» La Quérijîre. — 7. Imp. : d'ague. — 8. Epieu.
P. F. XI 6
82 Discours
La Bonne Foy sans ses ' souliers
S'en va loger aux Cordeliers ;
De Beauvoisine les Trois Mores'^
Avec le Licvre ont faict défères ^ ;
L'Estrim'*, le Barillet, la Pierre
N'y pourront pas grands biens conquerra,
Et du Marché-Neuf les Coquilles
C'est à eulx à trousser leurs quilles ;
Le Petit pot, le Pèlerin
Prendront bien tost autre chemin ;
Au regard de la Tour Carrée
Elle est desjà fort empirée ;
La Croix blanche et la Fleur de lys
Ont perdu soûlas et delis^;
La pomme d'or auprès Cauchoise ''
A son plaisir plus ne degoise.
Brief à présent les Taverniers
Aillent aprendre autres mestiers;
Les Triballes, pour l'advenir
Sauront bien la ville fournir.
La deffense est chose très saincte,
Mais que gardée soit sans feincte.
1. Imp. : ces.
2. « Les Trois Mores ou Maures sont l'enseigne d'une
auberge rue Beauvoisine, n° 132. d La Quérière. C'était,
il y a quelques années, une maison basse, soleillée, tran-
quille et d'une propreté merveilleuse que devrait imiter plus
d'un grand hôtel de la ville, en somme une vraie hôtelle-
rie bourgeoise du xviu'' siècle.
3. Ont été mis dehors. — 4. L'Estrier.
5. Plaisir, jouissance, lat. delectus. — 6. Auprès de la
porte Cauchoise.
SUR LES Pions. 83
En Parlement, au moys de juin',
Arrest en fut par un matin
Sur le débat des Taverniers
Qui en ont perdu maints deniers.
HUICTAIN.
Ceux qui deffendent les tavernes
Pour le présent ne font pas moins
Que cil qui inventa lanternes
Pour donner lumière aux humains.
La lumière s'estend par tout,
Esclairant à tous jusque à ung;
La taverne, de bout en bout.
Est deffendue à un r'nascun.
^ HUICTAIN.
A Dieu, à Dieu, maistre vallet,
A Dieu aussi ma chambrière ;
Plus ne serez le friollet -,
Et vous ne serez cuysinière.
Car ceste Ordonnance dernière
Nous rend à tous les bras rompus ;
1. L'édit de 1556 ne fut enregistré par le Parlement de
Rouen qu'au mois de juin (voy. k fiaisant Caquet et
Resjuyssance des femmes, t. VI, p. 184 de ce Recueil);
mais, comme le remarque M. de Beaurepaire (p. xvii,
note i), il avait été appliqué dans la ville dès le mois
précédent. Le registre des délibérations conservé aux
Archives municipales de Rouen nous apprend que le 12
mai ijj6, les fermiers adjudicataires des aides sur
les boissons demandèrent une diminution de leurs droits
de ferme « à cause de la deffense de ne hanter les ta-
vernes. »
2. Friand, gourmet. Nous avons conservé le mot affrioler.
84 Discours
Vivre vous fault d'autre manière,
Car de servants ne nous fault plus.
DIXAIN.
0 le grand bien que d'avoir defFendu
Aux Taverniers d'assoir ceulx de la ville !
Le vin sera à bas prix descendu
Et au Commun profitable et utille,
Et, qui plus est, s[e l'Jon garde ce stille,
Vers Dieu sera une œuvre méritoire;
Car tous ceulx là qui s'amusoient à boire
Ne despendront leurs biens outre raison.
Et de leur gaing, à leur honneur et gloire,
Entretiendront bravement leur maison.
DIXAIN.
Puis que Justice en ce faict ha mis l'œil.
Les Taverniers peuvent bien par tout France
Aller grater tous leurs culz au soleil
Et travailler de leurs mains à puissance.
Semblablement gents de faulce constance,
Comme muguetz et mignons glorieux,
Seront contrains d'aller vivre chez eulx
Plus sobrement, en honneste maintien,
Et besongner ; ilz n'en vauldront que mieulx,
Car le travail les fera gens de bien.
DIXAIN.
Or, Dieu mercy. Justice ha mis police
En ce cas là, car n'y ha Tavernier
Qui ose assoir, sur peine de justice,
SUR LES Pions. 85
Homme de lieu, pour or ny supplier.
Si un voisin avec son familier,
Se veult esbatre ainsi que de raison,
Il est contrainct de boire en sa maison
Et d'envoyer quérir du vin au pot.
Par ce moyen en tout temps et saison
Femme et enfans ont leur part à l'escot.
HUICTAIN.
Plusieurs femmes, pour leurs marys,
Grand joye en ont à brief parler,
Mais les marys en sont marris,
Pour ce qu'ilz n'osent y aller.
La femme à son mary s'engagne '
Qui despend son bien sans raison,
Qu'il boit et menge ce qu'il gagne
Sans le porter en la maison.
HUICTAIN.
Taverniers, chascun soit content ;
Vostre pouvoir est trespassé
Le Roy le veult, sa Court l'entend,
Son Parlement y ha passé ;
Chantez Requicscant in paa,
Ou aprenez faire autre chose ;
Vous avez trop longtemps brassé;
Il est saison qu'on se repose.
HUICTAIN.
Pour un Tavernier qui y perd,
I. Se querelle avec son mari.
86 Discours sur les Pions.
Cent mille gents y gagneront.
Qu'i ne soit vray, bien y apert,
Tous les biens en amenderont.
Beurre et vin tant chers ne seront,
Bled, chair, chandelle et autres vivres;
De boire les gents s'abstiendront.
Qui s'en alloient coucher tous yvres,
HUICTAIN.
Femmes, pour ces bonnes nouvelles,
Faictes vœufs et processions ;
Présentez voz vœufz et chandelles
Aux sainctz, à qui semblerez belles
Leurs faisants voz dévotions.
Ayez pitié des bons Pions
Que jà, sans boire, ont le lampas ' ;
Congneu qu'ilz sont bons champions,
Pour Dieu, ne vous en mocquez pas.
QUATRAIN.
C'est faict, c'est fin de la Taverne
Pour tous les yvrongnes parfaictz ;
Plus n'en viendront saoulz et infaictz
Comme suppos de Maugouverne.
Imprime à Rouen par Jacquc Aubin.
I . Lampas, tumeur de la bouche chez les chevaux. Les
buveurs ont mal à la bouche parce qu'ils ne boivent
plus. Voy. sur le mot lampas le Dictionnaire d'étymologie
franc, de M. Scheler.
Complainte faicte pour Ma Dame
Marguerite Archeduchesse d'Austriche.
[1530].
87
Marguerite d'Autriche, fille de l'empereur Maxi-
milien et de Marie de Bourgogne, naquit à
Bruxelles le 10 janvier 1480. Par le traité d'Arras
(1482) elle fut promise au Dauphin de France, plus
tard Charles VIII, et ses fiançailles solennelles furent
célébrées à Paris au mois de juillet 1485 ; mais
Charles VIII, voulant assurer à la France la posses-
sion de la Bretagne, «épousa, en 1491, la princesse
Anne, de qui Maximilien avait déjà sollicité la main.
La jeune Marguerite, abandonnée par son futur
époux, fut de nouveau fiancée en 1497 à l'Infant
Jean de Castille, fils de Ferdinand et d'Isabelle. Elle
partit alors pour l'Espagne et fut sur le point de
faire naufrage pendant la traversée. C'est pendant la
tempête qu'elle composa cette épitaphe si souvent
citée :
Cy gist Margot, la gente damoiselle,
Qu'eut deux maris et si morut pucelle.
Elle arriva pourtant en Espagne et le mariage eut
lieu, mais Jean de Castille mourut quelques mois
après, laissant sa femme enceinte (4 octobre 1497).
88 Complainte pour
Marguerite, si rudement éprouvée dans ses affections,
mit au monde un enfant qui vécut à peine quelques
instants. Elle retourna aux Pays-Bas, oii elle avait
passé son enfance, et se vit recherchée par Philibert
le Beau, duc de Savoie, qu'elle épousa en ijoi.
Cette union, plus heureuse que la première, ne fut
guère de plus longue durée : Philibert mourut trois
ans après (i 504). L'infortunée princesse était encore
dans toute la douleur que lui causa ce nouveau deuil,
quand la mort de Philippe le Beau, son frère, roi de
Castille, mit le comble à ses chagrins ( 1 506). Pour y
faire diversion, Maximilien, devenu tuteur de son petit-
fils Charles, chargea Marguerite de diriger l'éduca-
tion de cet enfant, qui fut plus tard Charles-Quint
(1507). La duchesse de Savoie fut en même temps
appelée au gouvernement des Pays-Bas, et reçut de
son père la jouissance de la Bourgogne et du Cha-
rolais. Elle fit preuve dans cette situation des plus
hautes capacités politiques ; Maximilien et Charles-
Quint n'eurent pas de ministre plus actif, Louis XII
et François I'''' d'adversaire plus redoutable. Comme
l'a fort bien dit M. Michelet\ Marguerite fut « le
vrai grand homme de la famille et le fondateur de la
maison d'Autriche. » Elle chercha le triomphe de
ses idées moins dans la force des armes que dans les
efforts de la diplomatie; aussi, malgré son hostilité
envers la France, s'employa-t-elle toujours pour
maintenir la paix entre ce pays et l'Empire. Elle
prit part d'abord aux conférences de Cambrai et
signa le traité de 1 508 avec le cardinal d'Amboise.
En 151 5, elle décida l'Angleterre à entrer dans la
ligue contre la France et amena le duc Georges de
Saxe à céder à l'archiduc Charles tous ses droits
sur la Frise. Elle ne fut pas étrangère au traité de
Cambrai (11 mars 1516) qui scella l'alliance de
François I'-'" et de Charles-Quint contre les Turcs ;
I. Renaissance, p. 318.
Madame Marguerite. 89
ce fut elle encore qui, par des largesses inouïes,
assura l'élection de son neveu au trône impérial.
Marguerite « tint grandement la main » au traité de
Madrid (14 janvier 1526; et contribua puissamment
à faire sortir l'Empereur de tous les embarras qui
suivirent son triomphe. Lorsque Louise de Savoie
voulut obtenir la délivrance des Enfants de France,
c'est avec la tante de Charles-Quint qu'elle entama
directement des négociations. La princesse déploya,
dans cette circonstance, le même talent que par le
passé; le célèbre traité de Cambrai, connu sous le
nom de « paix des dames » (5 août 1529), dont les
conséquences ont été si funestes pour la France, fut
son œuvre personnelle.
Après avoir remporté tous ces succès, Margue-
rite se disposait à partir pour la Savoie, quand une
blessure légère la surprit dans son palais de Malines.
Un éclat de verre lui entra dans le pied et amena la
gangrène. Elle mourut le 30 novembre 1 530.
Les soins que Marguerite donna à la politique
générale et à l'administration ne l'empêchèrent pas
d'accorder sa protection aux lettres et aux arts'.
Elle eut pour bibliothécaires et pour historiographes
Jean Molinet et Jean Lemaire de Belges, qui ont
célébré sa mémoire -. Erasme lui dut en partie son
1. Voy. Albums et Œuvres poétiques de Marguerite d'Au-
triche, gouvernante des Pays-Bas, publiés en entier pour la
première fois d'après les manuscrits de la Bibliothèque
royale de Belgique. Bruxelles, 1849, in-S" (publication de
la Société des bibliophiles belges, séant à Mons).
2. Voy. dans les œuvres de Molinet le poème intitulé :
Le Retour de Madame Marguerite. — Jean Lemaire lui
dédia son livre des Illustrations de Gaule et Singularitez de
Troye, et composa en son honneur la Couronne Margaritique
qui fut imprimée pour la première fois en 1549, à la suite
des Illustrations de Gaule. C'est à sa cour aussi, et en
souvenir d'un perroquet qu'elle affectionnait, qu'il écrivit
le Triomphe de l'Amant vert. — Antoine du Saix, surnommé
l'Esperonnier de Discipline, composa le Blason de Brou (en
90 Complainte pour
instruction et, plus tard, la pension que l'Empereur
lui accorda. Elle entoura le jeune prince dont l'édu-
cation lui était confiée des soins les plus tendres et
l'entoura des maîtres les plus distingués, tels que
Louis Vives et Adrien d'Utrecht. Le fameux Cor-
neille Agrippa, qu'elle avait accueilli à sa cour, fut
chargé par elle d'élever le prince Jean de Danemarck,
à qui elle servit de tutrice.
La princesse n'aimait pas moins la musique que la
poésie et l'histoire; musicienne elle-même', elle
contribua puissamment au développement de l'école
flamande, dont Agricola, Bruneel, Compère, Henri
Isaac et Pierre de la Rue furent alors les représen-
tants les plus célèbres.
Marguerite réunit dans son palais de Malines une
collection précieuse de tableaux, de tapisseries,
d'objets d'art et de manuscrits dont l'inventaire nous
a été conservé 2. Enfin la France lui doit une mer-
veille d'architecture à laquelle une foule d'artistes
bourguignons, suisses, français, italiens et flamands
furent appelés à concourir. Nous voulons parler de
l'église de Brou, dont la construction fut commencée
en 1511. Ce monument, pour lequel Marguerite
dépensa deux millions deux cent mille livres, ne fut
achevé qu'en 1536; il reçut les tombeaux de Phili-
vers), et l'Oraison funèbre de Marguerite d'Autriche, dont
une réimpression a été donnée par M. de Quinsonas(Afare-
riaux, t. 11, 387-402).
1 . La Bibliothèque royale de Bruxelles possède sous le
n° 9085 un recueil manuscrit de « basses danses » compo-
sées par Marguerite. Nous croyons savoir que le savant
M. Ruelens se propose de le publier.
2. Inventaire des tableaux, livres, joyaux et meubles de
Marguerite d'Autriche, fille de Marie de Bourgogne et de
Maximilien, empereur d'Allemagne, fait et conclu en la ville
d'Anvers le XVII d'avril M. V. XXIII. Document inédit
publié par le comte de Laborde. Paris, Leleux, 1850, in-8
de 40 pp. (Extr. de la Revue archéologique, 7* année).
Madame Marguerite. 91
bert le Beau et de sa veuve. Les murs de l'église et
le mausolée de la princesse portent cette devise bien
connue : Fortune injortnnc fort une, dont le véritable
sens est : Fortuna infortunat fortiter unam .
M. Le Glay a publié pour la Société de l'Histoire
de France la correspondance de Marguerite avec
Maximilien, et c'est lui qui le premier a mis en
lumière cette grande figure historique ^. Le même
auteur a réuni dans un autre recueil une série consi-
dérable de documents qui permettent de suivre pas à
pas les négociations diplomatiques conduites par la
tante de Charles-Quint 2. A côté de ces deux publi-
cations il convient d'en citer une troisième due à
M. Van denBergh"', etlesM^/c'/wux réunis parM.de
Quinsonas-*. M. Le Glay a donné dans la Corres-
pondance de Maximilien (t. II, pp. 467-68) une liste
des ouvrages relatifs à Marguerite qui nous dispensera
d'entrer ici dans de plus longs développements. Nous
ferons seulement remarquer que cette liste est heu-
reusement complétée par M. Œttinger, dans sâBiblio-
1. Correspondance de l'empereur Maximilien /•"' et de
Marguerite d'Autriche, sa fille, gouvernante des Pays-Bas,
de 1507 à 1519, publiée d'après les Manuscrits originaux,
par M. Le Glay, archiviste général du département du
Nord, correspondant de l'Institut. Paris, Renouard, 1839,
2 vol. gr. in-8.
2. Négociations diplomatiques entre la France et l'Au-
triche durant les trente premières années du XVI" siècle,
publiées par M. Le Glay, correspondant de l'Institut, con-
servateur des Archives du département du Nord. Paris,
Imprimerie Royale, 1845, 2 vol. in-4. Collection des docu-
ments inédits sur l'histoire de France.
j. Correspondance de Marguerite d'Autriche, gouvernante
des Pays-Bas, avec ses amis sur les affaires des Pays-Bas,
de 1506 à 1528; Utrecht, 1849, 2 vol. in-8.
4. Matériaux pour servir à l'histoire de Marguerite d'Au-
triche, duchesse de Savoie, régente des Pays-Bas, par le
comte E. de Quinsonas. Paris, Delaroque (Lyon, impr. de
Louis Perrin), 1860, 3 vol. in-8, figg. et cartes.
92 Complainte pour
graphie biographique (t. I, col, 1080-81), et par M. de
Quinsonas (t. I, pp. 275-547).
La Complainte que nous reproduisons ci-après n'a
pas été citée par les historiens de Marguerite, bien
qu'elle soit mentionnée au Manuel du Libraire (t. II,
col. 201) ; elle est très-probablement l'œuvre de
Nicaise Ladam. Ce héraut d'armes de Charles-Quint,
dont nous avons déjà parlé dans le t. X de ce
Recueil (p. 309) ', vivait à la cour de Marguerite
d'Autriche, et nous savons, par une pièce authentique,
qu'il fut présenta ses funérailles'. Ce style ampoulé,
cet abus des épithètes les plus étranges se retrouve
dans toutes ses œuvres.
1. Aux pièces de Nicaise Ladam que nous avons citées,
nous ajouterons : L'Epitaphede feu^très hault très puissant
et redoubté prince Phelippes d'Austrice, Roy de Castille, de
Léon et de Grenade^ frère de Marguerite d'Autriche. —
Nous profiterons aussi de l'occasion pour corriger une
inadvertance qui nous est échappée, t. X, p. 319. Nicaise
Ladam avait pour nom d'armes « Grenade » ; le nom de
«Bethune», qu'il portait également, lui venait de son pays
d'origine.
2. L'état de la Despence faicte et furnie tant pour le
paiement des sirurgiens et médecins qui ont vacqui à l'en-
tour de feu Madame, etc., publié par M. de Quinsonas
(t. III, pp. 397-400), contient l'article suivant : » A Hy-
coise (lis. Nycoise) Ladam, roy d'arm.es de l'Empereur
intitulé Grenade, en récompense des frais et despens et de
la peine par luy soustenue à avoir accompaigner (sic) le
corps de Madame dez la ville de Gand jusques à Bruges
où il est inhumé, et illec avoir fait les proclamations de
son traspas comme il appartenoit faire : vj livres. »
Le même état fait mention d'une somme de 12 livres,
donnée « à Henry Cornille Agrippa, docteur en deux droits,
conseillier et indiciaire de l'Empereur, en tant moins de
ce qu'il mériteroit à faire et composer certains epitaphes et
aultres escriptz qu'il a emprins faire pour servir à l'obsèque
et à l'honneur et mémoire perpétuelle de madicte feue
Dame » ; mais il ne peut s'agir ici de notre Complaincte,
puisque Corneille Agrippa ne paraît pas avoir jamais em-
ployé la langue française.
Madame Marguerite. 93
On pourrait penser aussi à Jean Lemaire de Belges,
mais cet écrivain qui a publié un recueil de ses
œuvres n'aurait pas manqué d'y joindre la Complainte
s'il en avait été l'auteur.
Voici la description de la plaquette que nous
avons eue sous les yeux :
Complainte fai // cte pour ma da- // me Margue-
rite Archeduchesse Dau // striche, duchesse doa-
giere de Sauoye // Comtesse de Bourgongne et de
Vil- // lars. fc. // •[ Cum priuilegio. — Finis. S. l.
n. d., in-4 goth. de 4 ff. de 3 strophes à la page,
sign. A.
Au titre, un bois des armes d'Autriche.
Au verso du titre, un grand bois représentant une
femme, vêtue d'une longue robe, qui se tient debout
devant un palais, au milier. d'un riche jardin. Au-
dessus d'elle la mort, deux flèches à la main, lui
fait signe qu'elle l'attend. Le même bois, dans des
proportions un peu plus grandes, se retrouve dans
les Complaintes et Epitjphcs du Roy de la Bazochc,
imprimées à Paris, par Jean Trepperel. L'impression
de la Complainte paraît cependant avoir été exécutée
dans les Pays-Bas, peut-être à Anvers.
Bibl. nat. Y, n. p., Rés. — Bibl. royale de Bru-
xelles.
Bibl. du baron James E. de Rothschild.
94 Complainte pour
Complainte faicîe pour Ma Dame Marguerite y
Archcduchesse d'Austriche, Duchesse Doagière
de Savoye, Comtesse de Bourgongne et de
Villars, etc.
jOy, Jupiter, le Souverain des Dieux,
_^ ^ ' Descendzdes Cieux, à toy je me complains ' ;
^vToy, Neptunus, gubernateur des rieulx-
fSors de tes lieux, essue mes sourcieulx.
Mon vis 3, mes yeulx, qui de larmes sont plains;
Et viens mes plains escouter sans reclains'',
Dyane, emprainte en la lune de nuyt,
Et si me oste ce qui me point et nuit.
Venez avant, doulces Nymphes de[s] boys,
Lassez vos voix, venez de grant accueil ;
Toy, dame Equo, complains mes grans annois "';
Jus", esbanois"! Dances, jouxtes, tournoys
1 . On remarquera que cette pièce est presque entière-
ment écrite en vers batelés.
2. Ruisseaux, lat. rivus, ou rivulus. Ce mot s'est con-
servé dans le wallon moderne. Voy. le Dictionnaire rouchi-
français d'Hécart. — 3. Mon visage, lat. visus. — 4. Sans
refus.
5. Le mot annoi ou annoy s'est conservé dans l'anglais
nioderne ; chez nous au contraire, à partir de la seconde
moitié du XVP siècle, on ne rencontre que la forme mo-
derne ennui. L'origine de ce mot a été parfaitement expli-
quée par MM. Diez et Scheler à l'aide du latin in odio.
Jusqu'au XVII= siècle, il s'appliqua aux plus vives afflic-
tions morales. Voy. les exemples de Garnier et de Corneille
cités par M. Marty-Laveaux dans son Lexique de la langue
de Corneille. — 6. A bas.
7. Esbanoy, passe- temps, récréation, ébat. Ce mot «est
aussi mis en féminin esbanoye. Jean Lemaire en ses Illus-
Madame Marguerite. 95
En piteux ploys ' me sont changez en dueil ;
Je suis au sueil plongié en larmes d'ueil -
Plus que ne vueii, par Mort, fière et despite,
Qui a ravy Madame Marguerite,
La Régente du bon pays d'Austriche,
Très fort propice au petit et au grant,
Et de Haynault la réale nutrice,
Vraye adjutrice et auxiliatrice,
Au povre, au riche estoit son corps sachant^ ;
En son vivant a causez des biens tant
Que loingtain temps iadicte Dame aymée
Par tout le Monde a eu grant renommée.
trations : Les grans seigneurs laisoient grand appareil pour
mettre sus esbanoyes et tournois aux nopces de la prin-
cesse. » NicoT. Le verbe s'esbanoyer, ou s'esbanyer, s'amu-
ser, est employé, t. III, pp. 131 et 248 de ce Recueil.
1. Sur ce mot, M. Gaston Paris veut bien nous commu-
niquer la note suivante : o Ploi, au bon ploi, en droit ploi,
en bon état, en bonne situation, voy. le Châtelain de
. Coucy, V. 4272. En povre ploi : Tristan de Nanteuil, dans
le Jahrbuch fur romanische und englische Literatur, t. IX,
p. 4. L'expression complète, dont nous n'avons ici qu'un
abrégé, est le ploi de la courroie, n On trouve en effet,
t. IV, p. 1 1 de ce Recueil le vers suivant :
Je suis ploiée en povre ploi/.
Ajoutons qu'on trouve dans l'Ancien Théâtre françoys
(t. III, p. 175), le mot ploy avec la même épitliète que
dans notre Complainte :
Voyant ma mère en [un] si pileidx ploy.
M. Jannet,4ans son Glossaire (t. X, p. 411), a par erreur
confondu le mot ploy avec le mot plaid, plaict^ plet, etc.,
procès, dispute, discussion, discours, lat. placitum.
2. Imp. : plongiés en larmes de dueil.
3. Part. prés, non pas de savoir, mais de sacher, ou
saicher, mettre en sac, et, par extension, bourrer, mal-
traiter, etc. En wallon, sechî a le sens de « tirer ».
C)6 Complainte pour
Plourez, plourez, Hennuyers, Bourguignons,
Tous Brabançons et vrays Arthisiens ;
Laissiés chansons et se faictes leçons',
De piteux sons, en palays et maisons,
A grand'z foisons pour celle qui moyens
Par ses grandz biens a liié 2 les liiens
De trouver paix quatre fois^, nette et munde,
Par lesquelles on se esjouyt au Monde.
Pour Dieu, laissiés, en tous lieux haults et bas''',
Joyeux esbatz, en villes et aux champs;
Gorriers, mignons, qui dansés par compas
Sus les appas de Joye et de Soûlas,
Ne y visés pas ; laissiés chans et deschans ;
Filles, s'entend le feu d'amour sentans,
Depuis cent ans Mort ne fit pieur fait
Que engloutir celle qui riens ne avoit meffait.
Las ! que diront les gentilz Savoyens,
Duquel pays elle estoit Douagière ?
De grands regretz feront jeunes, anciens,
Comme, je crois, les gros, menus, moyens,
Quant ils sçauront que la dur[e] Mort fière
Qui chascun fière, la aura mis en bière ;
Povre chière feront tous de la Dame ;
Grandz et petis prieront pour sou âme.
Alyénord"', Madame noble et franche,
1 . C'est-à-dire chantez les leçons des ténèbres.
2. Imp. : liiet.
3. Sur les quatre traités auxquels Marguerite prit part,
voy. ci-dessus, p. 88.
4. Imp. : hault et bas.
$ . Eléonore d'Autriche, sœur aînée de Charles-Quint et
Madame Marguerite. 97
Femme et espouse au noble Roy Françoys
Par lequel vous estes Royne de France,
Qui grant puissance avez à la plaisance,
Sans grevance, sus les gaillardz Françoys,
Vostre ante', ainçoys, Marguerite^ de franc choys,
Que Dieu pardoint, fut moyen du bon eur
Que vous avez en triomphant honneur.
Pour éviter de guerre les tors faictz
Et ses forfaicts ^ mettre en captivité,
La Régente de France, pour la paix
Trouver, voulut aussi porter le fais,
Et la defTuncte en Cambray la cité,
En laquelle le Roy, par sa bonté.
Vint voluntiers par un joyeux accord,
Oii la paix fut pour nostre reconfort.
Ce ' est bien décent que pour la Marguerite,
Flourette inclite, à Jésus doulcement
On puist prier que la gloire mérite
Et que es sainctz Cieulx Dieu son àme adhérite,
Précongnoissant que universellement
Son bon renom s'estend paisiblement.
Sans nullement d'autruy avoir envie :
On doit louer les gens après leur vie.
Des Hannuyers, Holandois, Zélandoys,
nièce de Marguerite, fiancée à François I" par le traité de
Cambrai (1526), mais dont le mariage ne fut célébré que
le 4 juillet 1530.
1. Tante.
2. Le poëte prononcerait au besoin Margrite. Cf. p. 99,
vers 19.
}. Imp. : forfaictes. — 4. Imp. : Se.
P. F. XI 7
98 Complainte pour
Fiamens, Gantoys, celle de vie absente,
Aussy d'Artoys, des Liégeois, Namuroys,
Dessoubz leurs chois gracieux et courtoys
A dominé à Maistresse et Régente,
Diligente, tenant la droicte sente.
Adhérente tousjours au bien publicque,
Vivans ses jours en la foy Calholicque.
Vrays amoureux qui jectez les gambades,
Laissez aubades, les grandz saulx et le cours.
Où estes-vous, maistresses Héliades?
Ne séjournes ; acorés tost bien rades',
Portant larmes, pour plourer mes doulours.
Des fontaines les eaues, tout le cours.
Accumulés, je vous en fais prière.
Pour plourer celle que Mort a mis en bière.
O Marguerite, gente fleur de noblesse.
Ta mort blesse Noblesse amèrement.
En toy estoit attrempance^, sagesse,
Honneur, proësse et constante largesse ;
Gouverneresse bien et léalement,
De par-deçà très excellentement
Tu as vescu, mais la Mort furibonde
Te a trop tost privée de ce monde.
Nommée estoys Madame de Savoye
Et congneue de toute nacion ;
Mort angoisseuse, qui les humains desvoye,
Si n'espargne nully en champ n'en voye,
Faict des mondains la séparation ;
1. Rapides.
2. Modestie, gouvernement de soi-même.
Madame Marguerite. 99
Mais tu estoys la recordation,
Sans fixion ' grandement estimée,
Et de chascun Dame de Paix nommée.
Des désolés tu estois le reffuge ;
En traictant Paix par ta subtilité
Dame de Paix grant et petit te juge
T'as2 appaisé de Guerre le déluge
Plus de troys fois par ta grande bonté ;
Considérant le grant bien dénoté
Qui est venu de ta noble facture,
Il me desplaist de ta mort si obscure.
Gentilz bergiers, jouant les notelettes,
Vos musettes laissez soubz vers buissons ;
Bergerettes, qui les voix avez nettes,
Chansonnettes laissez et vos musettes ;
Fort doulcettes, faictes cesser les sons ;
Prestres, clergons 3, en diverses façons
Faicte{s) oraisons de cueur et de pensée
Pour madame Marguerite trespassée^.
0 Atropos, trop ton ardure dure,
Quant m'as osté de ma semblance blance
Marguerite par ta laidure dure !
Las ! c'est par toy qu'en doléance lance !
Et convient-il donc qu'à la dance dance
Telle Régente et que sa face fasse
Partir de moy? J'ai de meschance chance
Quant tu l'as fait jouer de passe passe.
I. Il veut dire fiction. — 2, Imp, : Tu as.
3. Clergeons ou Clergeaux, petits clercs et aussi chantres
(Cotgrave).
4. Cf. p. 97. vers 5.
100 Complainte pour Mad. Marguerite.
En ses regretz, prenant congé au Monde,
Son corps munde dit adieu de franc choys
A son nesveu ' portant la pomme ronde 2
Et à Fernand, qui proësse féconde
Fait sur les Turcs ^, puis aussi à Françoys,
Roy Très Chrestien du bon pays Françoys,
Prie et requiert qu'il ayme Alyénord
Plus que joyaulx enchâssés en fin or.
L'an de grâce mil cinq cens avec trente,
La prudente, le jour de sainct Andrieu*,
Comme je croy, paya de Mort la rente;
Sans point d'atente, en son palays et tente
De Malignes, le noble et puissant lieu,
De bon cueur pieu rendit son âme à Dieu.
Prions iuy tous par grâce méritoire
Que son lieu soit en éternelle gloire.
Amen.
Finis.
1. Charles-Quint.
2. Allusion au globe surmonté de la croix qui est un des
attributs impériaux.
3. Ferdinand, frère puîné de Charles-Quint, né en 150}
en Espagne, fut appelé en 1 5 19, après la mort de son grand-
père Maximilien, au gouvernement des provinces autri-
chiennes de l'Empire. Il avait épousé la sœur du roi Louis II,
et, après la bataille de Mohâcs, où périt cet infortuné
prince (i 526), il devint roi de Bohême et de Hongrie. C'est
alors qu'il eut sans cesse à combattre les Turcs. Diverses
lettres adressées par lui à sa tante Marguerite et contenant
le récit des batailles qu'il avait livrées aux troupes otto-
manes, ont été publiées par la Société scientifique de
Hongrie dans le recueil intitulé : Magyar tôrîénelmi Em-
lékek, r'' série, t. I (Pest, 1857, in-8), pp. 37-<'7'
4. La Saint- André est le 30 novembre.
Le Resveur avec ses Resveries.
Cette pièce, qui n'est citée ni par M. Brunet ni
par aucun autre bibliographe, est plus curieuse
par sa forme que par le fond des idées qu'elle con-
tient; elle présente en effet cette particularité remar-
quable qu'elle est écrite presque entièrement en
vers de neuf pieds.
Nous n'avons aucun renseignement sur l'auteur du
Rêveur. Tout ce que nous savons, c'est qu'il était
greffier (voy. p. 127). Son pays d'origine est peut-
être indiqué dans le vers suivant :
Tel craint l'eau qui veult bastir prèz Cher.
Nous connaissons du Resveur les deux éditions sui-
vantes :
A. f Le Resueur // auec ses Resue // ries. —
51 Finis. S. l. n. d. [Pans?, vers 1525]. Pet. in-8
goth. de 20 fif. de 28 lignes à la page, sig. a-e.
Au titre, un bois représentant un moine assis
devant un pupitre.
Bibliothèque de M. le comte de Lignerolles.
(Exemplaire de M. le baron J, P[ichon], n" 4S7 de
son Catalogue.)
102 Le Resveur
B. Le Resueur auec // ses Resueries //ii. f. d. //
Ck^" On les vend a Paris en la rue neufue jj nostre
dame a lenseigne saîct khan baptiste jj près saincte
Gencuiefue des Ardans. S. d. [vers 1525]. Pet. in-8
goth. de 20 ff. de 28 lignes à la page, sign. a-e.
Au titre, un bois représentant un moine assis
devant un pupitre.
Les caractères employés diffèrent de ceux de l'édi-
tion précédente, mais l'impression correspond ligne
pour ligne.
Bibliothèque de M. le baron James E. de Roth-
schild (fragment ne se composant que des quatre
premiers cahiers).
Jésus Maria.
^(Rj^^vant tout œuvre fault Dieu invoquer,
.^A^^Car rien ne se faict sans son ayde,
W/iWV\^^^ Diable et ses ' alliez révoquer
^^^s^Et les laisser, c'est le remyde.
Mon Dieu, je te prens pour mon guyde ;
Conduy moy à ce petit affaire,
Car sans toy je ne sçauroys riens faire.
Après le travail de ce pouvre corps
L'ame doibt à Dieu rendre grâces ;
Puis fault de ses péchez estre recors
Et en laisser chemins et trasses ;
A Dieu fault que les piedz embrasses,
Et doulcement pardon luy demander:
Mai vit qui ne se veult tost amender.
En ce monde sommes pour mériter;
Les ungs ont chault et les aultres - froit ;
I. A B : ces. — 2. B : autres.
AVEC SES RESVERIES. 10^
L'autre veult la Passion méditer
Pour le bien servir en son endroict.
De tout son cueur, et sa pensée croit
Celuy que les Juifz ont tant contempné :
Bien mauldit est celuy qui est dampné.
Si tu pensez ' souvent la Passion
De nostre Rédempteur et sa mort,
Ayez ton cueur par grant affliction
A tes péchez et gros remort ;
Le Diable chasseras, qui te mort,
Jusques en Enfer auprès de la porte :
Qui est dampné, le grant Diable 2 l'emporte.
De tout nostre cueur novs fault Dieu aymer
Et avoir en luy espérance ;
C'est celuy qui nous garde en ceste mer,
Et a gardé dès nostre enfance.
Nous luy debvons tous obéyssance •',
Car c'est celuy qui donne et oste :
Une foys fault compter à son hoste.
Bien saiges sont qui font pénitence
En ce monde avant leur départ;
Tant en y a qu'i semble qu'on les tence
Quant on les reprent ung peu à part ;
On chevirroit '• trop mieulx d'ung léopart
Que de telles gens, je vous en affie :
Mal faict hanter ^ en qui on ne se fie.
Sur toutes choses fault en ce monde
Penser de faire nostre salut ;
I. B : penses. — 2. b : dyable. — 3. a : obeyessance.
4. On viendroit plus facilement à bout. — 5. a : henter.
104 LeResveur
C'est là 011 le bien saige se ^ fonde,
Non pas en escu, ni en salut 2 j
Jamais homme de sa vie ne lut
Ne ne lira qu'argent saulvast l'homme ^ :
Pèlerin n'est pas qui vient de Romme.
Quel plaisir prenez vous à mal faire
A ung chascun par cy et par là ?
Ne pensez-vous point à ceste affaire ?
Mourir fault, vous passerez par là ?
Celny* à vous jamais ne parla
Qui vous jugera de tous vos meffaictz :
Petit asne porte souvent grant fais.
Tant de gens a qui ne pencent^ a rien
Et ne leur chault comme tout aille ;
Les autres si ne vallent du tout rien
Qui ne suivent que bélitraille <».
Ung tas de chétive merdaille
Parleront tousjours d'ung homme de bien :
Tel souvent parle qui ne dit pas bien,
Chascun aujourd'hui parle du Pape
Et du Sainct Siège Apostolic;
Les aultres se' meslent de sa chappe^
Qui d'argent ne portent que le nie'-*;
1. B : sûgece.
2. Le salut d'or était une pièce de monnaie comme l'écu.
Le nom venait à l'un de ce qu'on y voyait une armoirie
ou l'écu de France, et à l'autre, qui est plus particulière-
ment italien, de ce qu'on y voyait la Salutation angélique.
3. B : homme. — 4. a : Celluy. — 5. a : pensent. —
6. a : bélistraille ; la façon de vivre des bélistres. — 7.
Imp. : ce. — 8. a : chyppe. — 9. Est-ce : qui n'ont pas
d'argent? Le nie serait alors le nisco espagnol.
AVEC SES ReSVERIES. IO5
Aujourd'huy l'en n'oze dire pic^;
Chascun sy ^ se garde de mal parler,
Car Malle-Bouche sy vole par l'er.
Des Patriarches ^ et des Cardinaulx
Parler en fault en bonne sorte ;
Les bonnes gens ont souffert grans maulx
Et sy n'ont nulz qui les conforte ;
Dieu tiendra pour eulx la main forte.
Et les vengera de tous ennemys :
Il est bien hay qui n'a nulz amys.
Vous, Messeigneurs les Evesques et Prélatz,
Aussi dignitères '' de l'Eglise,
Ne soyez, je vous empry, j'mais las
D'avoir chez vous la nappe mise
Pour les povres ; gardez la guise "^
Et faictes comme vos prédécesseurs :
Prenez les chemins qui sont les plus seurs.
Les Chanoines je ne veulx excuser '',
Car, quant ilz sont en leur Chapitre,
Souvent font quelques tours à leurs Curez ;
Tousjours en y a ung qui a tiltre,
Et, quant vient que vacque la mictre^,
Chascun est prest à faire son prouffit;
J'en dis ce qu'il m'en semble; il souffist^.
1 . Les mots nie et pic sont employés de même par Marot,
éd. Jannet, t. II, p. 74.
2. B : 5/; de même au vers suivant et cinq vers plus
loin. — 3. Non pas ceux de la Bible, mais les grands arche-
vêques de l'Orient, le patriarche de Jérusalem, etc.
4. A B : dignitez. — j. b : guyse. — 6. a b : escurez.
— 7. b : miître. — 8. e : suffist.
io6 LeResveur
Messeigneurs d'Eglise bénéficiez,
Qui tenez tant de bénéfices,
Aussi vous, Messeigneurs les Officiez,
Qui ne faictes point de justices.
Vous semblez tous es escrevisses
Car vous cheminez ainsi qu'elles font ;
Je ne m'esbahys pas se ' huy tout font 2.
Parler fault des iiii povres Mandiens ^
Qui ne cessent de servir à Dieu ;
Les uns sont jeunes, les aultres anciens ;
Chascun en cueur treuve bien son lieu ;
Les ungs en y a qui parlent Hébrieu
Et les aultres ne sonnent mot du tout :
Souvent il se treuve des folz par tout.
Chartreux, Jacopins, Carmes, Augustins,
Tous Moynes blancs, rouges, noirs ou vers,
Cordeliers, Bonshommes'^ et tous Célestins,
Procureurs'^, briffaulx'', aussi convers,
Tout va, ne sçay comment, à revers ;
i. A B : ce. — 2. Si tout se fond, se détruit. — }. Des
quatre ordres mendiants. — 4. b : bonshoms.
5. Le procureur est chargé dans les couvents des intérêts
temporels de la maison.
6. Rabelais (1. V, c. 35) parle des « Lychnobiens, qui
sont peuples vivants de lanternes, comme en nos pays les
briffaulx vivent de nonnains », et Le Duchat ajoute en
note : « Les briffeaux, autrement appelez frères-chapeaux
parce qu'ils portent des chapeaux au lieu de froc, sont des
frères lays fondez en bref du pape, et entretenus par des
religieuses non reniées afm de quêter pour elles. Ils vivent
de nonnains en ce que ce sont des nonnains qui les nour-
rissent. » Briffault vient de brife, forme dialectale de bribe.
Le verbe brifer a le sens de manger avec voracité et de
quêter.
AVEC SES ReSVERIES. IO7
Dieu est aujourd'huy povrement servy :
Tel est pendu qui l'a bien desservy.
Gens de religion, gens de dévotion,
Gens qui voulez gaigner Paradis,
Dictes moy, n'esse pas vostre intention
De parvenir lassus où je dis ?
Gardez-vous de suyvre ces maulxditz
Qui ne bougent du jeu ou du bordeau :
Tel c'est noyé pour passer le bour d'eau.
Filles qui estes es Religions
Gardez-vous bien du cloistre sortir ;
Vous trouverez gens pires que lyons,
Qui des maulx vous vouldro'ent assortir ;
Je vous prometz et sans point mentir
De pires en est que ne sont Diables ' :
Croyez vérité et non pas fables.
Gens de science, aussi gens lettrés ^,
Enseignez le povre ignorant ;
Escripvains, qui sçavez aussi les très^
D'escripre ceste lettre courant.
Et toy, femme, qui t'en vas courant
Par les maysons et y fais surpelis :
Tel couche à terre qui n'a nulz lictz.
Aujourdhuy a tant de mal profitens
Qui suyvent les Universitez ;
D'aultres en y a qui ne sont pas contens,
Lesquelz sont tous les yvers citez '',
I. B : dyahks. — 2. b : gens de lettres. — J. C'est-à-
dire les traits. — 4. Citati.
io8 Le Resveur
Tant il en vient de divers citez ^,
Qui vous font la gorre à merveilles :
Tel porte teste qui est sans aureilles 2.
Ribleurs^, qui de nuict* bâtez le pavé,
Pensez-vous n'en rendre point compte ?
Plus bruict faictes que cheval es pavé ;
II vous semble qu'on en^ tient compte.
Croyez, si Dieu ne se mescompte,
Il vous gardera tous bien de rire :
Tel a bien vescu qui n'a que frire.
Que dirons-nous de ces Leuthériens
Qui parlent contre Dieu et sa loy?
Telles gens ne valurent jamais riens ;
Forgez sont de très maulvais alloy ;
D'en dire bien, ne seroye pas loy ^ ;
Aussi je n'ay garde, je vous prometz ;
Quant seront en Enfer, auront prou metz.
Regardons tous d'ont nous sommes venus,
Papes, Empereurs, Cardinaulx, Roys?
Estions-nous vestus? Non certes, mais nudz,
Et sy n'avions ny pille " ni croix ;
I. Civitates. — 2. b : aureille. — 3. Vagabonds. — 4.
B : nuyt. — 5. a b : quon nen.
6. Avec le sens de loué?
7. Nous avons conservé le mot pile, signifiant le revers
d'une monnaie, dans l'expression « pile ou face ». Les
Romains conservèrent, dans le même sens, le mot navis,
emprunté aux plus anciennes empreintes de leurs mon-
naies. « Aes ita fuisse signatum, dit Macrobe (Satura.,
libr. I, c. 7), hodieque intelligitur in aleae lusu, cum
pueri denarios in sublime jactantes, capita aut navim, lusu
teste vetustatis, exclamant. »
AVEC SES RESVERIES. IO9
Cela est tout vray et je le croys.
Chascun sy^ mourra, tant gros que menus ;
Il n'en sera jamais de retenus.
Seigneurs, qui gens avez en vos maysons
Gardez 2 que Dieu n'y soit offensé;
Monstrez-vous tousjours que vous estes homs ;
Je vous diz de cueur ce que j'en sçay.
N'en espargnez nulz, fust il fiençay
A vostre fille ou à vostre seur ;
Des deux voys il fault prendre la^ plus seur ''.
Maistres d'oustelz*, Escuyers, Panetiers,
Paiges, et gros Varletz d'estable,
Et d'autres, dont n'en nom'ne pas le tiers,
Qui font des maulx tant détestables,
Voluntiers sont premiers es tables
Et ne sont dignes de pencer*» jumens ;
Or me dictes, je vous pry, si je mens.
Roys, Ducz, Contes, Princes, aussi Barons,
Cappitaines et bons Chevalliers
Qui portez es piedz douréz" espérons
Hommes^ d'armes, et Hacquebutiers,
Aller il vous fauldra vouluntiers ^
L'ung de ces jours le Grand Turc combatre :
Tel est las qui ne veult plus con batre '^.
Gens de guerre, de cheval ou de pié.
Vous ne faictes point de conscience
i.B : si. — 2 . A : gargez. — 3 . b : /«. — 4. « E
dubiis viis securiorem sumite. »
5. B : d'ostelz. — 6. b : penser. — 7. b : dorez. —
8. A : Homme. — 9. b : voulentiers. — 10. b: combatre.
1 10 Le Resveur
De menger blé avant qu'i soit espié '
Et je vous prometz bien que si en ce
Pays venez, vous lairrez lance,
Et pour ce gardez-vous de mal faire :
Tel pert au jeu qui dit : « A reffaire ».
Mais qu'est devenu le Turc maintenant ?
Est-il sus mer ou dessus terre?
Tousjours il combat, en sa main tenant
Espée, ou quelque symeterre^ ;
Es Chrestiens il faict la guerre ;
Des Princes il ne tient pas grant compte :
Tel compte qui souvent se^ mescompte ''.
Mes Dames, aussi mes Damoyselles,
Et toutes vous -J, Filles de chambre,
Le temps passé vous aviez*' bons zelles,
Car bien souvent, je m'en remembre,
Vous portiez patenostres d'embre
Et alliez les Hospitaulx '^ visiter ;
Maintenant ne dictes Pater noster.
Tabourins, qui Dames faictes dancer
Es festes et aussi es bancquètz.
Le temps en ce monde cy vous passez
Avec telz gens, et leurs quaquetz ;
En vos bonnetz portez bouquetz,
Et puis dictes : « Telle le m'a donné » :
Tel a mal faict qui n'est pas pardonné.
1 . On prononçait comme aujourd'hui épié, monté en épi.
2. B : simeterre. — j. a : ce. — 4. b : mesconte. —
j. B : voz. — 6. B : avez. — 7. a. : hospoitaulx.
AVEC SES RESVERIES. 111
Quant est de ces dames les Bourgoyses *
Tousjours quaquètent par la ville;
Les unes bien souvent forgent noyses ;
De parler ont la langue habille.
Le plus du temps n'ont croix ne pille,
Et font par la ville tant de bragues :
Tel porte couilles qui n'a nulz bragues.
Médecins, qui pensez mallades,
Et les Apoticquaires - aussi,
Gardez-vous bien de menger salades ;
Je croy que'^ si faictes, vous aussi ;
Soyez diligens, ayez soucy
De remonter, guarir voz paclens :
Tel est musse qu'on dit : « Il n'est pas siens '' »,
Parler fault des povres gens de mestier
Qui n'ont aujourd'huy secours d'âme ;
Je croy que tout si leur fait bon mestier;
Dieu les gard et la bonne Dame;
Pour eulx tousjours je la reclame ;
C'est l'Emperière du Ciel empire^ :
Tel est maulvais qui est demain pire.
Venir fault à ces gros Millours Marchans ^
Qui ont marchandise de tout pris ;
Par la ville vous les voyés ' marchans ;
Il ^ leur semble qu'ilz ont jà tout pris ;
I. B : bourgeoyses. — 2. b : appoticaires. — 3. a : qui.
4. Tel est caché de qui on dit : « Il n'est pas céans. »
5. L'impératrice du Ciel empyrée.
6. Il est curieux de voir déjà cette appellation de mylords
être prise dans le sens de riches. — 7. a : voyez, — 8.
A : Hz.
1 12 Le Resveur
Maulditz soyent ceulx qui leur ont apris^
A tromper ainsi povres innocens :
Tel cuyde estre saige qui n'a nul sens.
Merciers, qui vendez gingembre, aussi
Poyvre, muscade, cynamomon,
Pensez-vous avoir Paradis- ainsi?
Nenny, car point n'allez au sermon.
Plus tost yriés faire ung mommon'^
Chieulx quelque Seigneur ou quelque Dame :
Péché fait dampner de corps et d'âme :
Barbiers, Peletiers, Bouchiers, Cordonniers,
Cousturiers, Sarruriers, Lingères,
Tappissiers, Boullengiers, Arbalestriers,
Greffiers, Voirriniers'' et Trippières
Maistres, Varletz et Chamberières,
Tous fauldra par ung passaige passer :
Tel est huy tout vif qu'on voit trépasser.
Cardeux, Pigneux, Tisserrans et Foulions,
Tondeurs, Visiteurs, Pareux, Margneux^,
Tainturiers, Presseurs, ensemble allons ;
Laisser il ne fault les Arsonneux*»
I. b: appris. — 2. Imp. : poradis.
3. Mascarade en costumes. L'Estoile parle souvent de
mommons au temps du carnaval. On connaît sous Louis XIU
le « Ballet des Andouilles dansé en guise de mommon ».
Nous n'avons plus d'analogues que dans le mot de mom-
merie, qui, au lieu de garder son sens originaire de masca-
rade, n'a plus que l'acception dérivée d'acte d'hypocrisie.
4. Verriers.
5. Marneurs, ouvriers qui extraient ou qui emploient la
marne à foulon dont on se sert pour la préparation des
draps.
6. Ceux qui nettoient la laine en se servant de l'arçon,
AVEC SES ReSVERIES. I ! 5
Ni d'aultres du mestier, qui sont neux ^,
Lesquelz ne sçavent pas les draps ployer :
Telz si ont biens qui sont mal employer.
Et vous, mignons, qui gardez bouticques,
Tant d'englades ^ faictes à vau i'an^?
N'allez-vous point par ces voyes oblicques
Pour voir quelque Dame? Qu'en sçait l'en'?
Je prie Dieu qu'il soit en mal an
Celuy qui sus jeunes gens fait le guet:
Tel fait le mignon qui n'est qu'un ^ muguet.
De ces Orfavres point parlé je n'ay,
Ny du Forbisseur, ny Libraire;
Du mien ont eu plus que je n'ay ;
Souvent m'ont fait en mon lict braire.
Ils n[e m'jont pas party comme frère,
Car ilz ont fait la part au plus jeune :
Tel est bien mesgre'^ qui point ne jeune.
Chasseurs, Veneurs, gens de Faulconnerie,
Et vous qui menez chiens en lesse,
De chasser vous servez la Seigneurie ;
Bon chasseur est qui rien ne lesse.
La Mort est de chasse maistresse
Et n'espergne" nulz, tant soit bel ou let :
Tous nous fault boyre en ce^ goubellet.
instrument en forme d'archet qui divise !a laine ou le poil
et les purge des matières qui leur sont étrangères. On dit
encore arçonneur.
I. Qui sont neufs dans le métier. — 2. Anglade paraît
avoir le sens de détour et, par extension, de tromperie.
3. C'est-à-dire, mot-à-mot, en descendant le cours de
l'année. — 4. a b : pour /'o/z. — $. b : qung. — 6. n :
maigre. — 7. b : n'espargne. — 8. a b : 5e.
P. F. Kl 8
1 14 Le Resveur
Et vous, Joueurs de paulmes, qui avez naques^
Pour bien vous servir en vostre jeu,
Dictes moy, vous servent ilz de 2 marques
Quant ilz prennent l'éteuf^ en son lieu;
Vous ne les feriez pas servir Dieu
Si tôt que de courre ' après la chasse :
Tel a bien servy qu'emprès l'en chasse.
Chantres sont tousjours prêts à bien boyre^;
Orguanistesf' les suyvent souvent ;
Tousjours ont souef '^j cela debvez croire ;
Point ne les fault pousser en avant ;
Trop mieulx ils vont qu'ung^ moulin à vent,
Quant c'est de bon vin, non pas de bière :
Tel est vif, qui est demain en bière.
Taverniers, pas il ne vous fault oublier^
Ny aussi tous ces^^ joueurs de quilles;
Vos hostes feriez supper d'oubliez, hier
Vous vendîtes bien vos quoquilles ;
Ce n'estoit pas sans avoir filles ;
Cela je croys et, somme toute.
Tel a beaux yeulx qui point ne voit goutte.
Et vous, frians, qui vous levez matin
Pour tousjours boyre et yvrongner,
Malédiction avez pour certain;
Vous en avez trestous beau groigner.
Vous n'allez pas si tost besoigner
I. Il faudrait naquets (voy. t. X, p. 120), mais il faut
laisser nuques à cause de la rime. — 2. a : du. — 3. La
balle. — 4. A B ; courir qui rend le vers faux. — 5 . c :
hoir. — 6. B : Organistes. — 7. u : soif. — 8. b : qung.
— 9. B : oublie. — 10. a b : ses.
AVEC SES RESVERIES. I I J
Qu'à la taverne pour tater le vin ^ ;
Souvent vous en apportez le levin.
Laissez nous avons les gens de labeur,
Qui sont tousjours emprès leur charrue ;
Des Gens d'armes souvent 2 il?: ont grant peur
Car aujourd'huy l'en ne sçet qui tue ;
Je regarde passer ^ par la rue;
Soubdain il vous viendra quelque grant mal :
Qui va le droict chemin ne va mal ''.
Pellerins, qui allez à Sainct-Jacques,
Gardez-vous bien de vous endormis^;
Telz pourroient bien tater en vos'^ Jacques"
Que penseriez estre voz anys ;
Prendre pourroient que pas n'y auroient mis ;
Cela si se peult faire coup à coup :
Tel va dehors qui demeure beaucoup.
Sergens, qui le bonhomme^ allez voir,
Gardez vous de point le molester;
Vous povez bien congnoistre et sçavoir
Que pas n'est riche comme Hester ;
Si du vostre luy vouliez prester
Aucune chose pour luy survenir :
Tel est asseuré qui veult seul venir.
1. C'est de cette idée qu'est parti l'auteur du Testament
de Tastevin, roi des Pions (t. 111, p. 77-85), pour inven-
ter le nom de son héros.
2. A : sounent. — 3. a : passez. — 4. a b : n£ ViZ pas
mal. — 5. Au sens de l'infinitif. — 6. a : vostre ; b : vous.
— 7. Nous avons gardé jacquette dans le sens d'habit. —
Voir sur le Jacques du xv*" siècle, René de Belleval, le Cos-
tume militaire des Français en 1446 (Paris, 1866, in-4,
note 14), p. 57-8. — 8. L'homme du peuple, le paysan.
1 i6 Le Resveur
Dieu tout puissant nous vueille donner paix ;
En France, nous en avons besoing,
Et qui veult la guerre qu'on luy dye : « Paix,
Taisez-vous ; allez vous en au loing ;
L'en vous donra tel coup sus le groing
Que l'en vous fera tantost bien tayre » :
Celuy a pesché qui n'avoit nulz retz ^.
Tant d'aultres gens de mestier ay laissez,
Dont je n'en fais point de mencion -;
Les ungs si ne sçauroient jamais cessez
De faire quelque contemption ;
Les aultres sy ^ n'ont rémission
Nen ^ plus qu'auroit ung chat d'une souris :
Tel sy faint de plourer qui faict soubzris.
Tristes, desloyaulx en toutes sortes
Trompeurs, cavilleurs^, gens affamez,
Mocqueurs, flateurs, jangleurs qui raportez,
Et toutes gens qui sont mal famez,
Venez, car vous estes reclamez;
Comparoistre vous fault en personnes ;
Tel n'a pas ung blanc que tu rençonnes *'.
Quoquins, belitres "^ et belitresses,
Tous ceulx si ont aujourd'huy le temps ;
Argent ont de maistres et maistresses ;
Le plus souvent ne sont pas contens ;
Aux assemblées sont tousjours à temps,
I. Facétie, équivoque sur le mot pécher. — 2. b :
mention. — 3. b : ji.
4. Nen pour non, comme plus haut l'en pour l'on.
j . Trompeurs, sophistes ; lat. cavillatores.
6. B : rensonnes. — 7. b : belistres,
AVEC SES ReSVERIES. II7
Et Dieu sçait comment ilz font leurs Pacques ;
Au souper les verrez jouer es blouques.
Maronniers ', Naulonniers et gens de feu
Tousiours si ne font que rançonner - ;
Souvent ay ouy parler du bon feu
Roy ^, que telz gens n'osoyent mot sonner ;
Maintenant vous feriez massonner
Mayson au font d'aultruy*, vueille ou non :
Tel ne doibt mal faire qui a bon regnon.
Tant de larrons vont parmy la ville
De quoy l'en ne faict point de compte ;
Le monde est maintenant si habille
En recepte et faict de compte
L'en ne congnoist plus Roy de Conte ;
Trésoriers si ont aujourd'huy le bruict :
Tel plante l'arbre dont n'en voit le fruict.
Que dictes vous d'ung gros rouge museau
1 . Mariniers (Nicot). Il ne faut pas les confondre avec
les Marones, Matrones ou Marucci, reste des Sarrasins éta-
blis dans les Alpes, dont a parlé Rabelais dans la Panta-
gruéline Pronostication : « les Gryphons et Marrons des
montaignes de Savoye, Daulphiné...», m a\-ec\ts Marranes,
appellation méridionale des familles issues de Juifs. Cf. Du
Cange, ad verbiim, Ménage, Dict. éiym., éd. Jault, II,
180, et Francisque Michel, Histoire des races maudites,
1847, II, p. 96. Maronnier veut toujours dire marinier ou
matelot, ainsi Brunetto Latini dans son passage sur la
boussole : « Et por ce nagent li maronier aux estoiles et à
lor ensengne qu'il usent, que l'onapele tramontaine » ; ch.
114, f" js verso, n° 7066; le n" 7067 donne « li mari-
niers » ; Paulin Paris, Manuscrits de la Bibliothèque royale,
IV, }6o.
2. B : renconner. — 3. Probablement Louis XII. — 4.
B : d'autruy.
1 18 Le Resveur
Qui ne bouge de la Taverne?
A le voir il semble fort un méseau ' ;
Je ne sçay moy qui le gouverne ;
Auprès d'ung four il s'entr'iverne ;
C'est pour mieulx faire sa pénitence :
Voluntiers tel crye qui pas ne tence.
Filles perdues, au Bourdeau adonnées,
Que. ne pensez-vous à vostre faict ?
Cuydez vous estre de Dieu pardonnées -
Que pénitence vous n'ayés faict !
Emprès le fait il fault le deffaict ;
Aultrement en Paradis vous n'irez :
A telz devez argent, que luy nyrez.
Quant est du Maistre de la Monnoye,
Que vous en semble, qu'en 3 dirons nous ?
Jamais ne mengera de mon ouaye;
C'est ung homme qui s'enfuyt de nous.
Il le fault prier à deux genoux ;
Aultrement '* n'aurions point de cliquaille :
Tel porte bourse qui n'a pas maille.
Mais où est maintenant maistre Jehan de Meung^,
Mollinet*', Meschincf^ et Crétin 8?
I. Lépreux ; b : museau. — 2. a b : pardonnez. — 3.
B : que. — 4. b : autrement.
5. Jean de Meun, l'un des auteurs du Roman de la Rose,
né vers 1280.
6. Jean Molinet, l'auteur du Temple de Mars, etc.,
mort en 1507.
7. Jean Meschinot, l'auteur des Lunettes des Princes, né
à Nantes vers 1420, mort le 12 septembre 1491.
8. Guillaume Crétin, l'auteur des Chants royaulx et des
Chroniques de France. Les biographes, se fondant sur un
I
AVEC SES RESVERIES. II9
En terre sont pourriz, mais t'est tout ung
En Paradis ilz sont pour certain ' ;
Sy parlent là Françoys ou Latin ;
Je n'en ditz mot pour ce que riens n'en sçay :
Ung jour nous fauidra tous faire l'essay.
Qu'est devenu Monseigneur de Sainct-Jelès%
Et aussi maistre François Villon 3?
Ses deux seigneurs cy voulentiers ge lez
Feroys escripre de vermillon'
Et ung aultre maistre de biilon,
Dont je ne sçay comment il s'apelle :
Tel vient disgner que pas on [n'Jappelle.
passage du Champ fleury de Geofroy Tory (f. iiij), le font
mourir vers 1525, mais notre pièce, qui est probablement
antérieure à cette date, nous permet de penser que l'année de
la mort de Crétin doit être rectifiée. Le libraire Jean Saint-
Denys, qui publia vers i s 20 (Lottin ne cite ce libraire qu'avec
la date de 1 521) la première édition des Chants royaulx, dit
qu'ils sont l'œuvre de « fea de bonne mémoire » Guillaume
Crétin. La même mention se retrouve sur le titre du recueil
« revu et corrigé à la grand diligence et poursuyte de noble
homme maistre François Charbonnier, vicomte d'Arqués »,
pour lequel le libraire Galliot du Pré obtint un privilège le
16 mars 1526 [1527]. — On a dit que Crétin n'était qu'un
surnom et que le vrai nom de ce poète était Guillaume
Dubois. C'est une erreur ; Dubois n'est au contraire qu'un
surnom tiré du bois de Vincenncs. Guillaume Crétin exerça
les fonctions de trésorier à la Sainte-Chapelle du château,
avant d'être chantre à la Sainte-Chapelle de Paris. Voy.
Goujet, Bibliothèque française, t. X, pp. 17-32.
1. A : sert in ; b : certin.
2. Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angoulême, auteur
du Séjour d'honneur et d'autres poésies, né en 1466, mort
en I J02.
3. Villon mourut entre 1480 et 1489.
4. C'est-à-dire en rubrique, en encre rouge pour en faire
mieux voir le nom.
120 LeResveur
Aujourdhuy il n'est science que de !oix;
Aussi l'en ne ' voit que légistes.
Il me semble que, partout où je voys,
Je ne vois point d'évangelistes ;
Geste science est pour les mistes -,
Non pour 3 Advocatz, ny Secrétayres ;
Chascun ne sçet pas ses '' secretz tayre^.
Sy chascun pensoit bien fort à son cas
Et que partout il mist bon ordre,
Pas ne mengeroient tant les Advocatz ;
On les garderoit bien de mordre ;
Aller on les feroit en ordre
Comme Cordeliers en procession '^ ;
De recepvoir sont tous en possession'^.
Hermites, qui vivez de rassines
Et qui ne beuvez jamais de vin,
Il ne vous fault point de médecines,
Car vous n'avez point vostre cueur vin ;
Gardez-vous de quelque éparvin ^;
Le Dyable est aujourdhuy fin enfent :
Place est prinse que point l'on ne defFent^.
Que dirons nous de ces chates-mittes '"
1. B : /e.
2. Pour les prêtres. Rabelais a employé plusieurs fois le
mot (livre III, ch. xlvhi) quand Gargantua parle des
prêtres qui arrivent à marier les filles contre la volonté de
leurs parents. C'est le latin mysta ou mystes, ou grec
(AÛaxr,;, le prêtre ou l'initié aux mystères.
3. B : point. — 4. A : ces. — 5. a : îayres ; b : taires.
6. A B : processions. — 7. s : possessions.
8. Tumeur qui vient au jarret des chevaux.
9. B : deffend. — 10. a: chates mictes.
AVEC SES RESVERIES. 121
Qui n'ayment ny Dieu ny sa mère ;
Leurs robbes sy sont mengez de mittes ' ;
Hz ressemblent une Chimère ;
Jamais ne veirent leur grammaire
Et si se veuHent mettre à prescher ;
Tel craint l'eau qui veult- bastir prèz Cher.
Parler fault de gens de toutes aages-,
Gens qui sont vieulx et gens décrépis ;
Tous ceulx sy sont maintenant tous saiges,
Ou trestous folz, qui est bien du pis;
Vieilles gens sont tousjours acropis
Et ne servent que le feu atizer :
Tel porte l'arc qui n'en sçauroit tirer 3.
Jeunes gens de trente à quarante ans,
Et de vingt et cinq jusques à trente,
Volentiers '< ilz ne sont pas contens
Qui jamais ne verront ou trente^.
Il ne fault qu'une fiebvre" iente
Pour les mettre du tout jusqu'à la mort :
Tel se joue à son chien qui le mort.
Après qu'auray de trestous bien parlé,
A la fin il me fauldra tayser " ;
J'ai bien regardé par long et par là ;
Encores ne me puis appaiser.
Si me fault-il tous mes maulx poyser
Et en faire grosse diligence :
Pas n'est ennemy qui tousjours tence.
I. A ; mictes. — 2. !mp. : ne veult.
3. « User » rimerait mieux. — 4. b : Voulentiers. — 5.
Est-ce Outrante pour Otrante, la ville d'Italie ? — 6. b :
fièvre. — 7. b : taiser.
122 Le Resveur
Prendre congé me fault de Jeunesse,
Je le congnoys bien à cest heure^,
Et m'en aller bien tost à la messe ;
Rien ne m'y vault faire demeure.
Respit je n'auroys pas une ' heure,
Et pource suys en toutes manières
Délibéré desrober prières.
Pendant que sommes en ce monde cy,
Il fault faire nostre saulvement^.
Et aussi en ce bon temps que voicy
Requerre le debvons doulcement;
RefFusez n'en serons nullement,
Et jamais ne le fault désobéyr.
Pource à Dieu presserez d'obéyr.
Messeigneurs, qui ceste Resverie verrez,
Je vous pry les faultes excusez ;
Je suis certain que prou en trouverrez ;
Ne vous en plaignez ^ à voz Curez :
De rechief vous pry ne m'encusez
Entre vous, qui point mon nom ne scavez ;
C'est ung resveur ; laissez le là resver.
BALADE.
u
ng grant Docteur, non pas saige ■*,
Leuther''' est ainsi nommé ;
I. A B : ung. — 2. B : sauvement. — j. a : plaignez.
4. B : sage, et de même de toutes les rimes en aige. —
5. B : Lheuter. C'est en 1520 que Luther publia son livre
sur la papauté et brûla solennellement la bulle du pape.
De cette année date la grande réputation du réformateur.
AVEC SES ReSVERIES. 123
Du grant Diable le messaige
Partout il est renommé ;
A gasté, enfentommé ^
La très vraye Loy Chrétienne.
Qui y croyt soyt- assommé ;
Certes ce n'est pas la mienne.
Ouvert il a ung passaige,
Qui breef sera consommé ;
Garde n'avez que la saige* ;
De dormir suys"* assommé ;
Quant bien aurez tout sommé •',
Il n'a faict œuvre qui tienne,
Et je vous dis, non sommé *" :
Certes ce n'est pas la mienne.
Ce Leuther est du quart aage,
Jamais ne fust confirmé,
Ou du pays de Cartaige
Ne sçay qu'il l'a reclamé ;
Il est fol d'avoir femme ^
La Loy qui n'est pas certaine ;
Si g'y crois, que soye flammé ;
Certes ce n'est pas la mienne.
Jésus, tu es si bien famé
Par tout as Court souveraine ;
1 . Le mot enfantômé est encore usité à Bayeux avec le
sens d'ensorcelé. Voy. Pluquet, Contes populaires, Préjugés,
Patois, Proverbes, Noms de lieux de l'Arrondissement de
Bayeux, p. 69.
2. B : soit. — 3. Pour que je ne le sache. — 4,
B : suis. — 5 . B : tout consommé. — 6. Sans qu'on
me le demande, sans en être sommé. — 7. D'avoir famé,
d'avoir donné du crédit à une nouvelle croyance.
124 Le Resveur
La foy de ce t'a famé ;
Certes ce n'est pas la mienne.
Jésus Maria.
Mon Dieu, vueillez tous mes faitz conduyre,
Mon sens et mon esperit garder,
Affin que je puisse bien desduyre
Tous mes péchez, et puis m'amender.
A toy veulx louenge sans tarder
Rendre comme à celuy que je doys,
Et pour ce conduys l'œuvre que je foys.
Adam, qui fut nostre premier père.
Mengea du fruict à luy deflFendu ;
Eve, qui fut aussi nostre mère,
Avoit de Dieu le mot entendu.
Le morceau a esté cher vendu ;
Dieu en a faict la réparation ;
Il y pert, partout en est mention.
Seth, qui fut de nostre père Adam filz,
Apres son père fut le nostre;
De luy il en vint de bien grans prouffitz'
Car Dieu en yst, et si a oultre,
Chose vraye comme patenostre,
Il sera celuy qui nous eslira - ;
J'en croy Maistre Nicolle de Lyra^.
1. B : proffitz.
2. Qui nous choisira, qui nous jugera au Jugement der-
nier.
} . Nicolas de Lyre, célèbre théologien catholique, issu,
dit-on, d'une famille juive, naquit vers 1270, à Lyre,
AVEC SES RESVERIES. 12$
Après luy vient Noé, nostre père,
Qui fist l'arche pour le déluge ;
De l'ung de ses ' filz eust vitupère ;
Dieu en a esté le grant juge.
L'arche fust es bestes refuge
Et à luy, sa femme et ses enfans ;
Celuy qui entra premier eust bon sens.
En l'arche de Noé n'estoient que huit-
Noé, sa femme et six enfans ;
De ces ^ huyt tout le monde en ensuyt ;
II n'est que les trespassez absens.
Gens aujourd'huy sy '' sont bien sans sens
Qui ne cognoissent d'ont son*, tous venuz ;
La terre nous a jà tous retenuz.
Que sont devenus ^ tous les Empereurs
Et tous les Sénateurs de Romme?
Que sont devenus tous ces grans Docteurs
Et tous ces** Clercs, que point ne nomme?
Tout s'en est allé, femme, homme ^,
Et trestout s'en yra à la parfin,
Les ungs bien saoulz, les aultres mors de fain.
Mais où sont allez tant de gens de bien
A qui nous sommes tous tant tenuz?
Respons moy hardyment : « Je n'en sçay rien.
» Jamais ne les viz ^ ny ne congnuz^ ;
bourg situé près d'Evreux, et mourut à Paris le 2j octobre
1340. La plupart de ses ouvrages furent publiés dès les
premiers temps de l'imprimerie.
I. A B : ces. — 2. B : huyt. — 3. a : ses. — 4. a : si. —
5. B : devenuz; de même deux vers plus loin. — 6. Imp. :
ses. — 7. B ; et homme. — 8. b : veiz. — 9. a : congneu.
126 Le Resveur
» S'ilz ont esté bien entretenuz,
» Je ne vous en sçauroye riens que dire. »
Pensons-y, car je ne voy que rire.
Petit enfant qui viens en ce monde
Avoir te fault de la misère ;
Ta teste ne sera tousjours blonde ;
Aulcunes foys la fauldra rayre.
Les ungs si te vouldront retraire
Affin de tes biens avoir la garde :
Ckascun a son prouffit sy ' regarde.
Cathon. Quod nova testa capit"^, etc.
Il fault bien chastier tous jeunes enfans
Devant qu'ayent grant congnoissance ;
Attendre ne fault pas qu'ayent grant sens,
Vous n'en auriez la jouyssance.
Et pourtant il fault qu'on s'avance
Les courriger •*, car le ply qu'ilz prendront
En jeunesse, jamais ne le lairront.
2. Nous ne trouvons pas ce passage, ni celui qui com-
mence par les mots Patere legem dans aucune des éditions
des Distiques de Caton que nous avons consultées, même
dans le volume de M. Zarncke: Der deutsche Cato (Leipzig,
i8j2, in-8). Pour les bibliographes qui ont catalogué les nom-
breuses éditions de ces distiques, et pour les éditions annotées,
on peut voir Harles, Brevis Notitia litteratur£ roman<e, Leip-
sick, 178S, in-S", p. 697-701, et SuppUmerda ad breviorem
Notitiam, Leipsick, 1801, p. 342-3. — Le Quod nova texta
capitz évidemment le même sens que le versd'Horace(£/'(Jf.
lib. I, ep. 1. 2, v. 69-70) :
Quas semel inbuta recens primum provabit odorem
Testa diu...
}. B : corriger.
AVEC SES ReSVERIES. I27
Aujourd'huy en nul ' ne se fault fier,
Sinon à Dieu et à ce qu'on tient.
Regardez moy ; vous 2 verrez ung Greffier
Qui tient gravité plus qu'ung qu'on tient
Bien saige et qui bien se contient
Entre gens de grande auctorité-^ :
Un fol est bien souvent tost irrité.
Aristote. Componitur orbis, etc.-^
Les Roys doibvent donner bons exemples,
Car le monde aujourd'huy les suyt ;
Hanter ilz doibvent souvent es temples
Affin d'acquérir tousjours bon bruict ;
Par ce moyen Dieu leur donra fruict :
Qui régentera tousjours après eulx ;
Dieu nous doint •' paix, et serons bien heureulx.
Ovide. Omnia sunt hominum, etc.*^
L'heur et la félicité du monde
Pent en ung petit fillet menu,
Et aujourd'huy chascun si se fonde
I. A b: nully. — 2. b : vour. — 3. a : aucthorité.
4. Il y a dans h Métaphysique d'Aristote. livre XII, chap.
Vil, tout un développement qui se termine par : « Tel est
le principe auquel sont suspendus le Ciel et la Nature »,
et en s'en tenant aux mots cités on pourrait croire que le
Rêveur s'y référait. Il est plus probable qu'il pensait au
vers scolastique
Régis ad exempiar totus componitur orbis,
qui peut être mis au compte d'Aristote dans ces recueils de
sentences versifiées si nombreux au moyen-âge.
5. A : doit.
6. Omnia sunt hominum tenui pendentia filo,
Et subito casu quae valuere ruunt.
Ex Ponto, lib. IV, epist. III, v. 3J-6.
128 Le Resveur
A aquérir ^ ung groz revenu ;
Tout si s'en yra d'ont est venu ;
De ce monde cy riens n'emporterons,
Sinon les biens et maulx que nous ferons.
Ovide. Dum fueris felix -.
Tant que seras en ce monde heureux,
Des amys auras au grant nombre,
Mais, si d'aventure demoure' reux'',
De tes amys perdras tost l'ombre ;
Pas ne te feront grant encombre,
De toy seront tantost tous eslongnez ;
Amys sont aujourd'huy embesongnez.
Aristote. Virtuti perfede, etc.
Ung homme povre qui est vertueulx
Est tousjours beaucoup plus à priser
Que n'est ung riche qui est vicieulx.
Et pour ce fault-il bien adviser
A la parolle que vous direz.
Avant qu'el sorte de vostre bouche,
S'il y a personne à qui touche.
S. AUGUSTIN. Quisqiiis"' amatdictum, etc.
Toute personne qui veult detracter
D'aultruy *"' la personne absente.
On luy doibt ' dire : « mon amy frater,
» Taysez vous pour l'heure présente ;
1. B : acquérir.
2. Trist., lib. 1, 9, v. 6-7 :
Donec eris felix, multos numerabis amicos ;
Tempora si fuerint nubila, solus eris.
3. B : demeure. — 4. Coupable, de reus. — 5- b: QM'-
quis. — 6. B : D'autruy. — 7. b : doit.
AVEC SES ReSVERIES. \2Ç)
» La compaignie n'est pas contente
» D'ouyr^ telles parolles prouferez ;
» Si parlez plus, aller nous en ferez. »
Orace : Invidus alterius-.
L'envieulx du bien d'aultruy se'' marrist;
Il luy semble que point ne mourra ;
Du mal d'aultruy bien souvent il s'en rist,
Pensant que tousjours si demourra.
Ung jour vendra, pas ne demourra,
L'heure qu'i luy fauldra d'icy partis;
De cela sommes trestous advertis.
S. AUGUSTIN. Inquietum est cor meum.
Seigneur Dieu, mon cueur et ma volunté '•
N'aura repos que sera en toy ;
Jamais je ne seray bien contenté
Que n'ayez eu grâce de toy.
Et pour ce, mon Dieu, arreste toy.
Vers moy pardon veulx-tu me pardonras^;
Se prendray de cueur ce que me donras.
Omnia pretereunt'\
Toutes choses passent, fors aymer Dieu ;
C'est ung amour qui dure sans fin.
Si bien tu l'aymes, tu auras le lieu
De Paradis, et à la parfin
Iras lassus et, pour faire fin.
Tu seras tousjours homme immortel ;
Or me ditz se'^ vis jamais amour tel.
I. B : D'ouïr. — 2. Hor., Ep. i, 2, 57 :
Invidus alterius macrescit rébus opimis.
3. A B : ce. — 4. B : voulenté. — 5. b : pardonneras.
— 6. B : prêtèrent. — j. a b : ce.
P. F. XI 9
130
Le Resveur
ViRGiLLE. Labor omnia vincit^ .
Par très-grant peine et grant labeur
On vient au dessus d'ung affaire.
Virgille le dict ; c'est ung bon acteur,
Et pour ce nous le fault tous croyre ;
Mettons tous cecy en mémoire
Pour ung aultre - foys nous en ayder :
Tel point ne voit qu'il fault souvent guyder.
Je suys très fort esbahy comme Dieu
A voulu pour nos maulx endurer,
Veu qu'en toute place et en tout lieu
Contre luy ne fons^ que murmurer;
L'en n'entent ^ aujourd'huy que jurer ;
Ce sont les plus beaulx motz qu'on peult dire ;
Telz pensent que Dieu ne leur peult nuyre.
L'en dit qu'en Paradis faict ^ si beau
Jamais l'en n'y a ny soif ny faim ^ ;
Il nous y fault aller trestous tout beau;
Partir fault de bon heure, afin
De voir" de Paradis le Daulphin;
C'est celuy qui trestous nous a racheptés ;
Qui veult y aller il se fault actes ^.
D'une chose enquérir me vouldroye,
C'est comme Dieu puist tout gouverner ;
1. Ceorg. I, v. 14J-6:
Labor omnia vincit
Improbus et duris ingens in rébus egestas.
2. B : autre. — • 3. Au sens de « nous faisons »; la con-
traction se fait encore dans le langage populaire. — 4.
B : entend. — 5. b : fait. — 6. a b -.fin. — 7. b: veçir.
— 8. Il se faut hâter.
AVEC SES RESVERIES. 1 3I
Il est partout, il fault que je lecroye,
Pour l'ung pugnir, l'autre pardonner ;
De ce ne se fault estonner ;
C'est le créateur de tout le Monde;
En luy gyst la foy où je me fonde.
Catho. Mitte archana, etc.'
Pour quoy t'enquiers-tu- des segretz de Dieu,
Veu que ce n'est à toy les^ sçavoir?
Il te semble advis que ce soit jeu
Et que ne doit à nuUuy '• challoir.
Cathon dit ung mot digne de louer ;
C'est Mitte archana, et cetera ^ ;
Incontinent ce mot dit, se tayra.
Cathon. Virtatem primam ''.,
La première vertu et plus grant,
C'est qui scet bien sa langue taire ;
Celuy est prouchain ^ de Dieu bien avant
Qui la scet s vers luy bien retraire.
Cathon ne dit pas du contraire ;
C'est celuy qui a tous ces beaulx motz ditz ;
Ceulx qui ne le croyent sont tous bien maulditz.
Cathon. Patere legem, etc.
Ung jour, avant que l'heure fust sonnée,
Il nous donna une belle loy ;
C'est : « Seuffre la loy que tu as donnée » ;
1. Mitte arcana Dei cœlumque inquirere quid sit;
Quum sis mortalis, quœ sunt mortalia cura.
2. A : te quiers tu, — j. b : k, — 4. b : nully. — 5.
Imp. : etc.
6. Virtutem primam esse puta compescere linguam ;
Proximus ille Deo est qui scit ratione tacere
7. B : prochain. — 8. b : sçait.
1 32 Le Resveur
Si tu veulx estre de gens bien loy %
Je te jure ma foy et ma loy
Que celuy qui te vouldra bien suyvre
Mal ne fera, ou sera bien yvre.
Charité est une belle vertus ;
Qui l'a, il est bien tenu à Dieu ;
Il nous fault d'elle estre tous vestus,
Si voulons de Paradis le lieu ;
Avoir nous la fault au beau millieu^
De nostre cueur et la bien garder;
Pour ce de mal faire se^ fault garder.
Justice, vous estes rigoureuse ;
Nul de vous ne se veult aproucher;
Vous n'estes de nulluy amoureuse ;
Je ne sçay qui est vostre amy cher.
Celuy ne sçet pas son nez moucher
Qui a envers vous plus de crédit
Qu'ung homme de bien, ainsi que l'en dit.
Miséricorde, ma doulce Dame,
Je vous retiens mon advocate ;
Mais que soyez pour moy, n'ay peur d'ame-* ;
Asseuré suys que l'en [ne] me bâte;
Je ne crains du Diable la pâte;
Face tousjours du pis qu'il pourra,
En Enfer est et là il demourra.
S. Jehan. Qui sequitur'' me, etc. cap. viii [v. 12].
Qui me suyt ne va point en ténèbres
Car il aura lumière de vie,
I. Singulière manière de modifier le mot loué. — 2. b :
meillieu. — }. a b : ce. — 4. b : dasme. — 5. b : sequituer.
AVEC SES RESVERIES. 1^^
Et pource, amy, quant tu célèbres ',
Tu - suys celui qui te baille vie.
Garde toy bien que point ne desvie,
Car qui veult mal faire ne veult le jour ;
Chascun ne chomme des fastes le jour.
S. Mathieu. Quid prodest homini, c. xvi [v. 26J.
Dictes moy que proffite ^ à l'homme
D'avoir gaigné trestout le monde,
Et que sa pouvre '' âme soit en somme
Là bas en abisme parfonde.''
L'Evangille où je me fonde
C'est Monseigneur sainct Mathieu qui le dit ;
Qui le contredit est bien r.auldit.
S. Mathieu. Vos estis lux, etc. c. v [v. 14J.
Sainct Mathieu dit que gens d'Eglise sont
Les lumières à tout le monde.
Et puis dit : « La cité qu'est sur le mont
» Ne peult estre mussée », et fonde
Là une question profonde,
Laquelle Docteurs pourront desduyre ;
Dieu si nous vueille là sus tous conduyre*'.
S. Jehan. Ego sum partis vivus, c. vi [v. 48].
« Je suis », ce dit Dieu, « le vray pain de vie ;
» Celuy qui de ce pain mengera
» Point ne mourra, mais sera plain de vie,
» Et le pain que je donray sera
» Ma chair. » Sainct Jehan dit, ainsi sera;
C'est l'Evangille, il la fault croyre ;
Mettre il fault cela en mémoire.
I. Au sens de dire la messe, — 2. b : Je. — 3. b :
prouffite. — 4. B : povre. — 5. b ; dcsduiie conduire.
134 LeResveur
s. Jehan. Hoc est preceptum, c. xxv'. [v. 12'
Dieu dit : « Cecy est mon commandement
» Que vous vous aymyez - ung chascun
» Ainsi que vous aymez bonnement,
» Sans en estre particuliers d'ung. »
Mes amys, gardez vous, soyez jung
De péché, car à Dieu trop il desplaist ;
Faisons ce que Dieu dit, puisqu'il luy plaist.
S. Mathieu. Ecce ego mitto^ c xi, 'v. loj
Sainct Mathieu dit que Dieu nous envoyé
Ainsi que les ouailles entre les loups ;
Pour ce fault estre prudent et c'on voye
Comme le serpent faict, qu'est tant lous,
La columbe, qui est oysel doulx ;
Les deux nous monstrent que debvons faire;
Laissons tout œuvre pour cest affaire.
S. Luc. Nichil enim opertum est, cap. xii jv. 2.
Il n'est segret qui ne soit révélé
Ny chose cachée qui ne soyt sçeue ;
Ce qu'aurez dit ne sera pas selé;
Au plain jour il sera mis en veue.
Mieulx il vault avoir la langue mue
Que de trop parler et de trop dire ;
C'est dangier de se ^ charger trop d'ire.
Penser nous fault à la fin de noz jours
Et adviser que nous deviendrons;
La Mort si s'aproche fort des fauJxbours ;
Elle nous tient de près aux talions ;
Sonner a faict trompettes, clayrons ^ ;
I. A : v. v; B : XV. — 2. b : aymez.
3. A s : «. — 4. B : clairons.
AVEC SES RESVERIES. I35
J'ay peur que l'assault nous vueille donner;
Dieu sy ^ nous vueille trestous pardonner.
Foy faict chrestiens en Paradis aller,
Et Espérance si les conduict;
Il n'est possible de point l'eschaller^
Ne d'y entrer avec saufconduict ;
Pour y aller, faire fault ce que duict;
Aultrement on n'y pert que sa peine;
Dieu nous l'a rachepté à grant peine.
Pour trespassez fault faire prière ;
Nous y sommes trestous bien tenuz ;
Aller nous fault tous à la l'jmière,
Petiz et grans, tant vieulx que chanuz ^
Pardon demander et, testes nudz :
La requeste faicte, ne fault hober''
Voir sy '' Paradis pourrons desrober.
Mes amys, faire fault pénitence ;
Pensons d'aller tous en Paradis ;
Je vous pry, chascun de nous s'avance ;
Escoutons Dieu et faisons ses ditz.
Requérons luy pardon ; entenditz^
Retourner il pourra sa balance,
Et pour Dieu chascun de nous y pense.
I. B : si. — 2. Escalader.
3. Chanu, chenu, vieillard décrépit, lat. canutus. — Cette
gradation entre les vieillards et les chanus se retrouve dans
ce Recueil, t. IV, p. 244:
Mesmes ung tas de chanus et vieillards.
4. Remuer, bouger.
5. B : i(". — 6. Entandis, pendant ce temps.
136 Le Resveur
Douter il nous fault son grant Jugement
Et avoir peur de la sentence ;
Bien heureulx est celuy qui saigement
Recogite bien sa conscience ;
On ne sçauroit aprendre science
Si prouffitable comme ceste-cy ;
Cessons à péché et luy cryons mercy.
Balade.
Pensez-vous que l'argent de l'Eglise
Ayt esté forgé pour avoir mise
A soubdoyer [tous] les gens de guerre?
Pensez-vous que le drap d'une frise,
Tant soyt noyre, verte, rouge, grise,
Soit aussi forte qu'[est] une pierre?
Ne pensez pas que [cy] sus la terre
Homme en ayt veu venir ; bien non fist.
J'en ditz ce qu'il m'en semble; il suffist.
Pensez-vous celuy, qui a aussi mise
L'Eglise du tout en sa chemise.
N'ait ^ peur qu'ung jour l'en le déferre ?
Pensez-vous que chascun bien n'avise,
Quant le Bon Dieu tiendra son assise,
Qu'en Enfer [il] ne soyt mis en serre?
Ung jour viendra quelque caterre -
Qui le mettra (de) dans le grant confit.
J'en ditz ce qu'il m'en semble ; il suffit.
1. Imp. : N'est.
2. Catharre, rhume, pleurésie.
AVEC SES ReSVERIES. I 37
Pensez-vous quelque jour, sans faintise,
Il sera empoigné de main mise ?
Soubdain la Mort le viendra querre.
Pensez-vous qu'il ayt cy ^ [sa] franchise?
Nenny; si bien tost il ne s'advise-,
Boyre l'en le fera [bien] sans voyrre ^
Ou [bien] d'ung grant coup de cymeterre
Qu'il viendra tout soub[d]ain, puis qu'il fit''.
J'en ditz ce qu'il m'en semble ; il suffit.
Prince, je ne treuve point la guise
Fort bonne ny aussi l'entreprise
De piller et tes biens ^ acquerre,
Et je vous ditz, et [si] point je n'erre,
Telz'' gens ne feront jamais prouffit ".
J'en dis ce quil m'en semble, il suffit 8.
Rondel.
S pour elle que si grant dueil G?
O, c'est pour moy qu'ay tant ves Q.
N donne de moy ung escQ;
L m'a dès long temps donné con G,
Et dit tout par tout que je suis for G;
A tout propos me tourne le Q.
S pour elle?
I. a: sy. — 2. B ; s'avise. — 3. b : voirre (verre).
— 4. C'est-à-dire « quelque chose qu'il ait faite. » Imp. :
puis qu'il le fit. — 5 . b : bies. — 6. a : Tes. — 7. b :
proffit. A. et B intercalent leur qui rend le vers faux. —
8 La versification de cette ballade ayant dû être plus soignée
que celle du reste de la pièce, nous nous sommes efforcés
de remettre les vers sur leurs pieds.
138
Le Resveur
I n'y a qu'elle qui m'èt ainsi ju G ;
L. mesmes sy m'appelle cou Q;
D je ' demeurer ainsi vin Q:
M - fera devenir enra G ;
[S] pour elle?
RONDEL.
Quant je gardoyeaux champs les bre-bre [brebis]
J'estoye des pastours ma-gis-gis-gis [magister]
Car bergières faisoye sau-sau-sau [sauter]
Et puis leur donnoye de mon pain-pain [pain bis]
Puis l'une s'aprouchoit de no-no [nobis]
Et venoit la teste fro-fro-fro [froter]
Quand je gardoye.
Sus l'herbe lessions^ tous nos-* a-a [habis]
Et puis les feroye qua-que-que-que. [quaqueter]
L'une dit : « Bona dics, pa-pa-pa » [pater]
Et je luy dis : « Fille, et vous-vous », [vobis]
Quant ^ je gardoye.
Jhesus Maria.
C
réateur du Ciel et de la Terre ^
Nous te debvons tous bien mercyer ;
l.Dè-je, c'est-à-dire Dois-je.
2 . On remarquera que N est pour Elle ne, et M pour
Elle me. — }. b : laissions.— /[. b : tourne. — 5. a : nous.
.6. A : quane. — 7. Ce vers est le dernier du cahier D
de la seconde impression ; le cahier E manque comme nous
AVEC SES ReSVERIES. I39
Tant en France que en Engleterre,
Nous sommes tenuz te gracyer.
Plus dur seroit que fer ny ascier
Qui ne le feroit une foys le jour ;
Du moins faitz le, quant seras de séjour '.
De ce jour je veulx à mon Rédempteur
Luy faire de mon corps hommaige,
Et si veulx tousjours estre ententeur
A le servir de bon couraige.
Depuis le temps de mon jeun' aage
J'ay eu envers luy tousjours ce voulloir
Je suys à luy, mais pas ne m'en veulx loir 2.
Louer me fault le benoist Sainct Esperit
Qui m'a tousjours guidé et guyde.
Conduict il m'a en ce petit escript,
Et de jour en jour il m'aguyde.
C'est celuy qui faict temps humyde,
Dont la terre porte tant de beau fruict ;
Remercvon lay ; son nom partout bruict.
Bruict a tousjours eu et tousjours aura
La vraie Trinité de Paradis ;
Troys personnes en ung sy demeura ;
Je le croy, ainsi que je le dis,
En despit de ces viliains maulditz
Qui ont voulu dire du contraire ;
Quant mourray, veulx la Trinité croyre.
Tavons dit. — Il est difficile de dire si les strophes qui suivent
sont écrites en ^ers de 9 ou de 10 pieds, tant la forme en
est incorrecte. On remarquera que le dernier mot de
chaque strophe commence la strophe suivante.
I. A : de ce jour. — 2. Il veut dire louer.
140 LeResveur
Croyre veulx l'église catholicque,
Aussi la communion des Sainctz ;
La remission des péchez j'aplicque
A ma créance sans estre fains,
Et, pour venir à toute[s] mes fains,
Croy la résurrection de la cher;
Tout cecy veulx croyre sans lascher.
Lascher je veulx mon cueur et mon voulloir
A servir la Vierge Marie.
C'est ma maistresse, si la doybs louer ;
Garder veulx de la faire marrye ;
En elle ay mis ma fantarie
A penser comme bien la serviray ;
J'ay ce voulloir, point je ne le nyray.
N'yray-je pas en Paradis la voir
Et aussi les Sainctz et les Sainctes ;
J'ay tousjours eu et ay ce bon voulloir;
Pas ne fauldray à mes attainctes;
Je te pry, mon Dieu, les mains joinctes,
Qu'à la fin de mes jours soye lassus mis,
Et tous Chrestiens et tous mes amys.
Mes amys, qui demandez l'aumosne
Et qui d'huys en huys l'allez chercher,
Je croy que ne trouvez point personne
Qu'il vous die : « Mon amy, aproucher.
» Séez vous là et prenez de la cher,
» Du pain, et de tout tant que vous verrez. »
Faictes le tour, Paradis trouverez.
Paradis trouverez; il est ouvert;
Entrer pu'st celuy qui a mérité ;
AVEC SES RESVERIES. 14I
Fust-il vestu de rouge ou de vert,
Jamais n'en sera déshérité,
Car, puis qu'il a eu cherité,
De Paradis jamais ne partira ;
Le maulvais, je ne sçay quel part yra.
Quel part yra, il est bon assavoir.
Paradis est pour bons ordonné.
Non pas pour meschans; tout leur avoir
Auroient distribué et' donné,
Si Dieu ne leur avoit pardonné;
Pour ce d'y penser soyons diligens :
Il fault avoir pitié de povres gens.
Povres gens, reconfortez vous en Dieu
Et invocqués la Vierge Marie ;
Pas ne demourrez tousjours en ce lieu;
La grâce de Dieu n'est pas tarye.
Nous serons tous d'une confrarie ;
Ung jour viendra, que pas chascun ne sçet;
Des amys nous fauldra là plus de sept.
Plus de sept foys avons Dieu offensé,
Et de jour en jour nous l'offensons.
Que sera il faict de nous ? Riens n'en se,
Sinon que de.maulvaises chansons.
Allons à Dieu et nous avançons
Pour luy prier que tous nous pardonne ;
Quant à moy, c'est ce que j'en ordonne.
Ordonne à Dieu comme les trois Roys
Ont faict quant le furent adorer,
I. imp. : A?.
142 LeResveur
Myrrhe, encens, luy porter, et tous trois ;
Cela ne nous fault point advérer?
Monstre nous ont à le révérer ;
Pour tant faisons comme euix, sans point faillir;
Allons d'ung couraige Dieu assaillir.
Saillir nous fault de ceste mysère
Et aller d'ont nous sommes venuz ;
C'est du ventre de nostre grant mère
La Terre, nous irons, gros, menuz,
Les ungs vestus, les aultres nudz ;
Chascun son petit fardelet portera,
Ne jamais riens il ne raportera.
Portera l'en doncques chascun son fais ;
Il s'en trouvera de bien chargez ;
Je me double de moy plus que je (ne) fais
D'aultres, car ne sçay où hébergez;
Il en sera de bien mal logez ;
Puis qu'il fault que chascun son fais porte,
J'ay peur qu'il y ayt presse à la porte.
Porte tes péchez devant le prebstre
Et les confesse de mot à mot,
Mais n'y va pas comme une beste ;
Penser il y fault, c'est ung brief mot ;
Cela faict, seras allégé moult.
Et puis emprès faire pénitence ;
Aultre chose ne fault pour quittance.
Qui tance ses serviteurs ne pèche.
Quant c'est pour demonstrer les faultes.
AVEC SES ReSVERIES. 143
Mais pour ung aultres foys les remerchei
Et te garde des follyes caultes ;
Si persévèrent, sans criéez haultes
Metz les doulcement hors de la mayson,
Et en prens d'aultres que ne vis mays on.
On ne doibt en cella faire jurer,
Car assez on offenseroit Dieu,
Mais, doulcement et sans point demeurer,
Les en envoyer en aultre lieu
Et les contenter là sur le lieu ;
Ce sera pour le mieulx et sans faillir
Que contentez soyenl avant que saillir.
Saillir nous fault de ceste mysère,
Mais sans Dieu saillir nous ne sçaurions ;
Nous avons beau crier et beau brayre
Il fault que la Grâce nous ayons,
Et pour ce fault que nous tous yssions
De péché, puis emprès le requerre
Qu'il nous oste famine et guerre.
Guerre est une beste cruelle.
Qui dévore lès jeunes et les vieulx,
Elle passe tout par truelle ;
Je ne sçay qui a en elle du mieulx;
Tout luy est ung, rude, gracieulx;
De Paradis en Terre el tomba ;
Oncques puis de Terre n'en hoba 2.
Batz celuy qui ne veult avoir paix
Et le gecte du tout en Enfer,
1 . Au sens de remarquer.
2. N'en bougea. Cf. p, 135, v. 1 5.
144 LeResveur
Où jamais de tes biens ne le repaix
Qu'ilz ne soyent aussi durs que fer,
Affin que les aillez rechauffer
Là-bas avec tous ses grans vieulx dampnez ;
Mauldicte fust l'heure d'ont furent nez.
Netz nous ne serons jamais de péché
Si le Bon Dieu sa grâce n'y met ;
Je ne congnoys metz qui n'en soit taché,
Et encore ung chascun s'y met;
Q^uant à tout j'ay bien pensé, il m'est ^
Advis qu'il fust temps de soy repentir;
J'ai peur que Dieu nous face maulx sentir.
Sentir nous fauldra les verges de Dieu ;
Si nous ne luy requérons pardon,
Je ne suis point asseuré en ce lieu;
Je n'ay que peur que ne vous pardonne.
Nous avons tant de bien abandonné,
Et ne remercyons Dieu, ny sa mère ;
Gardons que ne mengions poyre amère.
Mère de Dieu, prye ton doulx cher enfent,
Qu'i nous vueille trestous secourir.
J'ay ung si grant dueil que mon cueur en fent
Des maulx que voy aujourd'huy courir.
Nous ne sçavons quant debvons mourir
Et, qui pis est, chascun point n'y pense.
J'ay peur que façions si grant despense.
Despens ce que tu auras gaigné
Et ne despens l'autruy que puissez ;
I. A : met.
AVEC SES RESVERIES. I45
Vis donc comme homme bien enseigné
Crains Dieu et toutes justices ;
Va souvent ouyr les services
Es églises et à ta paroisse,
Si tu veulx que ton bien tousjours croisse.
Croys celuy qui te donra bon consel
Et ne croys point ung tas de menteurs;
Gardez de mettre en ton vin du sel
Ne de suyvre ung tas de flateurs ;
Aujourd'huy a tant d'adulateurs
Et tant d'aultres meschantes merdaille
De cinq cens n'en donroye une maille.
Aille donc mal celuy qui est boyteulx ;
Aussy droict ne sçauroit il aller,
Et ung tas de folz, qui sont tant rioteux,
Ne sçauroient d'ung homme bien parler ;
Tout cecy ne vault le ravaler ;
Pourtant si à Dieu veullent retourner,
Demandent pardon, ilz sont pardonner.
Donnez chascun une patenostre
Pour ceulx qui sont devant nous allez ;
Les bonnes gens si sont passez oultre ,
Pas ilz ne sont çà-bas ravaliez ;
En Paradis ilz sont esgallez
Avecques tous les Sainctz et les Sainctes ;
Hz prient pour nous; ce ne sont pas faintes.
Faintes ne fault faire pour Dieu servir.
Servir le fault de trestout son cueur,
Cueur nous debvons avoir à le suyvir,
Suyvir le fault, il porte bon heur,
P. F. XI 10
146 LeResveur
Heur n'a point celuy qui est tenseur,
Seur il nous fault aller avec les sainctz'.
Sainctz lassus si ne sont vestus ny sainctz.
V tures - il fault en Para X
X3 donc patenostres six ou VII
VII ce que Dieu appète que tes X
X les tout hault, et non au fau VII
VII forcer dire plus qu'on ne VII '•
VII affin de Dieu envers nous XIII
XIII fault là sus pour nous re XIII ^.
Rondcl.
Pastor bonus garde bien ses brebis,
— les nourrist de pain bis,
— les congnoist à la voix,
— les conduist bonnes voys,
— les vest de tous abis,
Pastor bonus laysse(nt) tous ses grobis,
— les fera bien forbis;
— si est en tous endrois
Pastor Bonus.
[Pastor bonus] tu scmper vocabis,
— , ce nom ^ non mutabis,
— est tousjours fort courtois,
— est un vray Dieu en trois,
— , mitte paccm nobis,
Pastor bonus., etc.
Finis.
I. C. à d., ceints. — 2. Saindures, au sens de sainteté.
— 5. Dis. — 4. S'efforcer dire plus qu'on ne scet. Les autres
Vil sont pour 5£/)f, cet et c'est.— $. Traire?— 6. a: se non.
AVEC SES RESVERIES. I47
Rien de plus sec ni de moins poétique que les Rêveries
de notre greffier. Sur chaque profession, sur chaque sujet,
même quand il prend la pensée d'un autre pour thème, il
ne va pas au-delà d'une strophe. Il devait d'autant plus
tenir à ses vers qu'ils ont dû lui donner bien de la peine ;
sachons-lui gré au moins de ne pas avoir continué indéfini-
ment, car, avec cette façon de toujours couper et de tou^
jours reprendre, sans suivre ni terminer jamais, il n'y
avait vraiment pas de raison pour qu'en faisant avec
conscience une ou deux strophes par jour, il se fût jamais
arrêté. C'est surtout quand on ne dit rien qu'il est facile
de parler toujours; quand il n'y a ni commencement ni
milieu, il n'y a pas moyen d'avoir une fin.
Un point seulement est singulier et curieux, c'est la
mesure inusitée dans laquelle il a écrit. Est-ce un fait de
maladresse ou d'inexpérience, et a-t-il eu l'idée formelle
d'adopter un mètre qui est plus que rare ? Toujours est-il
qu'en majorité ses vers sont composés de neufs pieds. Un
certain nombre n'en ont que huit, bien que quelques-uns
puissent passer pour en avoir neuf si l'on compte les syllabes
muettes qui terminent certains mots, comme joi-e, ai-ent,
etc. Il y en a même de dix pieds, et il est à remarquer que
la plupart du temps le sens empêche absolument de rien
retrancher, ce qui établit, nous ne dirons pas la pureté,
mais l'exactitude de son texte. Seulement, nous le répétons,
les vers qui n'ont pas neuf pieds sont l'exception, et l'on
sait combien cette mesure a été rarement employée ailleurs
que dans des vers écrits spécialement pour la musique et
destinés à être chantés.
Il est curieux, du reste, de constater combien sont durs
les vers français dont la mesure est impaire. Les vers de
cinq et de sept pieds sont usités et se tiennent bien, parce
qu'ils sont assez courts pour n'avoir que des accents, sans
avoir besoin de césures, mais on n'en fait ni de neuf ni de
onze, comme en italien. La raison en est que nos vers sont
principalement fondés sur l'accent de position, et, sans avoir
besoin du parallélisme absolu des hémistiches, sur la coupure
régulière des césures. Leurs hémistiches doivent avoir un
nombre de syllabes égal ou du moins une même proportion
de pieds pairs ou de pieds impairs.
Le vers de dix pieds, et notre auteur en présente des
trois espèces, peut avoir trois césures, au sixième, au cin-
quième et au quatrième pied. La césure au sixième, usitée
148 Le Resveur.
au moyen-âge dans certaines chansons de geste, a été
abandonnée à juste titre. Au lieu de monter, le vers tombe;
il semble qu'il soit complet avec le premier hémistiche,
et que le reste ne soit qu'un placage. La coupure au milieu
en taratantara, comme on disait au xvi'' siècle, est excel-
lente en un sens et très-harmonieuse, mais elle est telle-
ment chantante et mélodique qu'elle deviendrait vite mono-
tone et ne se prête pas à tous les tons ; charmante pour
des pièces élégantes et courtes, elle serait fastidieuse de
ronronnement dans une pièce longue. Aussi le vers de dix
pieds avec césure au quatrième est-il le plus usité ; il
s'équilibre et, grâce à la seconde partie plus longue que la
première, possède un juste mouvement et une remarquable
stabilité.
Le vers de neuf pieds n'est pas dans le même cas. Quand
sa césure est marquée, elle tombe au cinquième ou au
quatrième pied; au cinquième, le défaut est le même qu'au
sixième dans le vers de dix pieds ; le vers est boiteux et se
casse le nez en tombant. La proportion naturelle est ren-
versée ; c'est mettre le chapiteau au lieu de la base, et la
coiffure à la place des pieds. Au quatrième, le défaut est
moindre, mais il y a disparité entre la partie paire et la
partie impaire. Un mode plus harmonieux serait de lui
donner deux césures et par suite de le diviser en parties
égales de trois syllabes, mais alors le défaut de taratanîara
se produit ; le rhythme est si marqué et si forcément
uniforme qu'il serait insoutenable si l'on allait au-delà de
quelques strophes.
On le voit, si le vers de neuf pieds n'a pas fait fortune
en dehors soit de vers formellement écrits pour la musique,
soit de quelques fantaisies individuelles, c'est qu'il ne mérite
pas de réussir, car il est nécessairement inférieur aux mesures
qui ont été adoptées et dont on connaît les qualités et les
ressources. L'exemple de notre greffier n'est pas de nature
à faire revenir sur sa défaveur. Mais il est singulier qu'un
homme qui n'est pas poète, et cela vient peut-être de là,
ait été se séparer de ses contemporains pour faire autre-
ment qu'eux et tenter Une mesure qu'il ne voyait pas
employée autour de lui. Au point de vue de l'histoire de
notre métrique, cette tentative malheureuse méritait d'être
remise en lumière en raison à la fois de sa rareté et de
son ancienneté. a. de M.
'49
Ode sur la deffaicte
de l'armée papistique de Béarn,
sur le chant :
De Lyon, la bonne ville,
J'ay chassé tous ces cagots, etc.
Imprimé nouvellement,
M. D. LXIX.
La victoire de Jarnac et la mort du prince Louis
de Condé, assassiné par Montesquieu sur le
champ de bataille, avaient relevé la confiance du
parti catholique. Jeanne d'Albret, accourue à La
Rochelle avec son fils Henri de Navarre, voulut en
vain tenter de nouveau la fortune, La journée de
Moncontour (3 octobre 1 569) nefutpasplus heureuse
3ue celle de Jarnac (13 mars 1569). C'est entre ces
eux dates que se placent les événements particuliers
au Béarn, qui font le sujet de cette pièce.
Le roi Charles IX, pour se venger de Jeanne
d'Albret, avait fait ordonner par les Parlements de
Bordeaux et de Toulouse la confiscation de ses biens.
Les Catholiques et les seigneurs gagnés par la Cour
s'apprêtèrent à exécuter la sentence. Pendant que
les Etats du Béarn, convoqués à Pau par le baron
150 Deffaicte de l'Armée
d'Arros , lieutenant-général de Jeanne d'Albret , se
prononçaient pour la Reine, les Etats de Bigorre,
convoqués à Tarbes, juraient de demeurer fidèles au
Roi de France. Le duc d'Anjou, chef de l'armée
royale, chargea le vicomte deTerride d'aller occuper
le Béarn. C'était cet Antoine de Lomagne, célèbre
par sa valeur, ami de Montluc et de toute la noblesse
de Gascogne \
Les chefs catholiques donnaient l'exemple des plus
atroces cruautés, à Lescar, à Orthez, à Oléron.
D'Arros concentra ses dernières forces dans Navar-
reins. Terride convoqua les Etats de Béarn à Lescar
(14 avril 1569); ils n'acceptèrent que la protection
du Roi de France et repoussèrent sa souveraineté.
Pau ouvrit ses portes pour échapper à l'artillerie
royale. Navarreins, sur la frontière du Béarn, resta
indomptable. Terride s'était montré plein de modé-
ration à Pau. Il crut pouvoir rendre aux églises et
aux communautés religieuses les biens sécularisés et
rétablir partout l'ancien culte.
C'est alors que Terride paraît devant Navarreins,
dont le dernier Roi de Navarre, Henri, avait voulu
faire le boulevard de son royaume du côté de l'Es-
pagne. Navarreins restait la dernière barrière debout
contre l'invasion française. D'Arros s'y était enfermé
avec Bassillon, Navailles et l'élite des chefs réformés.
Il fallut changer le siège en blocus.
Jeanne n'avait pas voulu affaiblir l'armée des
Réformés en secourant ses Etats. Heureusement le
comte de Montgommery résolut de se mettre à la tète
du parti réformé de Béarn, compromis par ses dis-
cordes. Pour parvenir jusqu'à Navarreins, Mont-
gommery, avec 4000 arquebusiers et 50 chevaux,
devait franchir 50 lieues de pays ennemi, et passer
quatre rivières ; il y parvint à force d'audace et en
I. Mèm. de Castelnau (Bruxelles, 17JI. ? vol. in-fol.),
t. II, p. 674.
PAPISTIQJJE DE BÉARN. IJl
semant partout la terreur et la désolation. En douze
jours, des extrémités du comté de Foix il atteint les
portes de Pau.
Terride, trop confiant, n'apprit cette marche qu'au
moment où il avait sur les bras le redoutable comte.
Montluc l'avertissait et lui conseillait de lever le
siège de Navarreins ; il s'y décida tardivement, après
avoir perdu 800 hommes, et se rejeta en désordre
sur Orthez. La garnison de Navarreins poursuivit
son arrière-garde.
Après s'être reposé deux jours dans Navarreins,
Montgommery reprit sa marche. Les deux partis
rivalisèrent de cruautés et de représailles. Malgré les
instances de Montluc, Terride ne voulut pas sortir
du Béarn. L'ennemi le rejoignit aux portes d'Orthez.
Le vicomte de Monclar, à la tête de l'avant-garde, se
précipita avec tant d'ardeur sur les catholiques, que
Terride ne put ranger ses troupes en bataille hors
des remparts. Assaillants et fuyards entrèrent pêle-
mêle dans Orthez. Le massacre s'étendit à toute la
ville, aux couvents, aux églises. Terride, réfugié
dans le château, fut réduit à capituler sous condi-
tion d'avoir la vie sauve avec les principaux chefs et
resta en otage (15 août)'. Pau, Oléron rentrèrent sous
la domination de la Reine; le Béarn fut reconquis;
la Réforme triompha et les biens ecclésiastiques
furent confisqués. La reine Jeanne rentra bientôt dans
ses états. Elle fut implacable pour ses ennemis vain-
cus : Terride et les autres chefs prisonniers, trans-
férés à Pau, y furent massacrés (24 août). Charles IX
fut profondément irrité de cette violation de la capi-
tulation d'Orthez, et l'on dit qu'il choisit le 24 août
pour la Saint-Barthélémy afin de faire à cet attentat
un sanglant anniversaire-.
1. Montluc (éd. de Ruble, t. III, pp. 280-284) rejette
sur Terride seul la responsabilité de cette capitulation.
2. Voy. sur tous ces faits l'Histoire de la Gascogne, par
i$2 Deffaicte de l'Armée
Voici la description de la plaquette dont nous
reproduisons le texte ; elle n'a pas été citée par
M. Bordier dans son Chansonnier huguenot (Paris,
Tross, 1871 , 2 vol. in- 16) :
-{>Ode sur // la deffaicte // de l'Armée pa- // pis-
ticque de Bearn. // Sur le chant, // De Lyon la
bonne ville i'ay chassé // tous ces Cagots : &c. //
Imprimé nouuellement. jj M. D. LXIX [1569]. Très-
pet. in-8 de 8 ff. de 18 lignes à la page, sig. A. B.,
caract. ital.
Le dernier f. est blanc, ainsi que le verso du titre.
Bibliothèque nationale : Y, n. p.
ù est ores ceste armée,
r^ „iOù sont or' ces petiz rois,
^^5/ /(Qui leur ruine ont tramée,
^ En pensant mettre aux abois
Leur dame et roine^,
De doulceur pleine
Envers eux mesmement.
Et par leurs guerres
Ravir ses terres
Malicieusement,
Dieu, tuteur de l'innocence.
Protecteur de l'équité,
A frustré votre espérance
Pleine d'infidélité,
l'abbé J. J. Monlezun (Auch, Brun, 1850, 6 vol. in-S",
t. V), et aussi l'Histoire de Béarn et de Navarre (1517-
IJ72) de Nicolas de Bordenave publiée en 187} pour la
première fois par M. Paul Raymond, pour la Société de
l'Histoire de France.
I . Jeanne d'Albret.
papistiqjjedeBéarn. 155
Mectant en route
L'armée toute
Où vostre force estoit,
Et par l'espée
L'ayant traictée
Comme elle méritoit.
Ainsi qu'on voit sur ce globe
Les nuées commander
Et couvrir comme une robe
L'air qu'on souloit regarder,
Puis soudain naistre
Et comparoistre
Aquilon, irrité
De leur audace
Qui tient la place
De sa sérénité.
Alors ceste tourbe espesse,
Qui par force commandoit.
De l'air n'est plus la maistresse,
Mais s'escarter on la voit.
L'une vers dextre,
L'autre à senestre
S'enfuit soudainement.
Et semble qu'elles
Ont lors des ailes
Pour se sauver du vent.
Ainsi l'armée rebelle
Qui tout le pays tenoit,
Horsmis Navarenc fidèle,
Qui le siège soubstenoit
154 Deffaicte de l'Armée
Fut esperdue
A la venue
De ce comte vaillant'
Et de l'armée
Qui animée
Les alloit assaillant.
Surpris d'un effroi terrible
S'escartèrent promptement,
Estimans presque impossible
D'eschaper aucunement,
Voyant les armes
De tels gendarmes,
Et, qui plus leur nuisoit,
Leur conscience
Pleine d'offence
Par tout les poursuivoit.
L'un se sauvoit aux montaignes,
L'autre dans le cœur d'un bois ;
L'autre parmi les campaignes
Disoit d'une triste voix :
« Je vois en France
En diligence
Pour avoir du secours »,
Et l'autre habile,
Laissant sa ville,
A l'Hespaigne a recours.
Geste bande fut plus fine
Que Tarride ne fut pas
Ny, avec leur bonne mine,
1 . Montgommery.
PAPISTIQJJE DE BÉARN. 155
Ceux qui suivirent ses' pas,
Qui, cuidans faire
Mieux leur affaire,
Se jettent dans Orthez,
Pour faire teste
Avec le reste
De leurs gens indomptez.
Mais l'armée de la Royrre,
Entrant furieusement,
Paict une prise soudaine
De la ville, où tellemant
Ils les traictèrent
Quils en tuèrent
Des leurs cinq ou six cens;
Le chasteau reste,
Mais il s'apprestq
A nous voir tost dedans.
Vostre Royne n'est pas morte.
N'est nomplus delà la Mer;
Mongommeri faict en sorte
Qu'encor' vous l'oyez nommer.
Saine, vivante,
Grande et puissante
Assez pour vous dompter
Et rendre vaine
Du chef la peine
Qui vous veut conquester.
I . Imp. : ces.
i$6 Deffaicte de l'Armée
Suicte de ladicte Ode.
Comme une telle nouvelle
Sa Majesté recevoit
Estant lors à la Rochelle,
En voici un qui venoit
De ces contrées
Ainsi domtées,
Lettres luy apportant,
Et en présence
De l'assistance
Ceci luy racontant :
« Ce chasteau, qui faisoit teste
« Et où s'estoyent retirez
« Les sauvez de la deffaicte
« Et les chefz des conjurez,
« La ville prise
« Et à sac mise,
« A tost après esté
« Sans grand defence
« Soubz la puissance
« De vostre Majesté.
« Ces murailles estoyent pleines
« De papistes Chevaliers,
« De Barons, de Capitaines,
« Qu'on a prins tous prisonniers,
« Et puis saisie
« L'Artillerie
« Qu'ils avoient mis dedans,
« Grande et petite,
PAPISTIQJJE DE BÉARN. I57
« Pièces d'eslite,
« Qu'ores tiennent voz gens.
« Comme on faisoit ceste prinse,
« On alloit encor' ailleurs
« Dresser une autre entreprinse
« Sur Oleron, que les leurs
« Tenir ne sçeurent,
« Car voz gens l'eurent
« Bien tost soubz leur pouvoir,
« Forte et garnie
« D'artillerie,
« Telle que l'on peult voir.
« Le gouverneur aux montaignes
« Ne s'en estoit pas fuy,
« Mais allé vers les Hespaignes,
« Qui n'actendoyent rien que luy,
« Du secours prendre
« Pour mieux défendre
« La ville à ce besoing ;
« Fort il prolonge,
« Mais c'est qu'il songe
« A la garder de loing.
« Poursuivans nostre victoire,
« Nous allâmes droict trouver
« Ceux qui restoyent à deffaire,
« Pour leurs forces esprouver;
« Les combatismes
« Et poursuivismes
« Si bien qu'entièrement
« Ils succombèrent.
158 Deffaicte de l'Armée
« Et s'en sauvèrent
« Quelques-uns seulement.
« Tout le pays est deslivre
« De ces petiz tyranneaux,
« Qui eussent mieux fait de vivre
« Comme vos subjectz féaux ;
« Armes, bagage,
« Chevaux, pillage,
« Canons, munitions,
« Restent relique
« Du papisticque
« Camp de ces factions. »
Appran, Bayonne ennemie,
Et toy, Dax, si vous sçavez,
A bailler artillerie,
J'enten si vous en avez,
A gens qui prendre
Sçavent et rendre.
Et principalement
En telle dance
Sans conoissance
N'entrer légèrement
Mais, si avoir des semblables
Est la consolation
Des personnes misérables,
Vous avez occasion,
Bearnois papistes,
D'estre moins tristes
Car, en pareil estât,
Voz gens en France
PAPISTIQ_UE DE BÉARN. I$9
A grand puissance
De leurs pièces on bat.
Je pense que ceste année
Ce malheur de voz canons
Est fatal à vostre armée,
Quand partout nous les prenons ;
C'est grant' tristesse
D'une fort'resse
Que son canon deffaict ;
La playe est dure
Que l'on endure
Du glaive qu'on a faict
Pauvres petits vers de terre,
Qui mourez presqu'en naissant
Et faictes encor la guerre
A ce grand Dieu tout puissant,
La terre, l'onde,
Tout ce grand Monde
Le craint d'éternité.
Mais, quant aux hommes,
Las, nous ne sommes
Que foible vanité.
Fin.
i6o
Furieuse Rencontre et cruelle Escarmouche
donnée par Monseigneur le duc du Mayne
contre le prince de Condé, auprès S. Jean d' Angely ,
sur le chant :
Las que dict on en France
De M[onsieurJ de Paris.
[i$77]-
Depuis que Henri III avait succédé à Charles IX,
l'alliance des Politiques et des Protestants avait
rejeté la France dans la guerre civile. Les confédérés
avaient mis à leur tète le jeune prince de Condé,
échappé de la Cour, et Montmorency - Damville,
gouverneur du Languedoc, avait accepté d'être son
lieutenant. Les chefs ne pouvaient manquer; le duc
d'Alençon, frère du Roi, venait lui-même s'offrir aux
rebelles. Le jeune roi de Navarre s'échappait à son
tour (5 février 1576), et revenait du même coup à
l'armée huguenote et à la religion réformée'.
Condé était allé chercher au delà du Rhin les
mercenaires allemands et les avait conduits au cœur
de la France. Le jeune duc du Mayne ou de
Mayenne, dont le marquisat avait été érigé en duché-
I. D'Aubigné, 770-778.
ii
Rencontre de S. Jean d'Angely. i6i
pairie par Cliarles IX en 1 575, commandait l'armée
royale et n'avait pu empêcher ces auxiliaires de pas-
ser la Loire à la Charité. Les troupes royales, mal
payées et sans discipline, imitaient les excès des
étrangers.
Catherine de Médicis , plus clairvoyante que
Henri III, comprit qu'il fallait faire la paix à tout
prix. Elle courut après le duc d'Alençon et parvint
à l'enlever aux Huguenots. Le traité signé au com-
mencement d'avril prit le nom de Paix de Monsieur.
Jamais souverain n'avait subi de conditions plus
humiliantes. Il fallait non-seulement désavouer la
Saint-Barthélémy et réhabiliter les victimes du fana-
tisme, mais armer les rebelles pour l'avenir : aux
confédérés huit places de sûreté; au duc d'Alençon
l'Anjou, la Touraine, le Berri ; à Condé Péronne et
la Picardie ; à Henri de Navarre la Guyenne ; aux
Allemands de l'argent et leur butin. Les dépouilles
de la France étaient portées en triomphe à Heidel-
berg ; Jean Casimir avait osé demander Metz, Toul
et Verdun.
C'était la cinquième paix en treize ans. Les catho-
liques, profondément irrités, comprirent qu'ils ne
pouvaient compter sur Henri III ni sur sa famille. Ils
formèrent la Ligue, qui, à peine née en Picardie dans
une association formée pour repousser Condé, s'éten-
dit aussitôt à tout le royaume; Henri de Guise en
fut le chef et son ambition n'eut plus de bornes.
Condé avait lui-même demandé l'échange de Pé-
ronne contre Saint-Jean-d'Angély et Cognac ; il
s'empara sans peine de Saint-Jean d'Angely et de
Brouage, autre place forte et petit port situé en face
de l'île d'Oléron. Henri de Navarre^ repoussé de
Bordeaux, s'emparait de même d'Agen. Un autre
chef huguenot avait pris La Charité-sur-Loire.
Henri III, aussi effrayé de l'audace des protes-
tants que des progrès de la Ligue, espéra d'abord
qu'il lui serait possible de tourner au profit de la
P. F. XI 1 1
102 Furieuse Rencontre
Royauté la grande union catholique en y entrant.
Il comptait que les Etats généraux, qui allaient se
réunir, lui donneraient de l'argent pour abattre la
Réforme ; mais les pièces conservées par le Journal
de l'Estoile nous montrent combien il était méprisé:
« Pfenri, par la grâce de sa mère, incert Roy de
» France et de Polongne imaginaire. Concierge du
» Louvre,... gauderonneurdes colets de sa femme et
» frizeur de ses cheveux, ... gardien des Quatre
» Mendians. »
Ailleurs :
« Le Roy, pour avoir de l'argent,
» A fait le pauvre et l'indigent
» Et l'hipocrite ;
» Le grand pardon il a gaingné ;
» Au pain, à l'eau, il a jusné
» Comme un hermitte.
» Mais Paris, qui le cognoist bien,
» Ne vouldra plus lui prester rien,
)) A sa requeste,
» Car il en a jà tant preste
n Qu'il a de lui dire arresté :
» Allez en queste. » '
Les Etats généraux, élus sous l'influence de la
Ligue et réunis à Blois (novembre 1576), ne se
montrèrent pas moins indociles. On n'y comptait
qu'un seul protestant, le sire de Mirambeau, envoyé
par la noblesse de Saintonge. Les Guises étaient
absents. Mais il ne suffisait pas d'amener les Etats,
en pesant sur eux, à prier le Roi de ne souffrir
qu'une religion dans le Royaume et de « réduire tous
ses sujets à la religion romaine » . Sept bureaux contre
cinq émirent ce vœu : c'était la guerre, mais pour
la faire, il fallait des hommes et de l'argent ; le Roi
n'avait ni l'un ni l'autre. On ne lui permit niêmc
pas d'aliéner une part du domaine royal.
I. Mémoires-Journaux de Pierre de l'Estoile (Paris,
Jouaust, 1875, in-8), t. I, pp. 152, 155,
AUPRÈS DE S. Jean d'Angely. 165
Il ne restait aux Huguenots de leur côté qu'à
prévenir l'attaque dont on les menaçait. Le Roi de
Navarre et Condé n'y manquèrent pas.
La Ligue armait partout, à l'appel du Roi, qui
croyait s'en faire un instrument. La guerre se rallu-
mait d'elle-même. Le duc d'Anjou prit le comman-
dement de l'armée de la Loire avec les ducs de
Guise, d'Aumale et de Nevers. Le duc de Mayenne
ou du Mayne, que la cour affectait de préférer au
duc de Guise, son frère aîné, pour rompre leur bon
accord, reçut l'armée de la Charente.
Pendant que le duc d'Anjou prenait La Charité,
puis Issoire, où il massacra tout, les discordes des
politiques et des protestants du Poitou favorisaient
les succès de Mayenne. Condé, brouillé à la fois
avec la noblesse et avec la bourgeoisie, s'était fixé à
La Rochelle. Les troupes protestantes avaient perdu
à la fois leur discipline et leur fanatisme. Tonnay-
Charente, Rochefort, Marans succombèrent.
Mayenne put mettre le siège devant Brouage.
C'était la seconde place maritime des Huguenots :
par elle ils tiraient de grandes ressources des marais
de l'Aunis et recevaient les secours de La Rochelle.
Une flottille venue de Bordeau.x, des vaisseaux de
Bretagne, d'autres de Bayonne secondaient les assié-
geants; Brouage dut capituler (16 août 1 577).
Le roi de Navarre, aussi gêné que Condé, n'avait
pas été plus heureux. La défection du maréchal de
Damville décida la paix de Bergerac(i7 septembre).
Le nouveau traité rétablissait à peu près les choses
en l'état du précédent. Condé recevait Saint-Jean-
d'Angély en garde pour six ans, en attendant que le
roi piit le mettre en possession de la Picardie.
Les mémoires du temps, si nombreux et si variés
sur cette époque, ne mentionnent pas la rencontre
furieuic du duc du Mayne contre le prince de Condé, au-
près de Saint-Jean d'Angely. Il est certain qu'à défaut
164 Furieuse Rencontre
des deux grandes batailles qui avaient signalé la
guerre précédente, les hostilités, reprises après les
Etats de Blois, à la fin de 1576, ne furent signalées
que par des sièges et des escarmouches. Condé et ses
Huguenots voulaient prendre Saint-Jean-d'Angély ;
Mayenne, de son côté-, cherchait à s'emparer de
Brouage. Condé s'appuyant sur La Rochelle et
Mayenne recevant ses renforts de l'armée du duc
d'Anjou, qui venait de saccager Issoire en Auvergne,
la position de Saint-Jean-d'Angély était la plus
importante à occuper ou à garder. Maître de la
place, Condé aurait intercepté les communications
de Mayenne avec l'intérieur du Royaume et l'eût
acculé au rivage. Vainqueur sous ses murs,
Mayenne rejette Condé sur La Rochelle :
u Quand l'ennemi rebelle
» Vit mal aller pour luy,
» Droit devers La Rochelle
» Commença à fuier.
1) Us ont quicté la ville
» De Saint-Jean d'Angely
» Ces povres mal habille
rt Et d'icelle ont sailli. »
L'histoire impartiale a jugé que l'aventure en elle-
même ne méritait pas l'honneur d'une mention, mais
l'enthousiasme d'un soldat rimeur, probablement
parisien, nous en a conservé le souvenir. C'est l'ori-
gine toute populaire de notre chanson qui en fait le
principal intérêt.
Voici la description bibliographique de la chanson :
Furieuse Rencontre et cru // elle Escarmouche
dônée par Môseigneur le duc du // mayne cotre le
prince de Code auprès S. leâ d'An // gely sur le
chat Las q dict on en Frâce de M. de paris. — Fin.
S. l. n. d. [Paris ^, 1577]- Placard in-4 impr. à
2 col. et dont le verso est blanc.
Bibliothèque nationale Y. n. p., Rés.
AUPRÈS DE S. Jean d'Ancely. 165
l'an mil cinq cens soixante '
, Dix-sept justement,
S [^tipE" "''^'"■'^ S''"^ longue attente,
\Ny aucun targement,
Le noble duc du Mayne,
Ne voulant rendre veyne
La charge qu'il avoit
Du noble Roy de France,
A monstre sa puissance
Comme il appartenoit.
Ce noble duc du Mayne
Voulant tenir sa foy,
Par sa lettre certaine
Il a mandé au Roy :
« SirC;, près suis d'abatre
Il L'en[ne]my et combattre;
» Mes gens ont le cœur bon.
» Je espère pour mémoire
» Emporter la victoire,
» Si vous le trouvez bon. »
Le Roy, sans longue attente,
Responce luy a faict :
« Ne plantez voustre tente
Que ne l'ayez deffaict ;
Bouchez luy le passage
Sur rivière ou village.
Vous monstrant vertueux ;
Ne reculez pour homme,
Deffendez ma couronne
Vaillamment en tous lieux. »
I. Imp. : sciante.
i66 Furieuse Rencontre
— Enfans, prenons courage,
Fasons^ sur luy carnage :
L'en[ne]my est"à nous.
Comme bergers aux loups,
Suyvez moy, je vous prie,
Costoians la prayrie ;
C'est à ce coup qu'il fault
Leur monstrer que nous somme,
Soustenant la couronne,
Au nom du Dieu très hault.
Semble qu'ils- ont les mulies^
A les veoir cheminer,
Ou je crois qu'iiz reculles ;
Hz ne peuvent aller.
Encore que leur bande ^'
Soit bien plus que nous grande,
Ne perdons^' pourtant cœur;
Le plus petit des nostres
En battera trois aultres :
Sus! soldatz, sus! bon cœur.
Le noble duc du Mayne,
Preux chevallier hardy,
Estans dedans la playne
Près Sainct Jehan d'Angely,
D'une grande furie
Fit sa gendarmerie
Charger ces*" malheureux.
1. Pour faisons. — 2. Imp. qu'il.
3. Patins, sabots, chaussures qui entravent la marche.
Voy. Rabelais, liv. IV, ch. ix.
4. Imp. : baude. — 5. Imp. : perderons. — 6. Imp. : ses.
AUPRÈS DE S. Jean d'Angely. 167
Caverne et montaigne
Se cachent tous peneux ;
Alors Monsieur le Prince
De Condé çt ses gens
Pensoient qu'en la province
Atrapperoit noz gens.
Quand ce vint l'escarmouche,
Il sembloit que fut mouche,
De ces mutins pervers,
Que fusses enyvrée
Ou bien esté chermée.
Tant tomboient a l'envers.
Quand ren[ne]my rebelle
Vit mal aller pour luy,
Droit devers la Rochelle
Commença à fuier.
Se plainant l'un à l'austre,
Disoient la patenostre
Du singe ^ à reculions ;
Sans jamais faire teste,
Fuyoient comme tempeste.
Nous monstrant les talions.
Hz ont quicté la ville
De Sainct Jean d'Angely
Ces- pouvres mal habille,
I . Dire la patenostre du singe, c'est frissonner , claquer
des dents de peur. Voy. Rabelais (liv. I, ch. xi et iiv. IV,
ch. xx), et Régnier {Sat. XI, éd. Viollet-ie-Duc, p. 152):
Comme ung singe fasché j'en dy ma patenostre.
I . Imp. : Ses.
168 Rencontre de S. Jean d'Angely.
Et d'icelle ont sailly.
Hz ne sçavent où prétendre
Pour ung seur chemin prendre
Et aller à couvert.
Faul|t] à ce coup ' qu'ilz voise
Habiter^ en la case
Du ^ Diable de Vauvert'*.
0 maison vertueuse,
De Guyse grand renom,
Des plus victorieuse
Tu as acquis le nom,
Ensuyz donc les ancestre
Qui ont soustint le cestre^ ;
Et, jusques à présent.
Ton frère, prince digne,
En porte les enseignes,
Comme il est apparent.
Fin.
!. Imp. : comp. — 2. Imp. : Hibiter. — 3. Imp. : dr.
4. Robert, fils d'Hugues Capet, avait fait construire le
palais de Vauvert, à l'endroit où se trouve actuellement
l'Observatoire. D'après la tradition, les successeurs de
Robert n'ayant pas voulu habiter ce château, les démons
s'en emparèrent, troublant le voisinage par leurs cris et
leurs violences. De là vint le nom de rue d'Enfer donné
à une rue voisine, et le changement de nom de l'ancienne
porte Saint-Michel, qui fut appelée porte d'Enfer. Voy.
Sauvai, t. II, p. 2. Cf. Roger de Collerye, p. 114. Coquil-
lard, éd. d'Héricault, t. I, p. 186: Ane. Théâtre franc.,
t. V, p. 372 ; Variétés hist. et litt., t. IX, p. 290.
j. Sceptre.
Les Funérailles de la Ligue de Normandie, dédiées
à M. de Villars, admirai de France.
M. D. LXXXXIIII.
/^
La Sûtire Mênippée venait de porter le dernier coup
à la Ligue expirante. Le parlement de Paris avait
proclamé la Loi salique loi fondamentale du Royaume
(28 juin 1 595). La ferme attitude des Etats généraux
avait rejeté dans le néant les prétentions du roi d'Es-
pagne, Philippe II, celles de sa fille, et celles des Guises.
Henri IV l'emportait. Son heureuse abjuration ral-
liait à sa cause tous les esprits modérés. Le pape
Clément VIII, las de la tyrannie espagnole, se déci-
dait à le relever de l'excommunication, malgré les
violences de l'ambassadeur d'Espagne, qui allait jus-
qu'à menacer d'affamer Rome en arrêtant les blés
de Naples et de la Sicile.
La Ligue était à l'agonie. Le Parlement d'Aix
avait donné l'exemple, et la Provence se soulevait
contre d'Epernon. Lyon avait suivi, puis Orléans
et Bourges (février 1 594). Le roi avait été sacré
à Chartres (27 février). Paris avait réduit Mayenne
à quitter ses murs (6 mars) et, le 22 mars, avait ou-
vert ses portes au roi légitime. C'est le dernier acte
lyo Les Funérailles
des politiques et d'une fraction de ligueurs patriotes,
qui n'avaient jamais voulu accepter le joug de
l'étranger.
La cause de Henri IV l'emportait. Restaient Rouen
et la Normandie.
Le baron de Rosny. qui devait être un jour le
duc de Sully, s'était chargé des négociations à en-
gager avec Villars, le gouverneur de la province.
Villars mettait sa soumission à un prix exorbitant.
Il ne voulait rien moins que la charge d'Amiral de
France, dont il était revêtu à l'avance, le gouverne-
ment en chef des bailliages de Rouen et de Caux, une
somme de 3 millions de livres.
Rosny, qui avait le génie des finances, s'effrayait
à l'idée d'accepter, pour le roi ou le royaume,
d'aussi lourdes charges. Henri IV avait d'autres
idées : il voulait la paix et l'ordre et, croyant ne pou-
voir pas les acheter trop cher, il écrivait à Rosny
le 8 mars 1 592 :
« Mon amy, vous estes une beste d'user de tant
» de remises et apporter tant de difficultez et de
» mesnage en une affaire de laquelle la conclusion
» m'est de si grande importance pour l'establisse-
» ment de mon auctorité et le soulagement de mes
» peuples. Ne vous souvient-il plus des conseils que
!> vous m'avés tant de fois donnez, m'alléguant pour
» exemple celui d'un certain duc de Milan au roy
» Louis unziesme, au temps de la guerre nom-
» mée du Bien Public, qui estoit de séparer par
» intérests particuliers tous ceulxqui estoient liguez
» contre luy soubs des prétextes generaulx, qui est
» ce que je veux essayer de faire maintenant, aimant
» beaucoup mieux qu'il m'en couste deux fois
» autant, en traictant séparément avec chaque par-
» ticulier, que de parvenir à mesmes effects par le
» moyen d'un traicté général avec un seul chef. »
!. Ce chef était le duc de Mayenne.
DE LA Ligue de Normandie. 171
Henri IV disait en finissant : « Conclues au plus
» tost avec M"" de Viliars;... puis, lorsqueje seray roy
» paisible, nous userons des bons mesnages dont
» vous m'avés tant parlé, et pouvés vous asseurer
» que je n'espargneray travail, ny ne craindray péril
» pour eslever ma gloire et mon Estât en leur plus
» grande splendeur. Adieu, mon amy '. »
Le traité fut conclu conformément à ces larges
vues du roi-. Rouen, l'une des quatre villes les plus
importantes du royaume, le reste de la Normandie
à son exemple, et l'un des chefs les plus redoutables
de la Ligue, revenaient au roi. La fraction royaliste
du Parlement normand, réfugiée à Caen, revint à
Rouen 3 et se réunit à la fraction réconciliée {26 avril).
Nous ne connaissons de notre poème qu'une édi-
tion dont voici la description :
Les Funérailles // de la Ligue de Nor- // mandie,
dédiées à Mon- // sieur de Villards // Admirai de //
France. // M. D. LXXXXIIII. S. l. In-8 de 8 pp.
de 24 lignes, caract. italiques.
Le titre, dont le verso est blanc, porte un élégant
fleuron composé d'arabesques dans le goût du
XVIf siècle.
Bibliothèque nationale : Y. n. p.,Rés.
Jllards, que la Fortune et l'Heur et la Pru-
dence
^^' (Conduisent au sommet des grands honneurs
de France ;
Villards, dont le courage et la discrétion
1. Recueil des Lettres missives de Henri IV, publié par
M. Berger de Xivrey, t. IV, pp. iio-ii.
2. Sully, Œconom. Roy. c. 4J, 46, 47; d'Aubigné, 1. IV
c. L. 4; Poirson, Hist. de Henri IV, t. I, c. IV.
3. Voy. Floquet, Hist. du Parlem. de Normandie.
172 Les Funérailles
Ont faict florin un temps la confuse Union ;
Villards, qui fus jadis magnanime et fidelle,
Du contraire party la colomne plus belle,
Je ne veux entamer tes hauts faicts, ta valeur,
A cause du party, plain de mauvaise odeur;
Je n'entreprens sinon à chanter l'espérance
De la fidélité d'un admirai de France.
Ce vers avancoureur honore seulement
De ta réduction le louable serment,
Attendant que de bref le dœmon qui t'inspire
Te face, aux gré des bons, de bons effects produire,
Effects qui serviront d'arguments suffisants
Pour empescher un jour le vol des mieux disants.
Que doit-on espérer de tes armes futures ?
Quoy! si dans le party qu'à bon droict tu abjures
Pour estre mal fondé, si, dis-je, tu as faict
Maint bel acte guerrier, remarquable en efîect,
Combien plus pour ton Roy, dont la juste querelle
Te doit rendre plus prompt, plus vaillant, plus fidelle.?
Ton renom et tes faicts ont toujours desmenty
Tes calumniateurs d'un et d'autre party.
Car on te tient pour brave et non pour un corsaire,
Ainsi qu'est un Grillon arabe et sanguinaire;
C'est pourquoy, d'un bon œil reposant soubstafoy,
Chacun plus aisément s'approchera detoy,
Pour n'estre pas tiran et pour ce qu'asseurée
Tu n'as jamais fausé ta parolle jurée.
Mais, si tu veux longtemps maintenir ta grandeur,
Estre crainct, estre aimé et t'accompagner d'heur,
Il faut que toy, qui as les armes en la dextre,
De la justice amy tu te faces paroistre;
Il faut que ce Sénat, pompeux d'authorité,
DE LA Ligue de Normandie. 175
Par toy soit maintenu, par toy soit replanté
En son pristin estât, et que la vierge Astrée,
Qui depuis si longtemps ne s'estoit pas monstrée,
Fuiant au tintamarre, aux désordres de Mars,
Aux blasphèmes, au sang, aux lar'cins des soldarts;
11 faut qu'ayant en main d'un olivier la branche,
Elle, qui nous faict voir du coing sa robbe blanche ,
Qui jà semble œillader nos citez et nos champs,
Il faut, pour l'attirer, fcrbanir les meschants,
Griefvement les punir, et loing de nos campagnes
Transporter les tisons d'Enion aux Espaignes',
D'Enion desguisée en habit d'Union,
Pour souffler ses discords en nostre nation.
Veux-tu régner longtemps avec beaucoup de gloire }
Veux-tu éterniser à jamais ta mémoire ?
Veux-tu finir tes jours d'une honorable mort ?
Il faut, brave Villards, que tu sois le support
Et l'asille des bons; il faut que la Justice,
T'ayant pour son bras droit, le desordre punisse,
Amy des bons soldarts, la terreur des voleurs,
L'ennemy des meurtriers^ le tleau des ravisseurs
Sur tout, et que le sang odieux ne te souille.
L'homme amateur du sang l'humanité despouille-;
D'homme il se rend lion, ou tygre, ou léopard ,
Et n'attend tous les jours qu'un estrange hasard,
Qu'une sanglante mort, pour le juste salaire
D'avoir esté sa vie un Néron sanguinaire,
Un Busire inhumain, un artisan de feux ;
Mais imite plustost ton Prince généreux,
Qui contre les plus forts exerce sa puissance,
I, Enio, un des noms de Bellone. Cf. t. X, p. 278. —
2. Imp. : d'espouillc.
174 Les Funérailles
Et les ayans vaincus leur monstre sa clémence.
Si tu respands du sang, que ce soit l'étranger
Qui de ton coutelas encoure le danger;
Tu es Grand Amiral, cherche de bons pilotes,
Fay trembler l'Océan de cent guerrières flottes,
Donne la voille aux vents : les flots se calmeront.
Et les astres bessons^ benings te conduiront
Sur la coste d'Espagne, où ton père Neptune
Flottant devant tes naufs guidera ta fortune.
Fay voir aux Basanez que nostre nation
A plus de valeur qu'eux et moins d'ambition;
Que, si par le passé ils ont brouillé la France,
Les François recogneus leur rendront recompense
Du discord intestin qu'ils sèment parmy nous,
Soubz espoir à la fin de nous envahir tous.
Tu cognois l'Espagnol ; tu tiens pour manifeste
Sa fière ambition soubs un zélé prétexte ;
Tu veids de ses desseings la proposition
Qui ne tendoit ailleurs qu'à l'usurpation,
Et croy que c'est le point qui plustost te sépare
Et te rend ennemy de ceste gent barbare,
Te restant dans le cœur quelque vestige encor
D'un François esgaré, qui se recognoist or'
Et qui t2smoignera au péril de sa vie
Qu'encor^ qu'il leur ait faict autresfois compagnie
Jamais il n'eut pourtant le courage Espagnol ;
I. Le mot besson, auquel Nicot a consacré une longue
note, signifie « jumeau » en provençal et en français. Il
est encore usité à la campagne, et surtout en Berry. On di-
sait même bcssonnes pour jumelles (Anciennes Archives de
l'Art français, III, 42). Le sens général est ici « les astres
avec lesquels tu es né. » — 2. Imp. : encore.
DE LA Ligue de Normandie. 175
Ainçois, tout aussi tost qu'il a cognu leur dol,
Le joug a secoué et, sans long temps attendre,
A son Roy naturel sage s'est venu rendre.
Or donc, puisque Dieu veut que nos discords passez
Soyent du pinceau d'oubly à jamais effacez,
Puisque l'hydre inhumain reçoit en Normandie
La mort par cestuy-là qui lui donnoit la vie,
Puisqu'après la fureur nous nous recognoissons.
Puisque d'un cœur joyeux nous nous entr'embrassons,
Villards à qui ma voix et ma plume s'adresse,
Attendant des effects de ta noble prouesse,
Villards, pour qui sans fard j'eslève mes esprits,
Reçoy ces miens souhaits qu'en ton honneur j'escris.
Que Dieu pour estrener ton estât honorable.
Ton estât d'Admiral, Dieu, dis-je, favorable
Les flots si doux te rende et si béningle vent
Que tu puisses en bref dompter en arrivant
Le Cap-Verù, le Péru, le Brésil, les Essores'
Et les mondes nouveaux du Ponant et des Mores.
Que les Soldats François soubs ta conduicte un jour
En chassent l'Espagnol, les prennent à leur tour,
Les occupent tous seuls, et qu'enflé de finance,
Riche, victorieux, tu retournes en France,
Faisant geindre tes naufs soubs le faix des trésors,
Des perles, des lingots pris aux estranges bords;
Que tes grades d'honneur, que ton los et ta vie
Croissent aussi longtemps que te croistra l'envie
De bien servir ton Roy, et qu'a jamais tu sois
Honoré vif et mort de nos peuples François !
Fin.
I. Les îles Açores.
176
Monologue fort joyeulx auijuel sont introduictz
deux Advocatz et ung Juge, devant lequel est
plaidoyé le bien et le mal des Dames.
Imprimé nouuellement à Paris.
Le Monologue que nous réimprimons estune petite
pièce dramatique à un seul personnage. L'acteur
remplissait, à l'aide de jeux de scène et, peut-être,
de changements de costume, trois rôles différents.
M. Bruneta cité cette pièce, d'aprèsl'exemplaire, pro-
bablement unique, que nous avons eu sous les yeux;
mais, malgré le mérite de la forme et l'intérêt qu'offre
le Monologue au point de vue de notre ancien théâtre,
il n'a été reproduit jusqu'ici par aucun éditeur.
Les exemples que les deux Avocats, représentés par
Verconus, invoquent tour à tour pour et contre les
femmes forment deux séries qui se rencontrent dans
une foule de nos anciens auteurs. La première, celle
qui est destinée à prouver la malice des femmes, et
oij figurent Hercule, Orphée, Démophon, Samson,
Salomon, Virgile, etc., est empruntée au Roman de
la Rose, où les histoires de ces divers personnages
sont éparses dans plusieurs chapitres. On les retrouve
dans Matheolus (voy. notamment l'extrait de ce livre
Monologue fort joyeulx. 177
qui a été inséré dans notre Rtcuat, t. V, pp. 305-
318, sous le titre de la GratU Malice des Femmes);
dans le Chiwipion des Dûmes, où l'adversaire de
Franc-Vouloir les énumère en détail (voy. l'édition
de Guill. Leroy, f. g 3 V et ff. suiv.); dans Villon
(éd. Jannet, pp. 4s sqq.) ; dans le Blason des faulces
Amours (voy. les Quinze Joyes de mariage, etc., La
Haye, 1726, in- 12, pp. 248 sqq.); dans la Pipée du
Dieu d'amours [Jardin de plaisance, éd. d'Ollivier
Arnoullet, ff. 134-159); dans Roger de Colleryeféd.
d'Héricault, p. 269) ; dans le Plaisant Boutehors
d'oysiveté (t. VII, p. 175 de ce Recueil), et surtout
dans les Controverses des Sexes masculin et fêmenin de
Gratien du Pont.
La seconde série, consacrée aux dames vertueuses,
dérive surtout du Champion des Dames de Martin
Franc, et du Triomphe de la Cité des Dames de Chris-
tine de Pisan. On la retrouve dans le Miroir des
Dames (voy. la Dance aux Aveugles et autres Poésies du
XV'^ siècle, [publ. par Dou.xfilsJ, Lille, 1748, in-12,
pp. 187 sqq.) et surtout dans la \^ray-disant Advocate
des Dames (voy. t. X, pp. 225-268 de ce Recueil),
où ils sont disposés dans le même ordre que dans
notre Monologue. Il est même probable que c'est du
poëme de Jean Marot que notre auteur s'est directe-
ment inspiré, tant pour le plaidoyer de Mal-Embouché,
que pour la réponse de (jentil-Couraige.
Voici la description bibliographique de notre pièce :
îi Monologue // fort ioyeulx. Auquel sont intro-
duyctz // deux aduocatz / et vng iuge. Deuant le //
quel est plaidoye le biê (f le mal des da // mes.
Imprime nouuellemèt a Pans. — f Fmis. jj ?[ On
les vëd a Paris En la rue neufue jj nostre dame a Le-
seigne sainct Nycolas. S. d. \vers 1530], pet. in-8
goth. de 8 ff. de 26 lignes à la page, sign. A.
Au titre, le bois bien connu qui représente une
femme vêtue d'une longue robe, devant laquelle sont
P. F. XI 12
lyS Monologue fort joyeulx
agenouillés deux hommes qui tiennent chacun à la
main une lance, ou plus probablement un cierge.
Au verso du titre, un bois grossier représentant
un roi à cheval qui se rend à la chasse, accompagné
de son fauconnier.
Au recto du 8« f., au-dessous de la souscription,
un petit bois, divisé en deux compartiments par un
pilier, et représentant, d'un côté, trois hommes
assis, et de l'autre deux poissons.
Au verso de ce même f. , le bois du clerc et de
l'écolier se parlant. Cette figure est surmontée d'un
fragment de bordure qui contient six têtes dans des
attitudes diverses. Un autre fragment de bordure,
composé de rinceaux, est placé au-dessous.
Bibliothèque nationale ; Y. n. p. Rés., dans un
rectjeil qui contient en outre le Dyalogue beau et af-
fable... D'ung Saige et d'ung Folignet.
Monologue.
jC viens vous donner passe-temps,
^jjMais que vous soyez affectans,
^Seigneurs, Dames pareillement;
ç^Sans vous tenir trop longuement,
Il vous plaira estre contens.
Chascun se taise. Par ce j'entens
Que point ne vous vueil irriter,
Seullement que vous contenter ;
Aussi vrayement je ne prétens
Seullement que vous contenter.
Qui veult dancer, qui veult chanter,
Qui veult faire farce ou morisque,
Si se vienne en ce lieu planter ;
Je fais au maldisans la nicque,
SUR LES Femmes. 179
Qui veult parler de réthoricque,
Soit en secret ou en publicque.
Je porte un sas où tout je passe,
Je ris, je truffe 1, je compassé,
Je fais des tours ung milion,
Et ne sçay homme qui me passe
Depuis icy jusque à Lyon.
S'il vous plaist de sçavoir mon nom.
C'est Verconus que l'on m'appelle.
Je ne suis pas tel bourdeur, non,
Que Jennin qui de tout se mesle ;
Propose sscripre mon libelle
Qui je suis et de que! renom ~ ;
C'est Verconus que l'on m'appelle,
S'il vous plaist de sçavoir mon nom 3.
1 . Je me moque.
2. On voit revenir constamment dans les farces le nom
de Jennin qui personnifie le niais et, plus souvent encore,
le mari trompé (voy. le t. X de V Ancien Théâtre
français)^ mais il y a ici une allusion évidente aux Ditz
de maisîre Aliboron qui de tout se mesle, monologue
dramatique publié au début de ce Recueil (t. T', pp. 35-
41), et dont le succès dut être grand, si l'on en juge par
les imitations qui en furent faites. Il est possible que Jennin
fût le nom de l'acteur qui récitait le monologue d'Aliboron.
On serait alors tenté d'y reconnaître Jean de l'Espine du
Pont-Alletz, le célèbre camarade de Gringore et le véritable
auteur des Contreditz de Songecreux.
On retrouve aussi une allusion à « Jenin qui de tout se
malle » dans la farce de la Mère de ville (vers 1540), p. 13
{Rec. Techener, t. II), et même dans la farce du Trocheur de
maris, qui est peut-être postérieure à 1550, puisqu'on y
rencontre (p. 9) le mot huguenote {Rec. Techener, t. III).
3. On remarquera la forme du triolet si chère aux auteurs
de farces. Celui-ci est incomplet, ainsi qu'il arrive souvent.
c'est-à-dire que le vers qui forme refrain n'est répété que
i8o Monologue fort joyel'lx
Et qui veult sçavoir de mon faict,
En tous estatz je suis parfaict
Et congnois en mainte science,
Que vous verrez cy par effaict.
Je sais le faict et le deffaict,
On le voit par expérience ;
Mais qu'on me donne audience,
Mon cas sortira son effaict.
Se j'ay, de fleurs [un] boucquelet,
Frisquandinement ' sur ma teste,
Je contrefais le nouvellet^,
Aussi gay que ung homme de feste.
Se j'ay, en bragardant tout beau.
Dessus le poing aucun oyseau.
Soit ung terselet '^ ou lasnier '*,
Je suis gentilhomme nouveau :
Oncque(s) on ne veit tel faulconnier.
Se je trouve une mignonne
A deviser, je m'abandonne
Luy monstrer une gorge ou deux,
deux fois au lieu de trois. La manière dont Verconus décline
son nom est également caractéristique. Cf. ci-dessus le
Monologue d'un clerc de Taverne, p. 46.
I . Imp.: Frisquaudinement. On trouve dans V Ancien Théâ-
tre français de Jannet le moi fris quand, t. 11, p 148), avec
le sens de gai, gaillard. — 2. Nouvelet est employé dans les
farces avec le sens de naïf ou d'ingénu.
D'aultres en a qui sont plus nouveletz \
Quant vont pai ville, ilz parlent tous seulletz.
{Ancien Théâtre Jra,iç, t. Il, p. 220.)
j. Le tiercelet n'est pas une espèce de faucon ; c'est le mâle
de certains oiseaux de proie d'un tiers plus petit que la femelle.
4. Oiseau de proie employé comme oiseau de leurre
dans la fauconnerie; c'est le falco lanarius; voy. Littré.
i
SUR LES Femmes. i8i
Puis, s'elle en veult. je luy en donne :
Je contrefais de l'amoureux.
Si j'ay ung chaperon à fol
Passé au travers de mon col,
Je contrefays le bien disant,
Abondant à menuz flajolz :
One on n'en veit de si plaisant.
Si j'ay ung chaperon de dueil,
Je me tourmente à moy tout seul,
Je pleure et me tourmente assez,
En souspirant la lerme à l'œil.
Ainsi que amys des trespassez.
Si l'ay une chappe à docteur.
Je contrefays de l'orateur,
Et semble à veoir à ma faconde
Ung très noble prédicateur,
Estre le plus grant clerc du monde.
Somme, c'est une mer parfonde :
De mon cas je sçay faire tout.
Et, pour commencer à ung bout,
J'entens que sur l'honneur des dames
Aulcuns veullent assigner blasmes.
Les aultres en dyent du bien :
Qui a le tort.? Je n'en sçays rien.
Si je n'y prens quelque peu garde ;
Et vécy que à moy je regarde
Que nous ferons touchant ce cas.
Nous faindrons cy deu.x Advocatz
Et ung Juge premièrement
iSz Monologue fort joyeulx
Par fourme de procédenient,
Dont l'ung des Advocatz sera
Mal-Embouché qui playdera
Le mal qu'i scet aux dames estre,
Et l'autre de la partie dextre
Sera nommé Gentil-Couraige,
Défendeur à leur advantaige,
Qui soustiendra^ de grantfz] bienfsj d'elles.
Mais il y a bien des nouvelles,
Car vécy la chaire et refuge
Où se soirra Monsieur le Juge,
Lequel premièrement joueray
Et puis après je parferay
Par ordre chascun personnaige,
Mal-Embouché, Gentil-Couraige,
Comme vous verres aux pourchatz.
[Le Juge.]
Or çà 2, Messieurs les advocatz,
Que dictes-vous touchant vos cas ?
Dictes sans rien interposer.
Verconus, contre[faisant] Mal-Emb[o]uché.
Monsieur j'ay cy à proposer
Pour le mal des dames congnoistre.
Lequel, pour le vray exposer.
Est grant, comme il puist apparoystre.
Car soustenir veulx, en tout estre.
Que sur le bien ung chascun doibt
Mal préférer ; aussi doibt estre.
Et qui ne le croit se déçoit,
I. Imp. : souryiendra. — 2. Imp. : sa.
SUR LES Femmes. i8j
Car tout premièrement on voit
Le mal des dames pulluler,
Contre équité, raison et droict,
Soit en effaict ou en parler.
Pourquoy dont le fault-il celer .?
Est-il temps que l'on n'ose dire
La vérité, ne révéler
Ce que bien l'on y puist mesdire.-'
Premier, commençons à descripre
De Eve qui mordit à la pomme;
Ne fut-elle pas beaucoup pire
Qu'Adam qui fut le premier homme?
Puta, faut-il point qu'on la nomme.
Que fist-elle à Joseph d'Egypte '.?
Voyons des Sept Saiges de Romme,
Pour parler de femme mauldicte;
Fillys, ceste faulce despite.
Femme de Mophon -, se pendit;
Fedra feist mourir Ypolithe,
Son filz, pource qu'il la desdit ■' ;
Semiramis s'apaillardit
Villainement contre nature ;
Dyanira à mort rendit
Hercules par povre adventure ;
Médée feist mourir de mort sure
Son frère, mesme ses deux filz ;
[D'jHélaine par la '• grant luxure
I . La Bible ne donne pas de nom à la femme de Puti-
phar. — 2. Il faudrait femme de Démophon ; notre auteur
a fait comme le traducteur des Contes de Boccace qui, ne
comprenant pas le sens du titre, a dit : Le Lhre nommé
Caméron. — 3. Imp. : deslit. — 4. Imp. : sa.
184 Monologue fort joyeulx
Les Troyens furent desconfis:
Circes mourut par Tenaris :
Les filles de Egyptus occirent
Tous leurs quarante-neuf marys',
C'est le beau chief-d'œuvre qu'ils feirent ;
Bectes saulvaiges ne mesfirent
Au benoist Jehan, plus que prophète,
Mais deux femmes tant subvertirent
Qu'elles emportèrent la teste - ;
Salomon en devint si beste
Qu'il fust ydolastré par femme;
Dalida fist faire la feste
Où Sanson mourut à diffame;
Virgilius 3 en fut infâme
Et Aristote chevauché '' ;
1. Le poète fait ici une confusion. Egyptus, fils de Nep-
tune et de Libye, et prince d'Egypte, maria ses cinquante
fils aux filles de Danaûs, son frère ; celles-ci poignardèrent
leurs maris pendant la nuit de noces. On sait à quel sup-
plice Jupiter condamna les Danaïdes.
2. Voir tome X, p. 301-3.
3. Voy. dans les Faicts merveilleux de Virgille (réim-
primés par les soins de MM. Giraud et Veinant en 1831)
le chapitre intitulé : Comment Virgille eschappa et ramena
la damoiselle et fonda la cité de Naples. M. Gustave Brunet
a donné dans \3i France littéraire au xv° siècle (Paris, 1865,
in-8), p. 75, une bibliographie des ouvrages relatifs à
Virgile enchanteur. Enfin le même sujet a été traité par
M. Edelestand du Meril, Mélanges archéologiques et litté-
raires, i8(o, in-8', p. 42J-78, et d'une manière encore
plus complète par M. Comparetti {Virgilio net média e^■o ;
Livorno, 1872, in-8).
4. Voy. sur la légende d'Aristote, t. X, p. 243, note 6.
Gringore y fait également allusion dans les Menus Propos
de Mère Sotte, mais c'est par dame Raison qu'il fait che-
vaucher Aristote.
SUR LES Femmes. 185
Brief en somme tant de diffame
Que en dix ans n'auroye tout presché,
Et tout volupté, tout péché,
Tous maulx y sont, tous biens secludz.
Vous oyez cy que j'ay touché
Et sur ces termes je concludz.
Le Juge.
Ho ! il suffist; n'en parlés plus.
J'entens tout vostre ratellaige',
Mal-Embouché, et, au surplus.
Que dictes-vous, Gentil-Couraige.''
Gentil-Couraige.
Monseigneur, (vous) ouyez son langaige.
Qui n'est pas seullement satyre.
Mais rongneulx et [tout] plain d'oultraige,
Que puis diffamatoire dire,
Et, saufve l'honneur de vous, Sire,
Et de la [très] noble assistence.
Il a mai faict ainsi mesdire
Des Dames par son insolence,
Car les Dames par precellence
Ont le cueur si doulx, si bégnin
Que impossible est pour ma deffence
Y trouver trace de venin.
0 noble sexe féminin -,
1 . Bavardage, cris bruyants. — Cotgrave cite le verbe
râteler « to howle, skreeke, or cry like an owle ». Cf.
Ancien Théâtre franc., t. IV, p. 372 :
Janne en dira sa rate/ée.
2. Comparez avec le passage qui suit un passage de la Vray
disant Advocaie des Dames, t, X de ce Recueil, pp. 250 sqq.
i86 Monologue fort joyeulx
Tu es grandement reprouché.
A-ii dit vray ? Hélas ! nenny.
Mais quoy ! c'est ung mal-embouché.
Et bien ! se quelqu'[u]ne a péché
Au temps passé, je le conscens ;
Mais, quant on aura bien tensé,
Pour une on en trouve cinq cens.
Oh veult-on trouver plus de sens
Que avoit Minerve la déesse?
Et nous sommes assés recens ^
De la préudhommie^ de Lucresse,
De Judich la force et proësse,
La chasteté Saincte Susanne.
De oster la douiceur et humblesse
Mesme de madame Saincte Anne.
Villain, vêla qui te condampne.
Regarde le Vieil Testament,
Tu en trouveras une manne
Qui ont vescu si sainctement,
Qui fut Sarra premièrement,
Ruth, Danas et mainte Sibille.
Se des maulvaises en a cent,
Il en est de bonnes dix mille :
Saincte Barbe, Saincte Cécille,
Saincte Avoye, Saincte Katherine,
Saincte Hélaine, Saincte Honnorine,
Saincte Foy, Saincte Maximille;
En ung jour pour la loy divine
Onze mille martyrées sont,
I. Imp. : receus. — Recens au sens de savoir, connaître,
ressentir. — 2. Imp.; prondhommie.
SURLESF'EMMES. 187
Toutes vierges', ce qui termine
Ton procès et qui te- confond.
Dames c'est le veris [?] en ung mont,
Ung grant abisme de bonté.
Et pour bien les descripre, elles ont
Pitié, courtoisie et beaulté;
Et qui ait ceste volunté
De semer d'elles tel langaige,
II. ne meult que de lascheté
Et provient de villain couraige,
Car tout noble cueur, s'il est saige,
Doibt chercher aux dames complaire,
Et, s'il ne le faict, n'est pas saige
A qui que en vueille desplaire.
Mal-Embouché.
Et je repare* au contraire,
Concluant ce que je soubstien.
Que le mal des Dames préfère
Mille foys plus grant que le bien.
Gentil-Couraige.
Et moy, d'aultre part je revien,
Disant qu'elles ont par excellence'*
Honneste et gracieulx maintien
Et plus de bien par precellence.
Le Juge.
Ho ! Je vous impose silence ;
Produysez moy vos escriptures.
I . Voy. sur les onze mille vierges t. I, p. 7 ; t. X, p. 250,
-2. Imp.: estqmle. — 3. Je repartis. — ^. \mp.: precellence.
i88 Monologue fort joyeulx
Mal-Embouché'.
S'il vous plaist, ouyez les lectures;
Vous orrés icy mainte chose :
Premier le Roununt de la Rose,
Le grant Mathéolus après,
Là où il traicte par exprès
Des maulvaises tous les faulx tours,
Le Blason de faiilces Amours
Composé du Moyne de Lire -.
Le Juge.
C'est tout ung, je n'en vueil riens lire.
Produissez : je tiens tout pour veu-'.
Gentil-Couraige.
Monsieur, à mon cas j'ay pourveu
Pour repuiser toutes ces blasmes.
Vécy le Triomphe des Dames ^ ,
1 . A partir d'ici la plus grande partie de la suite du texte
est à rimes plates.
2. Guillaume Alexis, prieur de Bussy, en Normandie,
surnommé le Moine de Lyre, — 3. Imp. : pour tout veu.
4. Le Triomphe et Exaltation des Dames, dont M. Bru-
net (Manuel, t. V, col. 948) cite une édition imprimée à
Paris par Pierre Sergent vers 1530 (pet. in-4 goth. de
20 ff.). Ce livre, écrit d'abord en espagnol par Juan Ro-
driguez de la Câmara, 3 été traduit en portugais par Vasco
Mada de Villalobos, et de portugais en français par un
anonyme que l'on croit être Ferdinand de Lucenne. Le
texte espagnol ne paraît pas avoir jamais été imprimé, non
plus que la traduction portugaise. La bibliothèque royale
de Madrid possède deux manuscrits de Juan Rodriguez de
la Câmara : Historia de dos amadores et El Siervo libre de
amor (voy. Gallardo, Biblioteca espdnola, t. Il, 11,
p. 139) ; nous ignorons si l'original du Triomphe et Exal-
tation des Dames fait partie d'un de ces deux ouvrages.
Quant à Vasco Mada de Villalobos, il n'est même pas cité
SUR LES Femmes. 189
Où maint beau dit est recité :
Et secondement I la Citc-
D'elles, noble et vertueuse ;
Le tiers, pour euvre sumptueuse,
Le Champion'-^. Vélà les troys.
Le Juge.
C'est tout ung, à ce que je croys.
Il y a icy moult de choses
Qui ne seront meshuy descloses ;
Nous tiendrions trop longuement court.
Bien, mal : lequel est le plus court ?
Il y a à mal mainte lettre,
Et, pour le donner à congnoistre,
M signiffie « malice » ''
Et par A j'entens « avarice »,
Et puis par ceste L « luxure » ;
C'est ung grant mal, je vous asseure •» :
Si Dames l'ont, je n'en sçays rien.
Or venons à parler du bien :
dans le Diccionario bibliographico portuguez d'Innocencio
Francisco da Silva.
L'exemplaire du Triomphe qui appartenait au duc de La
Vallière, a passé dans la bibliothèque de Richard Heber et
a figuré en dernier lieu à la vente de M. le baron J.
PiichonJ, 1869.
I. Imp. : fecondement. — 2. Le Trésor de la Cité des
Daines, par Christine de Pisan, voy. Brunet, t. I, col. i8$6.
— 3. Le Cfiampion des Dames, par Martin Franc.
4. L'auteur de la farce ne veut-il pas tourner en ridicule
les théologiens et les poètes mystiques, qui prétendaient
expliquer les perfections de Dieu ou des Saints, en inter-
prétant chaque lettre de leur nom ? Voy. par exemple
(t. 111, p. 277 de ce Recueil) la manière dont Frère Etienne
Damien énumère les perfections contenues dans le nom de
Maria. — 5. Imp. : asseurs.
190 Monologue fort joyeulx
B signiffie « beaulté, bonté »,
I signifie « joyeuseté » ;
E « équité » ; N « noblesse »,
C'est ung grant bien. Mais lequel est-ce
Qui poise plus? Pour en sçavoir
II convient la balance avoir ;
Si en conclurons justement.
Regardez en bon jugement ;
Le bien en emporte le mal,
Car il poise plus largement;
Regardez en bon jugement,
Qui que vueille dire autrement,
Je vois monstrer en général ;
Regardez en bon jugement,
Le bien en emporte le mal '.
Mal-Embouché, tirez aval :
Détracteur, vous serez reprins,
D'ont avez ici parlé mal ;
Faulcement avez entreprins :
Gentil-Courage aura le pris.
Oultre, je dis que femmes ont
Ung surnom par lequel ilz sont
Véritablement appellées,
Voire et tellement décorées
Que rien plus n'est possible d'estre :
Dames à dextre et à senestre
On les appelle, c'est raison,
Car, veu qu'ilz gardent la maison
Et qu'ilz commandent voulentiers -,
I. Triolet. — 2. Il y a sans doute ici un jeu de mot
sur dama dérivé de domina et, par conséquent, de domus.
SUR LES Femmes. 191
Plus avant point je ne m'enquiers
Du nom, et pourquoy on leur donne;
Le mot vault, à qui bien le sonne,
Principaulté et seigneurie.
Premièrement D signiffie
La « dignité » qui est en elles, l,
Qu'ilz sont paisibles, non rebelles ;
« Amoureuses » A le[s] dénote ;
M leur grant doulceur connote
Dont sont « miséricordieuses » ;
I signiffie qu'ilz sont « joyeuses » ;
S conclud [en] propos final
Que Dames sont « sans aucun maP ».
En soustenant l'honneur des Dames,
Je parle comme bien apprins-,
Et à plus d'honneur que de blasmes;
Pourtant, nobles hommes et femmes,
Souviengne vous que Verconus
Condampne telz villains infâmes
Qui blasment d'ont ilz sont venus,
Deffendant qu'il n'en soit plus nulz
Souffrir blasonner aultres gens.
Vous en avez les biens congneuz :
Pensez au bancquet de céans.
Finis.
On les vend à Paris en la rue Neufve Nostre Dame,
à l'enseigne Saind Nycolas.
1 . On remarquera que les lettres interprétées par le juge
donnent Damis et non Dames.
2. Il manque ici une rime.
Epistre d'ung Amant habandonné.
Nous avons eu plus d'une fois roccasion de
mettre en lumière l'influence considérable
qu'Alain Chartier exerça sur la littérature de la fin
du XV*-" siècle. Sauf le Roman de la Rose, aucun
poème n'eut plus de succès et ne donna lieu à plus
d'imitations que la Belle Dame sans mercy'. Cette pièce
fut suivie d'une réponse ou contre-partie, la Belle
Dame qui eut nurcy, que l'on a voulu attribuer avec
aussi peu de raison à Jean Marot qu'à Chartier lui-
même-. Il faut croire que le public ne fit pas moins
1. Voy. les Œuvres d'Alain Chartier, publiées par
André du Chesne (Paris, 1617, in-4, pp. 502-523).
2. Dans l'édition des oeuvres de Chartier donnée par
Galliot du Pré en 1529, la Belle Dame qui eut mercy porte
ce titre : Comment l'Amoureux deprie sa dame. Du Chesne,
tout en co.mbattant l'attribution faite à Chartier, l'a insérée
sous le titre de Complainte d'amour et Responce fpp. 684-
694). Si Jean Marot était bien l'auteur de la Belle Dame
qui eut merey. Clément Marot, qui, dans la préface de
l'édition de ses œuvres publiée en 1538, combat l'attri-
bution de cette pièce à Alain Chartier (voy. Marot, éd.
Jannet, t. IV, p. 195), eût sans doute parlé du poème
en d'autres termes. (Cf. P. Paris, Manuscrits franc.
t. VII, p. 252.)
Epistre d'ung Amant habandonné. 195
bon accueil a la réponse qu'à la composition origi-
nale ; en effet, un libraire peu scrupuleux, voufant
sans doute exploiter le succès de la Belle Dame qm
lut nurcy, n'hésita pas à la reproduire textuellement
sous le titre de Complainte d'un Amoureux et Responee
de sa Dame^. Cette supercherie n'avait pas encore
été signalée.
I . Nous ne réimprimerons pas dans ce Recueil une pièce
qui se trouve dans plusieurs éditions anciennes de Chartier ;
mais nous donnerons du moins la description des éditions
anciennes que nous en connaissons :
A. La belle dame qui eut mercy. — Cy fine la belle
dame qui // eut mercy. S. l. n. d. [Paris .', vers ijoo ?J,
in-4 goth. de 10 ff. de 23 lignes à la page, sign. a.
Au titre, un bois représentant la dame et l'amant debout
dans une salle dallée. Le même bois est répété au verso
du titre, oii il est surmonté de ces mots : Lamye, Lamant.
— Le recto du 2 ' f. commence par un titre de départ ainsi
conçu : Sensuit la belle dame // qui eut mercy. — Le verso
du dernier f. est blanc.
Bibl. nat. Y. 6156. B 3 Rés. — La pièce faisait autrefois
partie d'un recueil où se trouvait une édition de la Belle
Dame sans mercy imprimée avec les mêmes caractères.
B. La belle dame qui eust mercy. — Explicit. Deo gra-
iias. S. l. n. d. [Paris ?, vers 1500I, in-4 goth. de 8 ff. de
31 et 52 lignes à la page.
Le titre est imprimé dans un encadrement gravé. Au-
dessous du titre se trouve un bois représentant deux person-
nages dans un jardin, reposant sur un entablement en
forme de support. — Le 8'' f., qui manque à l'exemplaire
que nous connaissons, doit être blanc.
■ Bibl. de M. le baron A. de Ruble {Catal. de Lurde,
n- 66).
C. Cy cômance la complainte dung // amoreux et la
respôce de sa dame. — Explicit deo gracias. S. L n. d.
[vers 1500J, in-4 goth. de 8 ff. de 27 lignes à la page
pleine, sans chiffres, réclames ni signatures.
Le texte commence immédiatement au-dessous des deux
lignes de titre. L'édition ne contient aucun bois. Les carac-
tères peu réguliers, mais un peu carrés, ressemblent aux
P. F. XI 13
194 Epistre d'un g Amant
On peut dire que la Belle Dame sans mercy et la
Belle Dame qui eut mercy servent de point de départ
à toute une littérature. Tantôt, en effet, l'amant est
maltraité de sa mie, et il exhale sa plainte en regrets
douloureux, tantôt, au contraire, après un débat
plus ou moins long, la dame se laisse fléchir.
VEpistre d'ung amant habandonnè appartient à la
première série. Cette pièce, qui ne manque pas d'un
certain mérite littéraire, est restée inconnue à tous
les bibliographes et n'est même pas mentionnée au
Manuel du Libraire; nous la donnons d'après un exem-
plaire, probablement unique, conservé au Musée bri-
tannique.
Voici la description bibliographique de VEpistre :
Epistre Dung // Amant habandonnè / Envoyée a
//' sa Dame par manière de Reproche. S. l. n. d.
[Paris ^, vers 1550], pet. in-8 goth. de 8 flf. de
23 lignes à la page pleine, sign. A.
Au titre, un grand E gothique sur un fond criblé,
orné de rinceaux. Au-dessous des trois lignes de
l'intitulé, se trouve le bois de l'homme qui a la main
sur la garde de son épée et qui parle à une femme.
Au verso du dernier f., le bois de l'homme vêtu
d'une longue robe fourrée d'hermine qui adresse la
parole à des soldats armés de lances.
Musée britannique : C. 22. a. 6.
Pour compléter ce qui a été dit des complaintes
amoureuses, n'oublions pas de citer une pièce de
vers qui semble être la parodie de la Belle Dame sans
mercy, ou peut-être même de notre Epistre. Cette
caractères semi-gothiques.
Bibl. de M. le baron de la Roche la Carelle.
M. Brunet {Manuel du Libraire, 1. 1, col. 751) cite encore
deux autres éditions, l'une de Pierre Mareschal et Barnabe
Chaussard [Catal. Cigongne, n° $51), et l'autre s. L n.
d. {Catal. Leprévost).
HABANDONNÉ. 195
parodie, imprimée séparément sous le titre de :
Complainte que fait l'amant à sa dame par amours '
repose sur une équivoque qui nous empêche d'en
reproduire même un seul vers. Tabourot, quia donné
un extrait de cette facétie dans ses Bigarrures (Paris,
Jehan Richer, 1583, in-16, ff. 29, 50), fait remar-
quer avec raison qu'elle est imitée de Drusac, c'est-
à-dire de Gratien du Pont, qui dans ses Controverses
des Sexes masealin et fêmenin a fait de semblables
équivoques « au nombre de trois ou quatre cents
vers ».
Epistre d'ung Amant habandonné
envoyée à sa dame,
en manière de reproche.
jueur trop cruel, plus dur que n'est le
marbre,
'Plus inconstant que n'est lafueille en l'arbre
'Femme muable, en tes faitz obstinée,
Me faire dueil seullement destinée,
Faut-il à stheure^ mectre mon escripture
1 . 5f La côplaincte Q // Faict Lamant A Sa Dame Par
Amours. — 5 Finis. S. l. n. d. {Paris, vers 1540], pet.
in-8 goth. de 4 ff. de 26 lignes à la page, sign. A.
Au titre, le bois de l'homme qui appuie la main sur la
garde de son épée et qui parle à une femme.
Musée britannique : C. 22. a. 47 ; Catalogue Cigongne,
no 835.
Cette plaquette contient la pièce citée par Tabourot et la
réponse qu'André Pasquet a intercalée dans l'édition des
Bigarrures de 161 5, soit, en tout, 169 vers.
M. Brunet (Manuel, t. II, col. 201) cite une autre édi-
tion imprimée par Jehan Bonfons et dont il possédait lui-
même un exemplaire (n° 275 de son Catalogue).
2. Voy. treize vers plus loin. Imp.: à cest heure.
196 Epistre d'ung Amant
En lieu public, pour faire l'ouverture
De mon malheur et triste doléance?
Faut-il narrer ta trop sotte inconstance,
Ton dur vouloir et imperfection?
En mon pappier convient-il mention
Fayre de toy et en ce te surprendre,
D'ont on pourra par ung temps te reprandre ?
Me convient-il de ma plume exarer*
Et à chascun ma douleur declairer,
Lhermes gecter de mon cueur tout plongé
En amertume, pour l'infauste congé
Que sans raison m'as voulu ordonner?
Faut-il que à stheure on prevoye adonner
Mes esperitz à vitupérer dame
Que i'ay servye de cueur, de corps et d'ame,
Que j'ay aimée, si ne faulx à mes esmes-,
Plus fort beaucoup que je n'ay pas moy-mesmcs,
Que j'ay chérie, extollée, prisée,
Sans en nul lieu point t'avoir desprisée.
Mais augmenté ta renommée et famé,
D'ont en mains lieux j'ay esté presque infâme?
Las! si le fault; à ce je suis contrainct,
Comme de dueil et peinc'^ trop estrainct,
Estrainct de mal, suis forçay l'aventure
Investiguer de quelque créature
I. Lat. exarare. — 2. Villon, dans le Grand Testament
(str. VI), dit de même :
Il ne fauldra pas à son esme.
Le mot esme est une ancienne forme du mot estime, qui
prit de bonne heure le sens d'intention, but, etc., seule
signification que lui attribuent Nicot et Cotgrave.
3. Imp. : et de peine.
HABANDONNÉ. 197
Très elloquente, bien instruicte et fort saige,
Qui ayt passé le gué et le passaige,
Où maintenant de court me voys tenir,
Lequel ma vie bien puisse entretenir
Par son sçavoir et belle habillité,
Me confortant en ma fragilité,
En sorte que soûlas mon corps peult paistre
Et que force eusse hors ma pansée mectre,
Tant seullement une peu prolixe heure,
La fantasie où maintenant ' labeure,
Car je ne quiers la voulenté de faire
Chose par quoy je fusse veu deffaire
Ta renommée, mais, de rigueur attainct,
Cecy t'escripre ton orgueil me contrainct,
Congneu aussi que de longue saison,
Insipiente, sans ^ aucune raison
De jour en jour as tasché me grever
Et de tourmens les miens sens aggraver,
Ouy en sorte que j'en suis presque-' éthicque.
Fol enraigé, foilastre, frénaticque.
Chantant à stheure, m'esbatant en soûlas.
Subitement changé, je crye : Hélas !
Je me repose, subit je me travaille;
Je suis en paix, maintenant en bataille ;
Dessus la mer je faitz doubles batteaulx,
Et maintenant en Espaigne chatteaulx ;
Ma plume prens à stheure pour t'escripre,
Subittement ung livre je voys lyre ;
1. Imp. : myinteuant .
2. Imp. : saus.
j. Imp. : presques.
198 Epistre d'ung Amant
A stheure pense, maintenant je prens joye ;
Joyeulx je riz, et subit je Ihermoye :
Brief, sans repos oii prendre mon allaine,
Incessamment je prens travail et peine;
Une heure seuile mon esprit n'a repos ;
Jamais ne suis en ung mesmes propos ;
En telle sorte je m'en voys esbatant
Qu'au vray parler je faitz des esbas tant
Que chascun prent de me suyvre plaisir,
Parquoy souvent )'en ay maint desplaisir.
Si la cause me voulloys demander
De ma follye, au long te le mander
Point je ne crains ; tant de peur ne me laitz
Que voulusse celer les tiens meffaitz.
C'est pour autant que veu me suis jadis
Que tu prenoys gros soullas à mes dit/.,
Que bien venu je estoye en ta mayson ;
Feust en esté ou en aultre saison.
Recueil j'avoye de toy très agréable;
Séant je estoye le premier à ta table;
En aucun lieu jamais n'eusse prins place
Que à l'opposite ne feusse de ta face;
Réfection tu n'eusses prins aulcune,
— Ouy et feusse à menger une prune, —
Que à y venir par toy semond n'y feusse.
Quelque malheur, quelque mal que lors j'eusse,
Tu transmetoys vers moy ta chamberière
Pour sçavoir d'elle quelle estoit ma manière,
Qu'il me failloit, de quoy je estoye marry ;
A bien narrer, si j'eusse ton mary
Pour lors este, peine n'eusse tant pris
HABANDONNÉ. 199
De me complaire, car ton cueur estoit pris
De mon amour, et sera grandement,
Quant de ma part par ma foy et serment
En rien ne t'eusse pour mourir esconduycte.
Tousjours avoys de moy seure conduicte
En quelque part que chemin prinse ou santé;
De toy n'estcye, ne toy de moy absente ;
Ensemble estions tousjours incessamment,
Et à tous deux estoit peine et tourment
Quant ne povions, — ne le fault proparler, —
L'ung avecq l'autre joyeusement parler.
Brief, nous estions deux corps en ung vouloir,
Nous en faisions très bien nostre devoir,
Sans fiction, d'amour très singulière,
Rions ensamble et faisions bonne chère;
Mais maintenant, ne sçay de qui tournée,
Mescongnoissante et d'aucun subornée,
D'ung cueur villain et d'ung vouloir meschant,
Te voys de moy en tous lieux te cachant,
Ne faisant compte de cil qui t'a servye
Loyallement la pluspart de sa vie,
Nomplus que si jamais ne l'avoys veu,
Comme ung estrange et barbare incongneu.
Vers moy ne tournes tes faulx yeulx, qui sont vers,
A tout le moings si ce n'est de travers,
Ne plus ne moings comme si voulloys dire
Estre envers moy remply le tien cueur d'yre.
Penser ne peulx ne conclure la chose
D'ont peult sortir telle methamorphose.
De quelle source vient ta mutation,
D'ont est issue ta machination ;
200 Epistre d'ung Amant
Fors [si] ce n'est d'ung vouloir glorieux,
Ouitrecuydé, superbe, ambitieux,
Duquel es plaine depuis ung peu de temps,
Qui mes cinq sens faict estre mal contens
Vers ta personne, car je ne fiz forfaict,
Mal, desplaisir, meschant tour ou meffaict
Oncques en ma vie, ne ne vouldroys forfaire,
Mais au contraire tousjours plaisir te faire.
Tu l'as congneu, et congnoistras encore
Quant tu vouldras, pour le moings d'une poire,
Car je suis prest, soit de nuyct ou de jour,
A te obeyr sans y faire séjour,
Ainsi que celle que j'ayme et aymeray
Tant qu'en ce monde mortel je viveray ;
Et combien que m'as voulu fortbannir
De ton amour, et du tout me bannir
De ta maison, comme lasche de cueur,
Ne regardant là où gist ton honneur,
Ce néantmoings, comme constant et ferme,
Sans point user de quelque fâcheux terme,
Le tien honneur, encontre toute envye,
M'efforceray garder toute ma vie
Pour les plaisirs que m'as faict d'autre foys,
Desquelz encores grosse estime je foys,
Lesquelz, ma dame, si continué eussez,
Plus à priser de loyaulté tu feussez
Que d'avoir faict si lasche trahison
A celluy là qui, sans comparaison.
T'a longuement beaucoup plus fort amée
Qu'onques ne fit Dido le roy ^née.
Ou que Paris Hélaine impudicque;
Encores faict, non obstant ta traficque
HABANDONNÉ. 201
Et villenye : le cueur plus noble il a
Que nompas cil qui te depucella,
Ou que celluy que as voullu de ta grâce
Mectre et bouter en sa désirée place,
Lequel jà saiche que, tant n'ayt de richesse
Comme tu as, néantmoins sa noblesse
Vault bien la tienne, son cueur est immuable
Contre le tien, qui est trop variable.
Ingrat, mauvais, lequel vit sans police,
Tant seullement tirant à l'avarice.
Je suis certain que en trouveras dix mille
Plus opulans, plus beaulx et plus habilles,
Plus triumphans, éloquens sans mesure,
En rhetoricque sçavans plus que Mercure,
Ingénieux, puissans et bien formez,
Frisques, mignons, et trop mieulx renommez
Que je ne suys, farcys en beau langaige.
De besoigner tousjours prestz à l'ouvraige ;
Mais dire je oze, escoutes bien mes ditz,
Que en ce monde tu n'en trouveras dix
Qui tellement eussent crainte de faire
Chose parquoy je te deusse desplaire.
Je suys celluy, la chose est bien notoire,
Qui a laissé le menger et le boyre,
Qui a laissé maistre, terre et chevance,
Honneur, soûlas, et mondaine plaisance,
Qui ay banny de moy toute sagesse,
Des bonnes meurs laissé la belle ' adresse.
Qui ay acquis en lieu de bien follye.
En lieu de joye triste melencolie,
I. Imp. : bellee.
202 Epistre d'ung Amant
Pour seullement les tiens désirs parfaire,
Et, sans faillir à tes mandemens plaire,
Pour te donner esbas, joye et lyesse;
D'ont maintenant j'en sue de destresse,
Veu que je y ay exposé maint salut <,
Et, qui pis est, j'ay laissé le salut
De ma pouvre ame comme ung homme follastre,
Non crestien, mais ung vray idolastre;
Car plus prisée je t'ay que nompas Dieu,
D'ont je souppire et pleure en chascun lieu,
Recongnoissant ma trop grande hérésie,
Mon dur vouloir et faulse fantasie.
Pour ceste cause, tout banny de soûlas,
A haulte voix pleurant, je crye : « Hélas!
« Mon benoist Dieu, quant de toy me recorde,
« Vueillez de moy prendre miséricorde. »
Vien ça, dur cueur, remply d'ingratitude,
Tant seullement ayant folle habitude,
Toute farcye de pure lascheté,
Avecq l'infaiste^ déesse Faulceté,
En quel pays, ou en quelle province,
Quel gentilhomme, quel grand seigneur ou prince,
Quel advocat, paige, clerc, procureur
Quel mécanicque, ou rustault laboureur
Eusse jamais^ peu trouver en ce monde
Qui de vouloir et pensée immonde
Eust renoncé la court célestielle
Pour se servir'* à femme si cruelle?
I. Salut, pièce d'or au type de la salutation angélique.
— 2. Peut-être faut-il lire ; infakte. — 3. Imp. : jamnis.
— 4. Au sens de s'asservir.
HABANDONNÉ. 20^
Qui eust commis son infortunée ame
Entre les mains de si mauvaise femme,
En grand dangier, comme une ame perdue,
Estre au gibet de Pluton, estandue ?
Je croy que nul n'eust voulu tant forfaire
Envers son Dieu, pour à toy satisfaire
Comme j'ay faict, dont feray pénitence,
S'il plaist à Dieu, et pour ma recompense
M'a[s] mis derrière; c'est ung merveilleux^ compte.
Aulcunement de moy ne faisant compte,
Tu m'as laissé, pour plaisir ailleurs prendre
Où mieulx y a, par adventure, à prendre.
Tu m'as laissé, quant m'as veu en dangier.
Comme si j'eusse esté ung estrangier.
Plongé en larmes, venantes de ma teste.
Ne plus ne moings que si j'eusse esté beste.
Non congnoissant ta faulceté trop grande ;
Cueur n'est si bon qui de douleur n'en fende.
Tu m'as laissé, allors que je pensoye
Avoir de toy sempiternelle joye.
Fondant en pleurs et en gémissemens,
Oultré de dueil et de encombrement,
En une fosse qui est dicte Tristesse;
Mais j'ay esté en cruelle destresse.
Par toy, ma dame, qui t'est grosse laidure.
Sans regarder ta grande forfaicture,
Lyé des chaînes du meschant desespoir.
Desquelles yssir je n'ay jamais espoir,
Sans que Atropos ma pouvre vie termine.
Ou mon corps mecte avecques la vermine
!. Imp. : mervikux.
204 Epistre d'ung Amant
De !a maison de Cérès terrificque,
Par ung mortel accident horrificque.
Parquoy concluz, o Dame impitoyable,
Tu as fait œuvre' qui est trop misérable
De m'avoir mis en estât si villain.
Las ton vouloir fut par trop inhumain
Me faire mal, sans l'avoir mérité;
Mais, puisque ainsi ta grande iniquité
Me parforce que tellement je meure.
Je te supply point ne - faire demeure.
En récompense du ma! que j'ay pour toy,
Affin que l'on se souvienne de moy.
Dessus ma tombe cette épitaphe mettre,
Qui n'est pas faict de la main de bon maistre,
Mais, quoy que soit, faict fut en son bon sens,
Tendant ad ce qu'il fust veu des passans.
Qui s'amuser vouldront à cestuy lyre;
Tel te l'envoyé, assez perfumé d'ire:
RONDEAU.
En ce tombeau, par fatalle ordonnance.
Est mis le corps d'ung enfant gracieulx.
Au faict d'amours par trop adventureux.
Quant il prenoit en ce monde croissance.
Par une femme plaine de décepvance
Mangent les vers ses membres langoureux
En ce tombeau.
I. Imp. : couvre. — 2. Imp. : point ne me faire.
HABANDONNÉ. 20$
Servant Amours de toute sa puissance,
Au nombre escript il est des malheureux.
Jamais ne fut plus loyal amoureux;
Veoir le pouvez, mort est de desplaisance,
En ce tombeau.
BALLADE
envoyée par le dessudit Amant à sadicte Dame.
Ingrate femme, en tout mal obstinée,
Gémir pourras cent fois ta destinée,
Situ ne changes ton vouloir autrement.
Trop contre moy je te voy animée,
D'ont ma face est de sa couleur minée
Pour la douleur que souffre incessamment ;
De jour en jour vois à declinement
Par ta meschante et perverse constance;
Traicté je suis trop rigoreusement,
Par quoy je crye très-douloureusement:
Souverain Dieu prenez d'elle vengence!
Languir m'as fait en ton loyal service.
Auquel jamais je ne perpetray vice,
Sans me donner aucun allégement ;
Ton fait estoit pour lors assez propice,
Ne tendoit point à aucune avarice.
Combien que trop me fisses de tourment;
Ce néantmoins je estoye bien aultrement
Entretenu de la tienne substance.
Mourir me fait le tien cueur maintenant,
Par quoy je crye cent fois journellement:
Souverain Dieu, prenez d'elle vengence!
2o6 Epistre d'ung Amant habandonné.
Je suis lyé, pieds et mains, d'ung gros las,
Qui me fait dire souvent : hélas, hélas 1
Me lault-il estre nourry si rudement?
Jamais n'auray aucun joyeulx soûlas.
D'en endurer je suiS desjà tant las
Que suis contrainct faire diffinement ;
Ma vie déteste, car impatiemment,
Comme remply de folle doléance
Mourir je veulx, puis qu'elle doulcement
Traicter ne veult mon triste entendement.
Souverain Dieu prenez d'elle vengence !
Princesse dure, je sçay divinement
Que, quant seras au jour du jugement,
Tu porteras une grosse souffrance
Pour tes mérites et principallement,
Car je criray devant tous haultement:
Souverain Dieu prenez d'elle vengence!
Finis.
M. choque : cil fault.
Tu lies dure .0. Lyesse^.
I. Malgré les fautes qui se sont probablement glissées
dans ce rébus, on nous permettra d'en risquer une expli-
cation. On pourrait le lire : M et point {amare pungit); cil
fault que scie choque (c'est-à-dire que choque sépare de M);
Tu nés dure point 0 Lyesse. Nous avons ainsi deux vers :
Aimer point ; cil fault que s'y choque.
Tu ne dures point, ô Lyesse,
207
Epistre du bon Frère
qui rend les armes d'Amour à sa Seur
Damoiselle en Syonnoys^.
Voici la description bibliographique de cette pièce:
f Epistre du bon fre- // re qui rend les armes //
damours a sa seur da- // moyselle en syonnoys. //
îf Et le dit des pays. — [A la fin :] Amen.
S. l. n. d. [Paris, vers 1525], pet. in-8 goth. de
8 ff. de 28 lignes à la page, imp. en lettres de
forme.
L'édition n'est ornée d'aucun bois. Les cinq lignes
de titre occupent la partie supérieure de la première
page et le reste en est blanc. Le Dit des Pays com-
mence au verso du 6" f. et s'arrête au milieu du 8'= f.
recto. Le verso de ce dernier f. est blanc.
(Bibliothèque nationale : Y. n. p. Rés.)
st-ce fortune, ou malheur mien, ou quoy,
Sans avoir faict, en ce monde pcurquoy
De maulx porter, que l'on ne pourroit dire?
Pour me aléger ne les ouse redire.
Et si ne sçay comme peus ^ endurer
1. Le Syonnois est le pays de Sion en Suisse; mais le
mot peut aussi bien être une faute d'impression pour Lyon-
nais. — 2. Imp. : plus.
2o8 Epistre du bon Frère
Ce que me poyse et congnois trop durer.
Que t'ay-je faict? En quoy ay-je failly ?
Mon cueur ou langue ont-ilz point defailiy ?
Je sçay que non, et long temps en servaige
Les as tenus et congneus par usaige,
Et tant de foys leur as mis par édict
Tes voulentés, sans avoir contredit :
Par trop plus ayse leur estoit le finir
Que ton penser desdire ou diffinir.
Mais donc que est-ce? Oh as tu eu le sens
D'avoir donné ton vouloir et consens
A désormais estre nommée tasche
Entre les gens cogniteurs de ta lasche?
Las, que est de toy, jeusne cueur de vertu ?
En quans briefz jours t'es cassé et rompu ?
Tes ennemys ont bien prins le désir
De tes proupos et malfaictz resjouyr.
Est-il possible que mes yeulx par regard
Et mon ouyr ayent mis leur esgard
Au personnaige que ton cas m'a redit?
Sans luy respondre ny remetre d'esdict,
Je te prometz que ne luy feiz proupos,
Mais prins un lict, pour penser et repos.
En si gros dueil despuis me suis tenu
Que aulcune grâce ne me a entretenu,
Comme esgaré homme allant par les rues,
Voyant par terre, quelque foys hault les nues,
De contenance et maintien despourveu.
De grosse angoisse et tristesse pourveu.
J'ay bien rayson tel plaincte démener
Et ne sçay ame qui me sçeut ramener
Propos ou dire, qu'eust formé par efiaict
QJJI REND LES ARMES d'AMOUR. 209
D'aulcune escuse ny rayson de ton faict.
La plus ingrate te peult on bien nommer
Et inconstante, mobile, renommer.
Roy Macharide ', ny César, dict Tybère,
Qui n'espargnia à Livie, sa mère -,
La mort donner, de cest ingratitude
Eurent-ils plus que toy, personne crude ^ ?
Car, quant je pense à mes pouvres effors,
Que par deux ans encomblay d'aux'' efFors
Où mis m'avoit Amours par héritaige.
De si bon cueur retenois le servaige
D'ont ne pensoys cas en ta voulenté
Que de ma part ne te feust présenté.
Feust-il plaisir, desplaisir ou péché,
Rien ne m'estoit difficil ny caché.
Las ! quant je pense, est-il froict en ce monde
Chault, paine et fain que le vivre deffonde.
Que je n'aye de si bon cueur souffert ?
Ha ! quantes foys mourir me suys offert.
Par lieux énormes -^ en remectant mes pas
Que ung seul faillir estoit le mien trespas.
Aer englacy, neyges sur moy fondans,
1 . Quel est ce méchant roi Macharide, qui par sa férocité
même ne se rattache pas au grec jxàxotp (heureux),
mais à [xàyaipa (épée) : Serait-ce le Delphien Machae-
reus, fils de baitas, qui, à la suite d'une discussion sur la
viande d'un sacrifice, perça Néoptolème de son épée ?
2. Ici nous sommes dans la vraie histoire, mais il faut
convenir que, si Tibère, qui en a bien assez à sa charge,
n'a pas été bon fils (Suétone, § l et li), il n'est nullement
dit qu'il ait fait tuer sa mère.
3. A la suite de ce vers, l'imp. met à l'état isolé la
réponse Non, qui est en dehors du vers.
4. Au sens de : de hauts.
5. Périlleux, hors de la règle, è norma.
P. F. XI 14
210 Epistre du bon Frère
Serain violant, bruyneux y difFondans
Sur le mien corps, dénué et descouvert,
M'estiés vous plus que gros plaisir ouvert?
Fièvres, colicques et enfroidis caterres,
Estois-je poinct familier de vous terres ?
Glayvez poignantz, craignois-je vous dangiers,
Qui en la nuyt se * disent prendre esbat
Et ne cerchent que noyse et desbat ?
Murs dangereux, eschellez eschaufaulx
Ratz, chiens et chatz et curieulx varletz,
Ay-je évité vous trop périlleux guetz?
Lieux abismeux, en cavernes retretz,
Avez-vous prins jamais sur moy pourtraitz?
Portes, armoires, couvertes- de maisons,
Soubz-litz^ et coffres, dictes en vous raysons.
Pour te aler veoir et donner passetemps,
Ay je espargnié mon pouvre corps au temps ?
Ta liberté ay tousjours préservée
Par ma peine et honneur réservée ;
Je ne pourrois escripre mes travaulx,
Tu le sçais bien, ni dangiers nocturnaulx.
0 triste amour, que tant de gens cruxies-^,
Tous biens et corps comprime[s] et essuyés.
Ditz-moy ung peu, ay je par négligence
Dont mérité ce mal et desplais'\nce.
Las! et pis est, quant j'ay bien deffendu?
Pense à mon âme, qui a tant offendu
Son Souverain pour te vouloir servir.
Dont bien pourroit gros meschief deservir ;
1. Imp. : ce. — i. Au sens de toits. — 3. L'espace vkie
sous le lit, ou plutôt !e second lit en tiroir. — 4. Au sens
de crucifies.
Q_UI REND LES ARMES d'AMOUR. 211
Ung seul penser n'a mys à perfection
Durant deux ans que en ta dévotion ^ ;
Si luy sembloit à l'église aler.
Ce n'estoit donc que pour déambuler
Et endardir ses^ yeulx pour entretien
Sur toy, voyant ta grâce et maintien,
Non pas tousiours, craignant estre aparçeu
De Faulx-Dangier, qui souvent l'a déçeu.
Las! quantes messes plus a voulu bien veoir
Que les escriptz escouter au devoir.
Et, ce durant, tant de maulx que contemple.
Faitz et pensers, que ne seroient que exemple
Maulvais donner qui les vouldroit noter,
Dont ignorans s'en pourroient pernoter.
Entre mondains ma vertu et renom
A esté myse vuide de tiltre et nom ;
M'a-t-on dit : « Fol, sot et escervelé,
« Comment as tu le tien sens ravallé ? »
Et oultre ce le fraiz et la despence
Par toy ay mise, comme sçay et plus pense,
Et la suyte de rien ne espargner
Fait bien le compte que a peu marchant gaigner.
Et mais encores, puisque ainsi l'on le veult,
L'on se^ contente de ce que à la fin deult,
Et prenons tout en doulce patience
Puisque plaisir en ordonne la science,
Tant que ces charges sont tenues pour rien
Pour ces^e foy donnée à vouloir bien ;
Mais, quant, sans cause ny raison oculaire,
Ains seulement par vouloir téméraire
I. Imp. : que en toy as eu dévotion. — 2. Imp. : ces.
— 5. Imp. : ce.
212 Epistre du bon Frère
Et lubricque', excessif, sans prepos,
L'on rompt tel foy, qui en prendroit repos
Sans se plaindre et douloir à par soy ?
Je ne sçay homme, sinon que jà de soi
Feust si content par gloire ou ignorance,
C^ue de tieulx faitz peult avoir tollerance.
Entre les dames, qui en ce monde ont aymé.
Aussi l'on lict leur fin et desaymé ;
Les aulcunes d'avarice on accuse,
Et les aultres par gloire l'on excuse,
Que les hommes et soy ont despesché
Et maintz saiges entre folz empesché.
Et les aultres ont villains faictz commys.
Dont maulvais bruit ont sur les femmes mis.
L'on lict que Eve fut de la destruction
Sur la vertu vraye instruction,
Et puis Jahel Sizare son amy
Ne meurdrist elle d'ung marteau, endormy-?
Et Dalila que feist elle à Sanson?
Par quel cautelle le trompa et façon?
Où-' eust le sens le pouvre Salomon?
Idolâtrant, cassast il son renom.
[Et] Jésabel son amy ordonna
Naboth mourir^, et puis se abandonna.
Ung million d'aultres ont esté de maulx cause.
Que reciter pour maintenant faitz pause.
L'on tient la femme si dangereuse beste
Que qui la hante ne revient sans tempeste;
L'on lict que elle est plaine de iniquité,
Inconstance et de fallacité.
I. Volage, glissant, lubricus. — 2. Judicum capp. V et
VI. — 3, Imp.: On. — 4. Regum libro 1, cap. XXI.
QUI REND LES ARMES D'AMOUR. 21 5
Quoy que l'on die, ne vouldrois faire blasme
Et si ne sçay que en dire, sur mon ame;
Si Bocace, Pétrarque l'on[t] descript
Et prins d'ailleurs, penses en leur descript.
Quant est de moy, jà ne plainctz ny mesdictz,
Sinon de toy, où diriges mes dictz,
Car de ton faict je sçay la vérité,
Et myeulx du mien, si le avoyes mérité.
Je ne failliz jamais de te complaire ;
Corps, âme et biens, as eu en arbitraire;
Faulte de rien je n'ay congneu en toy,
Par quoy tu deussez me avoir rompu la foy
Par [ung] tel cas et moyen oultrageux,
A ton honneur plus que à moy dangereulx.
De te dire nieschant ou villain faict
A Dieu ne plaise, je seroyes en forfaict,
Et te nommer folle, mise hors de sens;
Mes esperitz n'y treuvent bon descens.
Ha te faire vindicte par effait
J'aymeroys mieulx de vie estre deffait
Bien qu'aulcuns hommes, qui en tels cas se treuvent
Communément de ces remèdes oeuvrent ',
Et si leur semble par rayson et devoir
Estre ordonné ainsi fait pour le voir 2,
Et, si de ce justice les excuse,
Fragilité de vous aultres le accuse,
De toy aymer et servir plus que jamais
J'auroye tort, car sans cueur serois, mais
A ta personne ce que [tu] aymeras,
1 . Œuvrent rime moins mal avec treuvent que le mot
usent qui se trouve dans l'imprimé. — 2. Pro vero ; l'imp.
donne: le veoir.
214 Epistre du bon Frère
De moy et biens user tousjours pourras
En recompense des biens que tu m'as faitz
Auparavant de tes fascheux meffaitz,
Et, quelque jour estant à ton secret
Et que Rayson aura mis son décret
En tes affaires, te pourras recorder
De tous les cas que tu voys discorder,
Et en donras * le tort par ton advis
Là où verras mieulx eschoir par devis.
De mon épistre et douleur tout ensemble
As ung proufist, ainsi que il me resemble,
Car en pensant aux périlleux encombres
Qu'Amours t'a mise par ces resordz et umbres,
Avec ton sens fantastique et debilie
Pourras comprendre qu'est ung mestier agile
Que de aymer, au moins sans bien penser
Aux parties qu'on veult recompenser.
Et qu'est ung champ plain de fleurs et d'espines;
Peur ung plaisir meinent mille ruynes.
A mes amys, qui aussi vouldront lire
Le mien douleur que t'ay voulu escripre,
Entre eulx mesmes feront le jugement
De conseiller à eux jamais d'aymer;
Je ne le veulx, car trop seroit amer
A nature et instinctz ordonnés,
Par création et voulenté donnés,
Mais prendre advis et vouloir reprimer
Ce chault vouloir et rayson imprimer,
S'il est besoing d'aymer ou en quel part.
Alors largesse y pourroit avoir part.
I . Imp. : douras.
Q.U1 REND LES ARMES D'AMOUR. 21 5
Mais, par mon âme, si croys je que après tout
Que aymé auront et servy jusque au bout,
De leur quartier ou de elle sa partie
Fauldra-il prendre fâcheuse départie,
Car jalousie, raportz ou lasches tours.
Auront ^ cassé et rompu les contours,
Et ensuyvront cecy parlers, excez,
Merencolie et despenses assez.
Vélà mon homme remis en desespoir,
A l'aventure, à plat et sans pouvoir,
Et la dame sans aulcun bruict et famé
De honnesteté, mais plustost de diffame.
Velà que Amours communément par don
Pour les services laissent en guerredon^.
Pour ung, que en ce trouvères contentz,
En congnoistrés mille de malcontentz.
Or, mes amys, usés en au plaisir
Que vous vouidrez et que pourrez choisir.
Car. quant à moy, pour mes douleurs et larmes
Qui me tourmentent, j'en ay rendu les armes;
Entre les mains qu'avoient* fait le présent
Je la quicte, et ne veulx soit reprinse
De maulvais cas, mais à mon entreprinse
Donne le tort, que ainsi voulust eslire
Celle de quoy je compose et delisre.
Si eusse aymé par fort '' en aultre part,
Eusse mengé de plus gracieulx despart,
Car l'on se'^ peult despartir, ce" me semble.
Par quelque foys honnestement de ensemble.
1. Imp. : ayront. — 2. Imp. : guekrdon. — 3. imp. :
qui avoient. — 4. Au sens de par fortune. — s- Imp.:
ce. — 6. Imp. : se.
2i6 Epistre du bon Frère.
Puisque Rayson donc ainsi me commande
De congié prendre, fault je le te demande,
Mais je te prie que désormais mieulx pense
Si veulx aymer et donner récompense,
Car tant de foulx sont par Nature faictz
Oultre ceux-là que Amour tient charge faictz,
Et, si sont saiges avec la passion
Que aymer leur donne et aussi la faction
De vous aultres, dames opératives
Par jeunesse, folie, simulatives,
Tant de maulx sont par ces cas préparés
Que ne peuvent puis estre reparés.
Vifz et vivant à toy me recommande
Et prie Dieu pour la peine, et te mende
Que tu mérites par ton ingratitude
Que désormais ayes sollicitude
De accomplir tes faictz plus saigement,
Car mains que rien est tout ou saigement.
Adieu te ditz, te priant de rechief
Contente soyes à par toy ung meschief;
Péché seulet pardon plustost mérite
Que grosse peine de soy le démérite.
Finis.
S'ensuyî le Dicî des Pays.
Cy commence le Dict des Pays.
Il est inutile de répéter ici cette seconde pièce qui
a été donnée dans le t. V de ce Recueil (pp. 106-1 19).
L'édition qui suit VEpitre du bon Frire se termine
par le mot Amen.
217
La Complaincte des (juatres Elémens,
L'Aer, Feu, l'Eaue et Terre concordammens
Contre les Mondains, tant hommes que femmes,
De péchez desqueulz, horribles et infâmes,
Vengence estre faict remuèrent et demandent.
Laquelle se parfera, si de bref ne s'amendent ' .
Le cadre de cette pièce paraît être emprunté à
quelque composition du moyen-âgequin'apas en-
core été retrouvée. Quant aux pécheurs contre les-
quels les quatre Éléments se répandent en impréca-
tions, il est facile de reconnaître les Luthériens,
dont le nom figure, du reste, en toutes lettres dans
une des strophes. L'auteur était certainement un
homme d'église, peut-être même un Chanoine, si l'on
en juge par ce vers, qui semble contenir une récri-
mination personnelle :
Sur Canoniques impos sont eslevez.
Voici la description de notre plaquette :
La côplaincte des // quatres elemès. Laer. Feu.
Le // aue (t terre côcordàmens Cotre // les mon-
dains tât homes q fê- // mes. De péchez desqeulz
horri // blés et infâmes / vengëce estre // faict
I. Imp. Laquelle commence et se parfera si de bref Hz
ne s'amendent.
2l8
La Complainte
reqrèt et demàdêt Laqlle // cômence / et se parfera
si de bref// ilz ne samendent. Lacteur. S. l. n. d.
[Paris?, vers 1530]. Gr. in-8 goth. de 4 ff. de jo
lignes à la page, sans chiffres, réclames ni signatures.
La première lettre du titre est un L romain.
Au-dessus des neuf lignes reproduites ci-dessus se
trouve un bois grossier représentant un berger
entouré de son chien et de pourceaux ; derrière le
berger, on aperçoit le soleil, et devant lui, la lune;
au-dessus de sa tète sont figurées des étoiles. Ce bois
devait primitivement décorer le titre d'un almanach.
La disposition du titre permet de penser que
l'imprimeur n'a pas remarqué qu'il se composait de
six vers ; ainsi peut-on expliquer l'incorrection qui
s'est glissée au aernier.
Bibl. du baron James E. de Rothschild.
L'Acteur.
jng jour passé, triste, dolent, pensif,
)Puis peu de temps contemplant Atropos
'Prendre couroux, j'estoye fort actif
îD'ouyr meschans dire piteux propos,
Blasphémant Dieu par excréables^ motz,
Ung chascun d'eux à mal faire instruyt.
Passant mon dueil, de liesse forclos,
Me vins couche[r], cuydant prendre repos ;
Mais, quant ce vint à l'heure de minuyt,
Prenant mon somme, je vis du costé dextre
Ung oyseau blanc démenant fort grant bruyt,
I. On pourrait croire à une faute d'impression et lire
exécrables, mais on retrouve excréable plus loin; il faut
comprendre incroyable, hors de croyance.
DES QjJATRES ELÉMENS. 2l<)
Bâtant ses aesles auprès de la fenestre ;
Lors me ravit de sa patte senestre,
Me transportant en ung jardin plaisant :
Advis me fut d'ung paradis terrestre ;
Fruict y avoit très odoriférant.
Tost j'advisay, vers le soleil levant,
Les Elémens procédans toute nuyt,
Pour ces blasphèmes en eu!x fort complaignant,
L'ung après l'autre, ainsi comme il s'ensuyt:
L'Aer.
« Au meurdre! au meurdre! on mefaicttort ;
Maulditz mondains, c'est tout par vous!
N'estoit pitié qui me remort,
De bref vous destruroye tous.
Blasphémateurs me font couroux
Qui maintenant règne[nt] sur Terre ;
Contraint je suis n'estre plus doulx,
Mais me convient vous livrer ' guerre.
Gardez la Mort qui les gens serre!
Par vostre vice je suis infect :
Fol ne croyt tant qu'il soyt deffaict.
« Vomir me fault mon pestilentieux aer
Qui mort engendre, affin d'avoir vengence
Sur ces pervers qui des Dyables d'Enfer
Portent le nom, tracassans par la France,
Despitant Dieu en grant desordonnance,
Sa mère aussi, c'est ung cas détestable.
Rongeant le peuple en commettant meschance ;
Plus de maulx font que ne feroyt ung Dyable.
1 . Irap. : livrrr.
220 La Complainte
Puant je suis du faict abhominable
Et maléfice, dont je ne m'en puis taire :
Aux meschans gens a tousjours à refaire.
« On me contrainct à getter des vapeurs,
Faisant tomber ordure et puantise;
Infect je suis de ces faulx renonceurs
Du nom de Dieu en despiteuse guise,
Le mauigréant en énorme devise,
Jouant aux dez, despendant leur argent,
Rians, chantans, démenant paillardise,
Delaissans Dieu, perdant leur sauvement;
Punis en sont, chascun sçayt bien comment;
Hz ont reçeu ung jour trop périlleux :
Souvent le bon paye pour le malheureux.
« Luthériens, faulses opinions
Sont en saison; de dueil j'en suis éthique;
Hérésie règne à tas et légions ;
En desarroy et par trop rumatique,
Elément suis devenu ydropique.
Enflé du mal qui est commis là-bas.
Prélatz d'Eglise, qui sçavez la pratique
De vraye loy, mettez ordre en ce cas ;
Sachez, pour vray, que Dieu content n'est pas
Du maléfice qui bons Chrestiens desvoye :
Prudent prélat ayme de Dieu la voye.
Le Feu.
i< Haro, haro ! Que je vis en souffrance
De ma vertu qui est mise en horreur!
Elément suys du feu, qui ay puissance
Pour brusler tout quant on me fait rigueur.
DES QUATRES ELÉMENS. 221
Mais les mondains usent de ma vigueur
En desarroy ; et en grande insolence,
Bruslans les villes par trop grande fureur,
Temples destruitz et mis en décadence,
Brusler les bledz, c'est commis violence
Trop excréable, et pire que caterre :
Homme affamé ne gette pain à terre.
« Tremblez, tremblez, princes, prélatz, barons !
Courroucé suys, car on me fait oultraige.
Esse bien faict soustenir bougerons ^
En voz pays, par villes et villages?
Puis çà, puis là ilz vont faire ravage,
Destruisant tout en mengeant le Commun"-^;
I. Bougeron est le même mot que boutgre ou bougre,
c'est-à-dire Bulgare. L'hérésie des Bogomiles, dont les
adeptes se recommandaient pourtant par une vie ascétique,
inspira aux Chrétiens occidentaux une horreur profonde
pour les Bulgares, dont le nom devint un terme de mépris
appliqué aux scélérats les plus abjects, particulièrement aux
sodomites. On trouve la même signification attachée à leur
nom dans l'anglais moderne. On pourrait dresser une
curieuse liste des noms d'hérétiques qui passèrent dans
l'usage populaire avec une signification injurieuse. La
dénomination de Bohémiens donnée en France aux Tsiganes
(dénomination qui se trouve déjà dans le Theatrum orbis
terrarum d'Ortelius), paraît avoir son origine dans la
guerre des Hussites ; les Turlupins, dont le nom s'est déjà
présenté dans ce Recueil (t. II, p. 272), étaient une secte de
Vaudois qui fut condamnée au feu en 137} (voy. Le Roux
de Lincy, Livre des Proverbes franc., 2^ éd., t. II, p. 66);
les Picards, dont le nom est souvent cité par nos anciens
auteurs avec une signification injurieuse, notamment par
Villon {Grand Testament, V) et par Gringore (éd. Jannet,
t. 1, p. 325), étaient aussi une secte de Vaudois qui fut
détruite par Jean zizka, en 1420, etc., etc.
2. C'est-à-dire le menu peuple. On a plus d'une fois
222 La Complainte
Enormes sont plus que beste sauvaige
Et plus villains que ung sodomite' brun.
Croyez, pour vray, que le temps importun
Que vous avez c'est pour ce maléfice :
Prince prudent doyt hayr villain vice.
« Pensez-vous point à tant de régions,
Que j'ay bruslez - par divine haultesse,
Lesquelz faisoyent des maulx à millions,
D'ont sont tiniz en douleur et tristesse,
Trahyson faulse qui tient aucuns en laisse ?
Gardent soy bien, car trop sont inhumains ;
Dame Avarice est leur bonne maistresse,
C'est, tout leur dieu quant ilz ont en leurs mains,
Puis leurs consors sont eslevez, haultains,
Ainsi qu'ilz pensent, en office damnable :
Orgueil mondain n'est jamais pardurable.
« Me crainct on point.? C'est moy qui tout consome ■•,
Plus tost annuyt que d'attendre à demain ;
Brusler je veul.x usuriers tout en somme,
Loups ravisans qui ont gorges d'arain.
Une bragarde'' par orgueil trop haultain
Se damnera pour se faire valoir.
Et puis ung aultre, qui fillera sans main,
Ravir[a] tout de faict et de vouloir ;
De mon grant feu veulx faire mon devoir
A les brusler eulx et tout leur filtasse ^ :
Mauvaises gens font malheureuse place.
rencontré la même expression d?ns ce Recueil ; voy.
notamment t. IV, p. 141.
1. Sodomites, terme de mépris appliqué aux soldats.
2. Imp. : brusler.
3. Imp. consume. — 4. Imp. : brygarde. — s. Lignée?
DES QJJ AIRES ELÉMENS. 22^
L'Eaue.
(( A mort, à mort! pervers et desloyaux,
lmpositeur[s] d'impos par trop maulditz !
Vous estes cause qu'i se font plusieurs maulx,
D'ont du grant Dieu estes tous interditz.
Elément suis qui, dès le temps jadis,
Feis ung déluge dessus les humains corps :
Mille larrons — plus en a que n'en dis —
Je destruyray et aussi leurs consors,
S'ilz ne s'amendent ; j'en rendray tant de mors
De mon déluge par trop espouventable :
Sage est l'homme qui craint chose admirable.
« Sur Canoniques impos sont eslevez,
Sur ung chascun, la chose est évidente;
En honneurs ' sont gros larrons relevez
Par leur rapine et usure patente.
Esse bien faict de faire mettre en vente
Les biens des povres sans aucune raison ?
Prendre partout c'est chose imprudente;
Moy, Elément, j'en suis en desraison.
S'on ne corrige de bref ceste saison,
Je y envoyeray déluge trop horrible :
Au puissant Dieu il n'est rien impossible.
« Serez-vous point quelque jour assouviz,
Glorieulx folz, vaisseaulx à villennie.?
D'estre masquez estes tous estourdis ;
Du jeu de dez vostre chair est honnie ;
Après excès vous fault une rôtie.
Tous les matins, au despens du Commun.
I. Imp. : honneurs.
224 La Complainte
Puis pour braguer vous fault robe jolye ;
Mais qu'on en ayt, d'où il vient, c'est tout ung;
Pensez vous point au merveilleux desrun '
Que je doibs faire et que j'ai desjà faict?
L'homme est puny selon qu'il a forfaict.
« Achaya, royaulme de renom,
Thessalia aussi pareillement,
Par mon déluge j'ay taict perdre leur nom,
Et quant et quant noyé toute la gent.
Ces capitaines, qui prennent de l'argent
Des povres gens quant ont eu la passade.
Gens de guerre par trop inconstamment
Despitent Dieu, y prenant leur aubade,
Puis à leur hoste baillent la bastonnade;,
Disant : « Villain, baille çà ung escu » :
Quidoibt noyer ne peult estre pendu.
La Terre.
« A l'arme, A l'arme! J'ay souvent des assauix ;
Abismer veulx; on me faict trop d'ennuys.
Elément suys qui souffre plus de maulx
Que nul des aultres, d'ont despité en suys.
Hélas, hélas ! je sers pour les appuys
A tous mondains, c'est ma droicte nature ;
Mais j'ay grant paour que tost ne soient destruitz
En perpétrant si grande forfaiture ;
I . Bouleversement. — On trouve dans l'ancien français
le verbe desruner, que Nicot et Cotgrave enregistrent encore
et qui s'est conservé dans le patois normand (dép. du
Calvados), avec le sens de u desajancer une chose qui est
bien entamée et ordonnée. » Nous avons cité plus haut,
p. 63, le mot run.
DES QUATRE s ELÉMENS. 22'^
Paix est bannye; Noise est en nourriture;
Discorde règne ^ ; les Turcz le sçavent bien :
Qui tue son frère doit perdre tout maintien.
Quant Printemps vient, je faitz,[bien] mondebvoir
D'eslever bledz, vignes pour nourrir l'homme,
Mais les meschans [vont] du tout leur povoir
Blasphémer Dieu ; c'est leur plaisir ^ en somme.
L'ung dira mal du Sainct Père de Romme ;
A detracter chascun d'eulx se déguoise ;
Ung hereticque dira qu'i sçayt bien comme
Se fault régir; cela par trop me poise ;
Son maléfice engendre toute noise,
Car sonné est au son du tabourin :
Blasphémateur n'a souvent bonne fin.
Stérile suys et tout par les excès
De Pallardise qui règne oultre mesure
Dedans esglises; on en tient les procès;
C'est au grant Dieu [trop] excréable injure.
Ne doubtez point que ceste forfaicture
Est souvent cause que n'avez point devins;
Bledz sont greslez par ceste ville ordure ;
Fruictz sont destruictz par ces pervers mâtins;
Par adultères sont engendrez mutins 3,
Occisions, car le vice est infâme :
Malheureulx est qui est damné par femme.
Peuple mondain, note bien nos raisons
Et te despêche d'amender ton erreur.
Ou je t'asseure que toy et tes maisons
I. Imp. : est à règne. — 2. Imp. : palisir. — 3. Au sens
de mutineries.
P. F. XI 15
226 Complainte des quatres Elémens.
Du vueil divin serez mis en horreur ;
Nous Elémens, sommes en tel terreur
De ton meffaict que c'est ung piteux cas,
Car à Sathan tu as si grant saveur
C^ue avant longtemps te fauldra dire hélas.
Pour ce bien tost cherche vers Dieu soûlas :
Qu'il te pardonne, tu y es incité :
En fin on trouve ce qu'on a mérité.
Et pour tant, mes amys, je vous prie
Que pensez tous à vostre folie'.
I. Peut-être conviendrait -il de ramener ces deux vers à
huit pieds :
Pour tant, mes amys, je vous prie
Que pensez à vostre folie.
I
;?27
Epistre
de la venue de la Royne Aliénor
au Royaulme de France
et du recouvrement de Messieurs
les Daulphin et Duc d'Orléans
[par Jean Serre].
[1550-]
Eléonore d'Autriche, sœur aînée de Charles-Quint,
naquit à Louvain en 1498. Elevée à la cour de
son frère, elle fut mariée en 1 5 19 au roi de Portugal
Manuel, dit le Grand ou le Fortuné, qui mourut peu
de temps après (1^21). Elle fut promise alors au
Connétable de Bourbon, mais, après la bataille de
Pavie, Charles-Quint et surtout Marguerite d'Au-
triche crurent utile à la politique impériale de la
faire épouser au roi de France. La première clause
du traité de Madrid (14 janvier i ^26) stipula le ma-
riage d'Eléonore avec François I" ', mais la reprise
des hostilités suspendit ces projets d'alliance. Trois
I. Voy. sur les premières fiançailles de François I",
Mignet, Rivalité de François I" et de Charles-Quint, t. II.
p. 185.
228 Venue de la Royne
ans et demi plus tard, le second traité de Cambrai
(5 août 1 529) imposait à François I*"" l'obligation de
tenir les promesses qu'il avait faites à Madrid. Le
mariage du roi de France avec la sœur aînée de
l'Empereur fut une des conditions de la paix. Charles-
Quint s'engageait à délivrer contre rançon les enfants
de France détenus comme otages, mais il s'écoula
près d'une année avant que François !«■■ se trouvât en
mesure de payer la somme énorme qu'il devait
remettre à l'Empereur. Ce fut seulement au mois de
juin 1530 que les jeunes princes, suivis de près par
la reine Eléonore^. se mirent en route vers la fron-
tière française, accompagnés du Connétable de Cas-
tille. L'Epistre que nous publions nous donne sur
tous les incidents de cet échange, si longtemps dé-
siré, si impatiemmentattendu et que devaient retarder
encore les difficultés sans nombre soulevées par les
agents de Charles-Quint, les détails ies plus inté-
ressants et les plus circonstanciés. Elle complète
ainsi le récit assez succinct de Martin du Bellay- et
vient confirmer la relation plus développée que
MM. Cimber et Danjou ont insérée dans leurcollec-
1 . Marot, qui composa un Chant de joye à roccasion de
la délivrance des Enfants de France, présenta à la nouvelle
Reine, lors de son passage à Bordeaux, une épître de cir-
constance. C'est dans cette pièce [Epistre XIV) qu'il fait
allusion à l'amour qu'Eléonore avait conçu pour Fran-
çois F'', avant même de l'avoir vu ;
N'est-ce pas toy qui du Roy fut esprinse
Sans l'avoir veu, mesmes après sa prinse,
Où tellement aux armes laboura
Que, le corps pris, l'honneur luy demoura.
M. Mignet (libr. cit., t. II, p. 172 et 7}) raconte d'après
Sandoval et d'après une lettre de Charles-Quint, comment
Kléonore elle-même déclara qu'elle préférait François l^'
au Connétable de Bourbon.
2. Voy. Collection complète des Mémoires relatifs à l'his-
toire de France, publ. par M. Petitot, V" série, t. XVllI,
p. 90-97.
ET Recouvrement de Messieurs. 229
tion '. Notre Epistre est d'autant plus curieuse que
le témoin oculaire dont elle contient la narration
n'est autre que Jean Serre, l'auteur de farces, dont
Marot a composé i'épitaphe. L'importance et l'intérêt
historique de ce document nous ont décidés à lui
donner une place dans ce Recueil, bien qu'il soit en
prose et que la poésie n'y soit représentée que par
une simple ballade. H servira de commentaire à une
pièce qui figure dans un des premiers volumes de
notre collection -, en même temps que d'introduc-
tion aux deux petits poèmes qui suivent.
Les historiens, notamment M. Michelet et M. Henri
Martin, ont blâmé avec une grande sévérité le traité
de Madrid. L'état d'affaiblissement des armées de
Charles-Quint, la mauvaise situation militaire de ce
prince eussent peut-être permis à Frarçois !«•' d'exiger
des conditions moins défavorables ; mais, d'autre
part, le traitement rigoureux infligé aux Enfants de
France, qui, séparés de leurs serviteurs, avaient été
enfermés dans une véritable prison, était de nature
à faire craindre pour leur vie. François I^"" sacrifia
les intérêts généraux du pays à l'amour paternel et
à ses sentiments de famille; cependant, sans vouloir
le défendre d'une manière absolue, il importe de se
rappeler que la France, fatiguée et affaiblie par
quinze années de guerre, d'envahissement et de
1. La Prinse et Délivrance du Roy, Venue de la Roy ne, seur
aisnée de l'Empereur, en France, et Recouvrement de Messei-
gneurs les Daulphin et Duc d'Orléans, dans les Archives
curieuses de l'histoire de France, publ. par Cimber et
Danjou, i"= série, t. II, p. 2sj-45i- — Quant à la célé-
bration du mariage royal, qui eut lieu sans aucune solen-
nité, nous renverrons au travail publié par MM. Lamazeulh
et l'abbé Barrère dans la Revue de Gascogne, t. XIII (Auch,
1872, in-8°) et à la critique de ce travail par MM. La-
beyrie et Couture {ibid. t. XIV, 1873),
2. La Présentation de Mes Seigneurs les Enfans de
France, par Nicolas Hauville, t. V, p. 85-93.
2 50 Venue de la Royne
pillage, aspirait à la paix et croyait voir dans
ralliance du Roi avec la sœur de l'Empereur le gage
certain d'une paix durable. Ce sentiment, qui était
celui du peuple, est exprimé avec une touchante
naïveté par les prisonniers dont nous reproduisons
les suppliques. Il est vrai que nul plus qu'eux ne
devait profiter du mariage royal.
C'était, en effet, un usage traditionnel sous l'an-
cienne monarchie, lors de l'avènement d'un roi ou
d'une reine, d'ouvrir les portes des prisons, au
moment où ils faisaient leur entrée solennelle dans
une ville, et de rendre la liberté aux détenus'. Il ne
faudrait pas croire, pourtant, que tous les condamnés
fussent élargis. La justice trouvait moyen de frauder
la clémence du souverain. Les grands criminels, ou
ceux qu'on avait intérêt à retenir sous les verrous
étaient transférés peu de jours avant l'entrée du
souverain dans quelque château voisin, et la faveur
royale ne s'étendait que sur les condamnés coupables
de délits sans gravité-. D'autre part il arrivait que
des hommes, qui n'avaient pas la conscience bien
nette, se constituaient prisonniers la veille de l'entrée
du Roi ou de la Reine, et se trouvaient ainsi
désormais à l'abri des poursuites.
Un acte authentique qui nous a été conservé par
Sauvai nous fait connaître le nombre des prisonniers
parisiens qui en 1 550 furent jugés indignes d'obtenir
leur grâce. Quarante-neuf individus furent « trans-
férés des prisons du Chastelet, et menés au chastel
1. Voy. une allusion à cette coutume, t. IV, p. 191 de
ce Recueil.
2. Voy. l'introduction (p. xxiij) de la pièce suivante :
L'Entrée de François I", roi de France, dans la ville de
Rouen, au mois d'août ijiy: réimprimé [5(c| d'après deux
opuscules rarissimes de l'époque et précédé d'une intro-
duction par Charles Robillard de Beaurepaire : Rouen, imp.
de Henry Boissel, 1867, pet. in-4" (publication de la Société
des Bibliophiles Normands).
ET Recouvrement de Messieurs. 2^1
de Sèvre, près Saint-Cloud, pour éviter rentrée de la
Reine. » Quinze autres prisonniers, formant un second
détachement, furent aussi «transférés des prisons du
Chastelet et menés au chasteau de Sèvre pour être
détournés à l'entrée de la Reine, auquel lieu de Sèvres »,
ajoutent les comptes de la Prévôté de Paris, « ils ont
été gardés dix-huit jours'. »
Il semblerait, d'après ces chiffres, que les prison -
niers parisiens furent moins favorisés (ors de l'entrée
d'Eléonore qu'ils ne l'avaient été dans d'autres cir-
constances, notamment à l'entrée delà reine Claude,
au mois de mai 1517, lors de laquelle dix seulement
d'entre eux échappèrent à la grâce royale^, mais les
Comptes de la Prévôté nous fournissent l'explication
de ce fait. La plupart des prisonniers transférés à
Sèvres étaient des brodeurs, que le Roi avait fait
jeter en prison pour qu'ils achevassent plus vite
quelque ouvrage destiné à la nouvelle reine ^•.
Le château de Sèvres était le lieu choisi d'ordi-
1. Sauvai, Histoire et Recherche des Antiquités de la
ville de Paris, Paris, 1744, t. III, p. 614, n"' 595 et 596.
— Le même auteur (t. IIl, p. 538, n" 439) parle égale-
ment de cinq prisonniers détournés en 1505 lors de l'en-
trée de la reme à Paris.
2. « Plusieurs Sergens qui par ordonnance de la Cour
avoient conduit au chasteau de Sèvre, au moyen [sic'' de l'en-
trée de la Reine, dix prisonniers des prisons du Chastelet,
tous larrons, voleurs et meurtriers, pour iceux être gardés
jusqu'à ce que ladite dame ait fait son entrée, pendant
lequel tems lesdits sergens y ont vaqué douze jours et
douze nuits, par certification du vingt-quatrième may 1517.»
Sauvai, loc. cit., p. (96, n" 500.
3. « Noble homme Henri de Livre '\sic\, seigneur de
Sèvre, pour seize prisonniers menés au chasteau dudit Sevré
pour cause de l'entrée de la Reine, et aussi pour quarante
quatre compagnons brodeurs, qui par ordre du Roi avoient
été mis prisonniers au Chastelet, tous lesquels prisonniers
avoient été transférés dudit Chastelet audit chasteau de
Sèvre. » Sauvai, loc. cit., p. 614, n' 598.
2p Venue de la Royne
naire pour y transférer les prisonniers en pareil cas,
et le seigneur de Sèvres paraît s'être fait un revenu
de l'hospitalité qu'il donnait aux condamnés indignes
de pardon. C'était lui qui en 1517 avait reçu les dix
prisonniers renvoyés de Paris ^ ; c'est lui qui logea
les condamnés et les brodeurs en 1 5 50 ; ce fut encore
lui qui en I ^36 abrita ceux à qui ne devait pas profiter
l'entrée du roi d'Ecosse ^.
Nous reproduisons la lettre de Jean Serre d'après
une plaquette dont voici la description :
f, Epistre de la ve-//nue de la royne Aliéner ou
royaulme de France et du re//couuremêt de mes-
sieurs les Dauiphin et duc dorleans. — ^ Finis coro-
nat. Pet. in-8 goth. de 12 flf. de 27 lignes à la page,
avec manchettes marginales^, sign. A.-C.
Au titre, un bois représentant un écu parti de
F'rance et d'Espagne.
Au verso du titre, un bois gravé au trait qui
représente la reine assise sur un trône, son sceptre
à la main, et couronnée par un évêque en présence
de divers personnages.
La lettre s'arrête au recto du 12" f. et est immé-
diatement suivie d'une Ballade au peuple François.
Bibliothèque de M. le comte de Lignerolles
1 . « M"' Henri de Lièvre, seigneur de Sèvre, par ordon-
nance des Trésoriers de France, du onzième décembre
I S 17, pour dix prisonniers, meurtriers, larrons, qui furent
détournés à l'entrée de la Reine Marie et menés du Chas-
telet au chasteau dudit Sèvre, et, pour les garder, quatorze
personnes. » Sauvai, loc. cit., p. J96, n» 503.
2. « Plusieurs prisonniers menés de la prison du Chastelet
au chasteau de Sèvre pendant l'entrée du Roi d'Ecosse faite
en cette ville de Paris (Frère Jean-Baptiste Palmoisin étoit
du nombre des prisonniers), et y furent gardés huit jours. »
Sauvai, loc. cit., p. 619, n° 676.
3. Nous reproduisons les manchettes en note, en carac-
tères italiques.
ET Recouvrement de Messieurs. 233
(exemplaire provenant de la vente de M. Aug. Vei-
nant 1860, n" 375 du Catalogue).
A Maistre Estienne Proust, Gymnasiari^ue du
Grant Précygny en Touraine^.
jrère et compaignon, obtempérant à ta
■^prière, qui m'est commandement, de toy
1^^^ participer des nouvelles qu'avons en ce
L^^quartier, j'ay bien voulu te faire la pré-
sente pour toy faire scavoir, et à la bonne compaignie
où tu es, les bonnes œuvres qui ont esté faictes ces
jours naguères passez. Après beaucoup de passions,
peines et dissimulations, supportées par hault et
puissant Seigneur Anne de Montmorency, Mares-
chal et Grant Maistre de France -, en la charge
qu'il avoit pieu au très chrestien Roy Françoys, pre-
mier de ce nom, nostre sire, luy donner de venir
recepvoir la très chrestienne Princesse dame Elliénor,
douarière de Portugal et seur de l'Empereur
1. Pressigny-le-Grand, chef-lieu de canton de l'arron-
dissement de Loches (Indre-et-Loire), est situé à 32 kilom,
de Tours et est devenu célèbre par la découverte, en 1864,
d'un immense atelier d'armes et d'outils en pierre de l'âge
celtique. — Mais que veut dire gymnasiarque du Grand
Précigny ? Un gymnasiarque, c'est le chef de gymnase, pris
dans les deux sens d'école de palestre, et d'école de philo-
sophie. Pour qu'Etienne Proust fût proviseur, il fallait
donc qu'il y eût un Collège au Grand Précigny. Quand on
se rappelle le passage (1. IV, ch. XUl), où Rabelais parle de
la Passion de Saint- Espain, petit village de Touraine, qui
a eu, à ce moment du moins, de la réputation pour ses
représentations théâtrales, on serait tenté de supposer
que cet ami de Jean Serre appartenait aussi au théâtre
et que son gymnase n'était qu'une troupe de comédiens.
2. Anne, fils de Guillaume de Montmorency, né en
1492, mort en 1567. C'est pour lui qu'Henri II érigea en
duché-pairie la baronnie de Montmorency (iJ5i).
2^4 Venue de la Royne
tousjours auguste, en Royne de France comme à
celuy de qui ledit Seigneur a eue l'expérience en
ses pnncipaulx affaires, et aussi adviser le lieu et
passage où la délivrance et recouvrement de très-
haulx et très puissans Princes Messieurs les Daulphin
et Duc d'Orléans, ses enfants, se pourroit seurement
faire.
C'est que ledit Seigneur Grant Maistre de France,
qui arriva à Rayonne pour ceste cause le lendemain
de Nostre Dame de Mars. xxvi« jour dudit moys',
accompaigné de Réverendissime Monsieur le Cardinal
de Tornon 2, Messieurs les Contes de Tende-^, deCler-
mont^ et d'Hinnyères', Chevaliers de l'Ordre, et de
plusieurs autres grans Seigneurs, par sa bonne et
extresme diligence avec le Connestable de Castille^,
le Seigneur du Prat", venus aussi pour ceste cause
1. Le samedi. L'Annonciation, qui est le 2$, était tombée
en 1 530 un vendredi.
2, François de Tournon, archevêque d'Embrun, puis de
Bourges, né en 1489, mort en 1562. Il venait d'être promu
au cardinalat par Clément VII.
5. Claude de Savoie, comte de Tende, né en IS07,
mort en 1566. Il avait succédé à son père René, bâtard
de Savoie, en 1525, comme conseiller et chambellan du
Roi, gouverneur de Provence, grand-sénéchal, lieutenant
général et amiral des mers du Levant.
4. Pierre de Castelnau, baron de Clermont-Lodève,
grand-maître au gouvernement de Languedoc, frère du
cardinal de Clermont.
j. Jean d'Humières, qui avait été ambassadeur en An-
gleterre (i 527) et qui devint plus tard l'un des gouverneurs
du Dauphin. Il mourut en 15J0.
6. Ce connétable était Don Pedro Hernandez deVelasco,
qui avait succédé à son père, Don Inigo Hernandez de
Velasco, duc de Prias. Le père et le fils eurent successive-
ment la garde des Enfants de France. Don Pedro fut
assisté dans ses fonctions par son frère Inigo de Tovar,
marquis de Berlanga.
7. Louis de Praet, conseiller de Charles-Quint, fut
chargé par ce prince des plus délicates missions. C'est lui
ET Recouvrement de Messieurs. 2^5
pour la part de l'Empereur à Fonterrebye, oii ledit
Seigneur Grant Maistre fut par plusieurs foys parla-
menter avecq eulx de l'aiTaire pour lequel il estoit
venu, lequelz ' susditz de l'Empereur avoyent, ne
sçay à quelz fins, tousjours différé jusques qu'ilz
n'ont plus sçeu que controuver ne dire. A tant faict
que le jour de ladicte bien heureuse et désirée déli-
vrance, après beaucoup d'assignations et prolonga-
tions faictes d'iceluy jour, par grâce de Dieu fut le
premier de ce mois de juillet, dernier de la plaine
marée, environ huict heures après midy, sur le point
que le soleil cache ses rays en la mer occidentalle.
Et, pour toy advertir de l'ordre et manière que
fut faicte à ladicte délivrance ", pour seureté d'un
costé et d'autre, furent ou paravant levez pourchas-
cune partie, d'ordonnance faicte- par les dictz Grant
Maistre de France et Connestable de Castille, mille
hommes de pied et cent de cheval, armez en hommes
d'armes, et, pour en parler à la vérité , après
avoir veu les ungz et les autres, jugeroye que ceulx
de pied du costé d'Espaigne estoient mieul.x gens de
guerre et vieul.x souldars que les nostres *, combien
qu'ilz fussent bien triumphans, carie moindre desditz
Éspaignolz montroit avoir présence et visage de
Capitaigne. Quant aux gens à cheval <^, c'est chose
certaine que les nostres estoient par trop mieulx en
a. La manière de l'accord faict pour la délivrance de
Messieurs.
b. Les souldars d'Espaigne plus gens de guerre que les
Francoys.
c. Les gens à cheval de France meilleurs hommes d'armes
que Us Espaignolz.
qui, pendant la captivité de François l", fut envoyé auprès
de la régente de France. M. Le Glay {Négociations diplom.
entre la France et l'Auîr.) a publié un très-grand nombre
de lettres de ce personnage.
I. Imp. : le quelles. — 2. Imp. : faictes.
2^6 Venue de la Royne
ordre que ceulx d'Espaigne, et tous si bien montez et
si bien armez qu'il enfutdelongtempsveu es guerres.
Aussi, quelque jour par avant celuy de la dicte
délivrance, furent députez xij gentilz hommes Fran-
çoys et xij Espaignolz,quial!èrent dix lieues, les Fran-
çoys aux environs du costé d'Espaigne et les Espai-
gnolz du costé de France, veoir et visiter s'il y avoit
assemblée quelconque oultre le susdit nombre or-
donné. Et, leur relation faicte et entendue, l'artillerie
dudit Fonterrebye fut desmontée des bastions et
aultres forteresses et reduycte es lieux qu'elle fut
lorsque nostre dit Seigneur le très chrestien Roy
Françoys y fit son passaige et fut semblablement
délivré.
Et, le jour Sainct Pierre, qui fut le mercredy
vingt neufviesme de juing dernier passé, voyant ledit
Seigneur Grand Maistre que, s'il eust perdu la pro-
chaine marée, il luy failloit encores en atendre une
autre et en dangier avecques ce de perdre et temps
et atente, il se délibéra d'aller à Fonterrebye sçavoir
resoluement la voulenté, intention dudit Connestable
de Castille, lequel il trouva au lict, contrefaisant le
malade pour monstrer qu'il ne povoit pour lors
entendre fors que à sa santé « et prya ledit Seigneur
Grant Maistre de vouloir accorcer que le jour de
ladicte délivrance fut le dimenche ensuyvant qu'il
espéroit sa convalescence et quelques responces de
l'Empereur.
A quoy '' ledict Seigneur Grant Maistre, après
beaucoup d'autres bonnes et raisonnables remonstra-
tions, luy respondict qu'il auroit son frère, le con-
ducteur et ayant la garde de Messieurs les Daulphin
et Duc d'Oriéans ',et aultres grans personnages en sa
a. CautelU du Connestable de Castille.
b. Remonstrations de monseigneur le Grant Maistre au
Connestable de Castille.
I. Inigo de Tovar, marquis de Berlanga.
ET Recouvrement de Messieurs. 237
compaignie, desquelz il se povoit bien fier et en
donner la charge à qui bon lui sembleroit et qu'il en
vouldroit bien faire autant de quelqu'ung des siens
en cas semblable, ou soy faire porter en une chaire
sur le lieu pour ne retarder un si grant bien public-
que pour le sien seul particulier. Lors ledit Seigneur
du Prat, qui tient plustost de la Françoise nature
que de l'Espaignolle et qui ne povoit ouyr dissimuller
les affaires oultre le gré de l'Empereur, son maistre,
osa" bien dire audit Connestable que ledit Empereur
estoit fort esbahy qu'on eust tant longuement retardé
à rendre mesditz Seigneurs les Enfans, et que son
intention ne fut pas telle.
A l'heure *, ledit Seigneur Grant Maistre reprent
plus fort ses propos contre ledit Connestable de
Castille, et luy dit en oultre que, s'il voulloit plus
user de telles dissimulations et delayemens, qu'il
delibéroit s'en retourner devers le Roy, son maistre,
et plusieurs autres comminations ' qui servirent bien
à 1 affaire, lesquelles je laisse à declairer. De sorte
que ledit Connestable, vaincu de raison et de crainte,
changea sa pensée en meilleure disposition c et fut
content que le jour de ladicte délivrance fust assigné
au vendredy, premier de ce dit moys de Juillet. Et,
combien que ledit Seigneur Grant Maistre voulsist
totallement que ce fust le lendemain jeudy, dernier
jour dudit moys de Juing, qu'il devoit estre la plus
plaine marée.
Finablement, ne voulant que, pour reffus d'ung
jour, puis qu'il en avoit tant attendu, que ledit Con-
a. Icy descouvra le Seigneur du Prat, la malice dudit Con-
nestable.
b. Ledit Seigneur Grant Maistre courroucé contre ledit
Connestable.
c. Changement de vouloir dudit Connestable par les
remonstrations dudit Seigneur Grant Maistre.
I. Imp. : communations .
2^8 Venue de la Royne
nestable eust en ce matière d'excuse, il condescendit
totallement à son voulloir. Et par ainsi arrestèrent "
au dit vendredy, premier de ce dit mois de Juillet,
de matin, sur le point de la pleine marée, et sur ce
ledit Seigneur Grant Maistre, saisy de ceste resolu-
tion, s'en retourna coucher à Saint-Jehan-de-Luz,
deux lieues près dudit Fonterrebye, ou quel lieu de
Sainct-Jehan-de-Luz il avoit, depuis le second jour
de la Penthecouste, séjourné.
Et ledit jeudy, dernier de juing, à ce qu'il n'y
eust de son costé cause d'aucun retardement, manda
faire conduyre l'argent de la rançon qui estoit à
Bayonne ou dit Saint-Jehan-de-Luz, qui en est à
trois grans lieues, et le lendemain, qui fut ledit ven-
dredy, premier de ce dit mois de juillet, jour assigné
pour ladicte délivrance, après qu'il eut fait faire
deffence, à son de trompe et cry public, que nul,
de quelque estât ou condition qu'il fust, n'osast
entreprendre d'aller ne se trouver, à pied ne à cheval,
à la rivière d'Andaye, où se devoit faire l'eschange
et recouvrement de Messieurs, s'il n'estoit pour ce
enroullé et du nombre ordonné à ceste cause, sur
peine de la hard i.
Dès iiij heures c, il fit partir les xxxj muletz qui
portoient les escus de ladite rançon d^ chascun chargé
de quarante mille', et furent acompaignez desditz
mille hommes de pied et de cent de cheval, depuis
ledit Sainct-Jehan-de-Luz jusques auprès de ladicte
rivière, qui départ les royaulmes de France et de
Castille, et laquelle est entre Fonterrebye, qui est
a. Conclusion et arrest du jour et de l'heure que se devoit
faire la délivrance de Messieurs.
b. Deffence pour ne contrevenir aux acors faitz.
c. Diligence dudit Seigneur Grant Maistre.
d. L'argent de la rançon de Messieurs.
1. 1,240,000 écus. Voir, sur le prix de la rançon,
Mignet, t. II, p. 475.
ET Recouvrement de Messieurs. 239
en Biscaye, et ledit lieu apellé Andaye, qui est en
Basque, ou meilleu de laquelle rivière sus ung
pontal, expressément dressé, fut faicte ladicte déli-
vrance ainsi que te diray cy après, et sur le bort de
ladicte rivière ledit Seigneur Grant Maistre, qui y
arriva, avecques ledit argent, entre cinq et six
heures, fit ranger lesditz muletz en sorte que les
gens de l'Empereur, estanssur l'autre bort de ladicte
rivière près des murailles dudit Fonterrebye, povoient
assez clèrement veoir qu'il se présentoit de bonne
heure prest à faire ledit eschange et recouvrement de
mesditz Seigneurs, suyvant la conclusion faicte «.
Noz gens furent mis en une petite vallée, tout
auprès du pont fait pour y descendre ladicte Dame,
et mesditz Seigneurs sur le bort de ladicte rivière,
ung gect d'arbalestre loing et au dessoubz dudit lieu
de Andaye. Et, pour nostre meilleure seurté ^, le Sei-
gneur d'Esté fut ordonné par ledit Seigneur Grant
Maistre pour aller soy tenir, avecques certain nombre
de nos hacquebusiers etchevaulx plus légiers, sus une
petite montaigne au droit dudit lieu de Andaye pour
garder d'une venue du port Saincte-Marie, qui est
à une lieue près dudit Fonterrebye, sur le hault de
ladicte rivière, plus prompt et expédient passaige
pour venir là où estoit ledit Seigneur Grant Maistre,
sa compaignie et ledit argent. Estoyent aussi commis
deux gentilzhommes Françoys et deux Espaignolz,
lesquelz, sur deux galeons, garnis d'ung égal et bon
nombre de mariniers et pilottes qui faisoient raiges
de voguer, avoient fait guet la nuit précédente, pen-
sant que ladite délivrance se deust faire ledit ven-
dredy matin, ainsi qu'avoit esté résolument conclud
et arresté avecques lesditz Connestable de Castille et
Seigneur du Prat.
Mais, à cause de quelque petite détention faicte à
a. Ledit Seigneur Grant Maistre prest à faire l'eschange.
b. Ordre mis par ledit Seigneur Grant Maistre.
240 Venue de la Royne
un courcier^ d'Espaigne, qui se disoit venir de TEm-
pereur vers nostre dit Seigneur très chrestien Roy
de France, par les gens qui estoyent ladicte nuyt
ordonnez pour le guet, l'affaire cuyda estre presque
tout rompu et deffait ", et à ceste cause mesditz
Seigneurs les Daulphin et Duc d'Orléans, qui estoyent
ledit jour matin venuz jusques auprès dudit Fonter-
rebye, furent contremandez par ledit Connestable de
Castille et reculiez àquattre lieues delà *. Dont ung
chascun peult assez considérer la peine et ennuy en
quoy fut lors principallement hdit Seigneur Grant
Maistre et toute sa compaignie aussi, toy adver-
tissant que ladicte Dame, estant 2 arrivée dès les
jeudy audict Fonterrebye, ne fut pas sans en avoir
sa bonne part et luy croistre la douleur qu'elle portoit
de sa trop longue demeure, dont son courroux fut
terriblement grant envers hdict Connestable de Cas-
tille <= qui en fut occasion, et par là peult on bien
congnoistre la très affectionnée voulenté que ladicte
Dame avoit de vouloir venir en France.
Aussi, ledict jour de son arrivée audit Fonterrebye,
elle fit incontinent passer deçà ladicte rivière tout
son train de bagage et ne retint fors seullement ses
Dames et principalles Damoyselles et son lict de
camp^.
Et toutesfoys chascun fut à ce coup hors d'espé-
rance, troublé et desplaisant, mais l'accoustumée
bonne conduycte dudit Seigneur Grant Maistre,
rabilla et remist les choses en ung tel estât que elles
prindrent, le soir ensuyvant dudit vendredy, la fin
a. La conclusion deffaicU par l'arrest fait à ung courcier
d'Espaigne.
b. Messieurs qui estoyent près Fonterrebye reculiez à
quattre ligies de là.
c. La Royne courroucée contre ledit Connestable.
I. Au sens de courrier. — 2. Imp. : estoit. — 3. Voy.
t. IV, p. 248, note 2, et Mellin de Saint-Gellais, éd. Blan-
chemain, t. I, p. 54.
ET Recouvrement de Messieurs. 241
de tous désirée ", à son honneur et bien de toute la
Crestienté. Et , par les grans subterfuges * qu'i
misrent les susditz de l'Empereur, premièrement à
l'essay des escuz qu'ilz dirent faulx, impassables,
puis à l'accord de la seurté subscripte^, puis au jour
de ladicte délivrance, et en tant d'autres manières
dont le racompterseroit trop long, c'est chose comme
miraculeuse que ledit Seigneur Grant Maistre soit
venu à bout des gens ausquelz il avoit affaire, et
peut bien astre ung sachant tous qu'il estoit requis
et nécessaire qu'il fust,et non autre, esleu de Dieu et
des hommes pour mettre à effect et exécution ung
tel et si grant affaire.
Or, pour revenir au récit de ladicte bienheureuse
journée, mesditz Seigneurs le- Daulphin et le Duc
d'Orléans furent, ledit vendredy l'après dignée,
contremandez par ledit Connestable de Castille <-\
et arrivèrent ou pied dudit Fonterrebye environ six
heures après midy ^ et, sans entrer dans la ville pour
ne perdre l'heure de la pleine marée qui approchoit,
ilz se refreschirent et prindrent leur vin auprès le
porte qui regarde le royaulme de France et ladicte
rivière, soubz une belle tente, qu'on avoit là expres-
sément dressée, et ledit Seigneur Grant Maistre
soubdain que par les trompettes, clérons, fifres,
tamballes d'Espaigne, qu'on povoit ouyr tant es
compaignies des gens d'armes et gens de pied, qui
venoyent quant et mesditz Seigneur pour leur garde,
que des gens de guerre, qui estoyent audit F'onter-
rebye, aussi par le grant bruyt de leur hacquebu-
serye^respondante l'une àl'aultre, il entendit l'arrivée
a. Ledit Seigneur Grant Maistre remet les choses en bons
termes.
b. Les subterfuges des gens de l'Empereur.
c. Messieurs de rechief mandez par ledit Connestable.
d. Mesditz Seigneurs arrivez.
I. Imp. : subscriptes. — 2. Imp. ; Seigneur les. — 3.
Imp. : hacquebuseoye.
P. F. XI 16
242 Venue de la Royne
de mesditz Seigneurs les Daulphin et Duc d'Or-
léans.
Il fit incontinent descharger lesditz escus et mettre
dens ung basteau ", composé pour cest affaireettrès
bien garny de bons mariniers etpillotes. les meilleurs
qu'on sçeust trouver par la coste, depuis Bayonne
jusques là. Et, après que, par deux Gentilzhommes
Espaignolz à ce députez, ledit Seigneur Grant
Maistre et ses Gentilzhommes furent visitez, et
pareillement ledit Connestable et les siens par deux
autres Gentilzhommes Françoys, assavoir se aulcun
d'eulx portoit pour toutes armes fors que espées de
trois piedz de long, capes et poignars '', ordonnées
de commun acord et conclusion faicte, et que, à la
requeste dudit Connestable, desconfiant de la foy
dont ses semblables sont inobservans, leserment^ fut
prins par ung chascun, d'un costé et autre, de ne
faire aucune entreprinse sur l'acord et conclusioo
faitz, ains de les acomplir entièrement à son possible.
Ledict Seigneur Grant Maistre'/ entra dans ledit
bateau, ainsi armé, avecques douze desesditz gen-
tilzhommes et donna charge« audit Seigneur le Conte
de Tende d'aller, sur ung autre bateau de ladicte
rivière, prendre etrecepvoir' ladicte Dame, à quoy il
se rendit très prompt et diligent, et soudain il entra
dens son dit bateau aussi très bien équipé des bons
mariniers et pillotes, ensemble ledit Révérendissime
Cardinal de Tornon, et douze Gentilzhommes, que
a. L'argent de la rançon mis dens un bateau.
b. Visitation faite audit Seigneur Grant Maistre et Con-
nestable et à leurs Gentilzhommes qui ne devoyent porter pour
toutes armes fors que espées de iii piez de long, capes -, et
poingnars.
c. Serment fait d'ung costè et autre.
d. Ledit Seigneur Grant Maistre entre dans son bateau.
e. Charge donnée au Conte de Tende d'aller prendre et
recepvoir la Roine.
I. Imp. : rececepvoir. — 2. Imp. : capas.
ET Recouvrement de Messieurs. 24^
ledit Seigneur Grant Maistre luy avoit ordonné de
compagnie, et guères ne fust qu'ilz eurent passé
ladicte rivière, qui est, quand il y a marée, en celuy
endroit d'ung bon demy quart de iieue de large, et,
avoir fait ' la révérence "■ à mcsditz Seigneurs les
Daulphin et Duc d'Orléans, desquelz, de grant joye
et pour fin, ce croy, de leurs peines et malheurs,
lesditz Conte de Tende et Cardinal deTornon reçeu-
rent un recueil entremêlé de tendres larmes.
Hz entrèrent après dans ledit Fonterrebye, pour
aller amener ladicte Dame et accompaigner jusques
en leur bateau, mais ilz la rencontrèrent sur les
degrez de son logis, qui s'en venoit joyeusement et
délibérée, monstrant de plus en plus le très affec-
tionné désir qu'elle avoit d'arriver et se trouver en
France^. Lors, avoir' premièrement à ladicte Dame
rendu l'honneur et obéissance telle qu'il appartient c,
ledit Seigneur Conte de Tende, en bien peu de
parolles, mais de telle éloquence et faconde proférés
que mieulx n'eust sçeu l'eslégant escripvain Bocasse
ou le grant Arpinate-Cicéron, bien honnorablement
la reçeut d.
Puis la print d'ung costé et ledit Révérendissime
Cardinal d'ung aultre et la conduysent jusques au
lieu oiJ encores estoyent mesdictz Seigneurs les
Daulphin et Duc d'Orléans, lesquelz , pour la
briefveté et deffaillance du temps, firent seulement la
révérence à la Royne, laquelle les baisa d'ung si
fervent amour etdiliection^ qu'elle arrousoyt sapollye
face de grosses larmes, en leur disant semblables
a. Font la révéïence à Messieurs.
b. Le désir de la Royne d'ai river en France.
c. Obeyssance rendue à la Royne par lesditz Conte de
Tende et Cardinal de Tornon.
d. Réception de la Royne par le Conte de Tende.
e. Accueil de la Royne à Messieurs.
!. Au sens de après avoir. — 2. Iinp. : Corpinaie.
244 Venue de la Royne
motz : « Allons mes enfans, allons en la terre féconde
du Roy vostre père. » Lors ledict Connestable fit
entrer mesditz Seigneurs dans ung basteau « rien
moins garny de très bons et bien expers mariniers
que celluy dudict Seigneur Grant Maistre ; aussi ledit
Connestable y entra avecques douze de ses Gen-
tilzhommes. Ladicte Dame fut menée par les susditz
Conte de Tende et Cardinal de Tornon dedans leur
dit bateau'j, ouquel pareillement ilz entrèrent avec les
Damoyselles de ladicte Dame, semblablement les
susditz douze Gentilzhommes Françoys, et autant de
Gentilzhommes Espaignolz, et de mariniers et de
pillotes, et, avant que le tout fut prest, ledict Sei-
gneur Grant Maistre, avecques sesditz Gentilzhommes
eut demeuré tousjours attendant en son bateau sur
ladicte rivière, ung traict de pierre du bort bien une
demye heure.
Et, à l'heure que les bateaulx de la Royne et de
Messieurs commencèrent à départir c, il n'eut point
la pacience d'atendre qu'ilz fussent autant advancez
que le sien, mais faisoit voguer le plus vite qu'il
estoit possible. Après, voyant que sondit bateau
estoit jà bien près du pontal sur lequel se devoit
faire la délivrance de mesditz Seigneurs et que les
autres n'en aprochoient encores à la moytié près,
ains qu'ilz venoient si lentement qu'ilz sembloyent
ne bouger d'une place, ledit Seigneur Grant Maistre,
marry de ceste cautelle, fit arrester sondit bateau
jusques que les autres furent presque autant
advancez.
Et, pour ce que par ceste longue attente il luy
tardoit, trop plus que ne te sçauroye dire ne
escripre, et que lesditz basteaux de la Royne et
Messieurs continuoyent aller tout bellement, pour
a. Messieurs entrent dans leur bateau.
b. La Royne dans son bateau.
c. Les bateaulx de la Royne et de Messieurs déparient.
ET Recouvrement de Messieurs. 245
monstrer qu'il vouloit tousjours estre le premier à
mettre à exécution ceste bonne œuvre pour le désir
qu'il avoit de la parfin, il fist tellement voguer ses
mariniers et pillotes que son basteau fut plustost
audit pontal que n'eust esté oiseau qui voile bien
viste, et là attendit-il la venue des autres basteaulx,
lesquelz aussi arrivez", et, aprèsqueceluydudit Sei-
gneur Grant Maistre eut abordé ung costé dudit
pontal, qui estoit à travers ladicte rivière, et celuy
où estoient mesditz Seigneurs, et ledit Connestable
eut aussi semblablement abordé l'autre costé d'iceluy
pontal au droit de Fonterrebye, ledit Seigneur Grant
Maistre, voulant tousjours monstrer audit Connes-
table la franchise et générosité de son cueur, fut
bien content de commencer à sortir de son basteau
et monta sus ledit pontal, ou meilleu duquel et à
travers d'icelluy avoit une barrière qui venoit à la
ceinture d'ung homme, et se met au droit de là où il
avoit abordé, et autant en fist de son costé ledit
Connestable, et, ayant chascun d'eulx ung roulle
de leurs Gentilzhommes *. Ledit Seigneur Grant
Maistre se contenta aussi de commencera faire sortir
l'ung des siens, lequel monta et passa sur ledit
pontal par la part où estoit ledit Seigneur Grant
Maistre, et descendit ou bateau ouquel estoient
mesdictz Seigneurs et ledit Connestable , lequel
incontinent fit pareillement sortir ung des siens,
passer sur ledit portai par la part où il estoit, et
entrer dans ledit bateau ouquel estoyt venu ledit
Seigneur Grant Maistre, et ouquel estoyt l'argent,
et en ceste manière de leursditz Gentilzhommes, qui
estoient, comme dit est, xii de chascun costé, fut
fait l'eschangec. Et lors ledit SeigneurGrant Maistre
a. Tous les bateaulx arrivez au pontal.
b. Monsieur le Grant Maistre et le Connestable montez au
pontal.
c. Le eschange des Gentilzhommes François et Espài-
gnolz.
246 . Venue de la Royne
entra aussi dedans le bateau où estoyent Messieurs,
et ledit Connestable dans celuy ouquel estoit l'ar-
gent ".
Finablement, après que les Gentilzhommes Espoi-
gnolz*, qui estoient ou bateau de la Royne, furent
aussi entrez oudit bateau de l'argent, tous lesditz
bateaulx * en ung mesme instant se départirent, et
chascun de son costé tiroit à bort; mais se n'estoit
pas en si petite diligence que à l'aller, car oncques
ne vis ne ouy parler de nef ayant vent en pope, de
galées les mieux équipées qu'on sçauroit deviser, ne
d'autres navires quelconques, soit à rames, à voile,
ou autrement, qui allassent si viste que faisoient
lesditz bateaux c, autrement ditz gabarres, et aussi
tost furent à bcrt les ungz que les autres.
Alors de tous costez redondoit ung si grant et
merveilleux bruit de la hacquebuserie qu'on n'eust
pas ouy Dieu tonner d_ Vray est que, pour la proxi-
mité de la nostre qui depuis le matin n'avoit encores
tiré ung seul coup [par] le commandement dudit
Seigneur Grant Maistre jusques à l'heure qui sem-
bloit que tout deust parfonder, aussi pour le bruyt
des tabourins de Souysse, qui estoient en nos dictes
compaignies et gens de pied, ensemble des fifres,
trompettes, clérons et d'autres instrumens, qui lors
commencèrent à faire un bruyt qui bruioit à mer-
veilles, la pareille démonstration de joye que faisoient
les Espaignolz, estans delà ladite rivière et sur le
bort et dens ledit Fonterrebye, ne povoit bonnement
estre ouye.
a. Monsieur le Grant Maistre entre ou bateau de Mes-
sieurs, et le Connestable en celuy ouquel estoit l'argent.
b. Le départ de tous les bateaulx.
c. Lesditz bateaux tirons chascun à son bort à grant
vogue.
d. Bruit de la hacquebuserie.
I. Curieuse faute d'impression qui montre une fois de
plus l'identité de prononciation entre Yoi et Vai.
ET Recouvrement de Messieurs. 247
Bien voyoit l'on ce que c'estoit, [par] à l'entréede la
nuit, une multitude de lumières, que faisoient faire
les morces de leurs hacquebuz, si très grande qu'il
sembloit oudit Fonterrebye estre le feu semblable à
celuy qui ardoit le grant cité de Troye, et aussi nos
ditz hacquebusiers, qui avoient ledit Seigneur d'Esté '
ou droit de Andaye sus la montaigne, monstroient
faire de sorte que ce me représentoit les haulx mons
ardans de Cécille. Et ainsi que lesditz bateaux de la
Royne et de Messieurs aprochoient du pont du bort
pour descendre, Viscontin et Valfermère-, les plai-
santins du Roy ", entrèrent dans ladicte rivière jusques
à leurs chevaulx, tout couvers d'eaue, comme s'ils
vouloient aller au devant desditz bateaulx, en criant
« France, France », que fut une voix de tous les
assistans redoublée jusques que ladicte Dameetmes-
dictz Seigneurs furent descendus à terre *, et, sans
plus d'arrest, voyant l'heure desjà tarde, ladicte Dame
monta en sa litière couverte de drap d'or frisé , riche et
sumptueuse , et , combien que mesditz Seigneurs
fussent déjà à cheval, chascun d'eulx sus une belle
petite hacquenée^, néantmoins ladicte Dame, leur
ayant amour maternelle, les voulut avoir dans sa dicte
litière «.
Quoy fait, soubdain je vy ledit Seigneur Grant
Maistre et les Seigneurs et autres Gentilzhommes de
a. Les plaisantins du Roy.
b. La Royne et Messieurs descenduz en France.
c. Amour maternelle de la Royne à Messieurs.
1. Alphonse V d'Esté, né en i486, mort en 15 54-1'
prit part à toutes les guerres d'Italie et fut presque tou-
jours l'allié des Français. Il avait épousé, en 1502, la
fameuse Lucrèce Borgia.
2. Valfenière ?
5. Le Dauphin étant né le 28 février 1517 et le Duc
d'Orléans le 22 janvier 1522, avaient l'un treize et l'autre
huit ans. Ils étaient donc encore assez jeunes pour ne
monter que sur de petites haquenées.
f
248 Venue de la Royne
sa compaignie chascun monté à cheval etsuyvir ladite
litière, entre autres ledit Seigneur Conte de Tende «
sur ung bien gallant et remuant cheval d'Espaigne,
sur lequel devant les dames il monstroit bien qu'il
est chevalier à droit. Pareillement chascun très bien
monté faisoit son devoir pour la joye reçue. En
ceste manière passa la compaignie emmy noz gens
de cheval et de pied par ladicte vallée, car ceulx de
cheval estoient tout du long d'ung costé rengez, la
lance sur la cuisse, et ceulx de pied ou semblables
rengez de l'autre costé, leurs enseignes desployées,
chose fort belle à veoir. Et, après que ladicte Dame,
Messieurs et toute la compaignie, tousjours acom-
paignée de nos ditz gens de cheval et de pied furent
près du lieu de Sainct-Jehan-de-Luz (', qui de loing
estoyt veu tout flamboiant de feuz de joye, vindrent
au devant ceulx dudit lieu avecques bien cinq cens
torches, et sur le pont dudit lieu furent aussi au-
devant les gens d'Eglise avecques la croix à grant
dévotion, les jeunes filles aussi, qu'on apelle Biscar-
rades"", qui sont tondues, ensemble toutes les jeunes
û. Le Conte de Tende.
b. Resjouissance de ceulx de Sainct-Jehan-de-Luz pour
la venue de la Roine et le recouvrement de Messieurs.
I . « Les filles biscayennes vont tête nue, et se coupent
les cheveux, parce que, selon la coutume du pays, les
vierges ne doivent pas les porter longs ni être voilées.
Quand elles sont mariées, elles se couvrent la tête d'une
toile jaune, qui fait au-dessus du front une espèce de
corne qui s'élève en pointe. » Dicî. de Trévoux, V Bis-
cayen.
« Les dames de Bayonne estoient la plus part es fenes-
tres, avec leurs cornes qu'elles portoient sur la teste, les-
quelles ils appellent hanous, dont les jeunes dames nou-
vellement mariées vouldroient bien avoir la perm.ission de
porter la drapperie, comme elles dient, qui est un couvre-
chef à façon de quoquille, et aucunes en portent, mais
bien peu, et presque toutes le feroient si leurs marys le
ET Recouvrement de Messieurs. 249
femmes, avecques brandons et sierges de cyre blan-
che, chantans nouvelles chansons à la louenge de !a
Royne. Ainsi fut ladicte Dame reçeue de ce povre
bourg, qui est en ce quartier le premier de France [et]
qui a tousjours résisté à i'encontre des Espaignolz,
nonobstant quelconques invasions , bruslemens et
destructions qu'ilz luy ' ayent sçeu faire.
Le lendemain, samedy deuxiesme de juillet, pour
faire ung peu reposer mesditz Seigneurs qui estoient
travaillez et débilles, la compaignie y fut jusques à
l'après dinée qu'elle partit pour aller coucher à
Bayonne, et, pour te racompter- de la vérité, l'apro-
cher d'icelle ville estoit lors si horrible et espouven-
teux comme de la gueulle d'Enfer, car de toutes
pars à l'environ, durant une demye heure, sortoit
feu et esclatz de canons si très espès que ce fut
chose incompréhensible, et fut contrainte ladicte
Dame atendre de loing la fin de ceste tonnoire et
grande impétuosité, car aussi la fumée de ladicte
artillerie couvroit ladicte ville et l'environ de sorte
qu'il n'estoit possible d'y veoir ne ciel ne terre. Et,
après que l'effort fut passé, ladicte Dame lors entra
avec mesditz Seigneurs en ladicte ville de Bayonne
avecques ung bien grant triumphe.
Et, pour ce que tu sçez bien les solempnitez et
cérimonies qui sont communément gardées es entrées
des Roys et Roynes en leurs bonnes villes, je ne te
a. Entrée de Bayonne.
vouloient consentir. La principalle cause qui les en garde
ce sont les vieilles femmes, qui ne veulent qu'elles aient
plus de liberté qu'elles. S'il plaisoit au Roy d'en faire
faire comme au devant, elles seroient bien joyeuses et le
pourteroient volontiers, actendu que lesdictes cornes est
ung très or[d' et villain habillement, sentant entièrement
la judayque, et davantaige, qu'il ne cousteroit pas tant à
leurs marys de les habiller. » Voy. La prise et délivrance
du Roy. — Cimber et Danjou, t. II, pp. 440-41.
I. Imp. : leur. — i. Imp. : racempter.
250 Venue de la Royne
donray ennuy de plus longue lettre, et me suffist
que je t'aye faict entendre la très heureuse venue de
ladicte Dame Ellienor en la première ville de France
de ce quartier, et la très désirée délivrance de
mesditz Seigneurs les Daulphin et Duc d'Orléans,
qui sont nostre espérance. Bien jeté prometz de toy
advertir des aultres triomphes qui seront faitz en
France, mesmes à Paris, la capitalle ville, pour
honnorer le couronnement et entrée principalle de
ladicte Dame en hdicte ville de Paris, et pense qu'il
y aura tournoys et joustes.
Cependant , en recongnoissance de ces bonnes
nouvelles, je te prie me faire sçavoir des tiennes,
et je prieray le Créateur, frère et compaignon, après
mes recommandations faictes à ta bonne grâce et
de la bonne compagnie où tu es, qui te doint tes
désirs.
Escript à Bayonne, le iij«= de juillet Mil v. c. xxx.
Le tien bon frère et meilleur compaignon :
Jehan Serre '.
1. Nous avons déjà dit qu'il s'agit sans doute ici de
Jean Serre, « excellent joueur de farces », dont Marot a
composé l'épitaphe (voy. Marot, éd. Jannet, t. 11, p.
21J-16) et qui est cité dans ce Recueil, t. Il, p. 285-86.
Jean Serre n'est connu jusqu'ici que par la pièce de Ma-
rot. Cependant, c'est peut-être de lui qu'il est question
dans un acte cité par M. Favre (Les Clercs de la Bazoche,
2" édit., pp. 146 47). .Au mois de décembre 15 16, Fran-
çois \" fit arrêter et conduire à Amboise trois joueurs de
farces, Jacques, clerc de La Bazoche, Jehan S'.rac et maistre
Jehan du Pont-Alais. Ils avaient violemment attaqué, dans
une de leurs sotties, les grands personnages de la cour,
en particulier la reine-mère, qu'ils avaient représentée sous
le nom de Mère Sotte, pillant l'Etat et le gouvernant à sa
guise. Si, comme nous sommes portés à le croire, il faut
lire Jehan Serre, au lieu de Jehan Sérac, notre personnage
aurait fait partie avec Pont-Allais de la troupe de Gringore.
Nous savons par un extrait des registres de l'Hôiel-de-
ET Recouvrement de Messieurs. 2^1
Ballade au Peuple François.
Gloria in excelsis, et in terra paxK
Resjouy-toy, 0 nation Françoise,
Reprends ton cueur en joye et souias;
Malheur s'enfuyt, et si fault qu'il s'en voise, •
Pour donner lieu à plaisirs et esbatz;
Assaulx sont mors, si sont cruelz combatz;
Plus ne viendront pour te nuyre à la guerre;
Prie donc Dieu qu'à jamais sans debatz
Soit gloire es cieulx et paix heureuse en terre.
Royne tu as, que fut Portugalloyse,
Et de vertus est primière à Pallas,
Dont, si tu veulx que au vray je me desgoyse,
Oncques n'euz bien si maintenant ne l'as:
ville, inséré dans le Cérémonial français, p. 789, année
1530, que des joueurs de farce étaient attachés à la Cour
du Roy. Le texte dont nous parlons cite les noms de
maistre Jean du Pont-Allais et de Maistre André, italien,
qui reçurent l'ordre de composer des farces pour l'entrée
d'É'éonore d'Autriche à Paris, en même temps que les
Maîtres de la Passion et de la Trinité étaient chargés de
représenter des mystères {Cérémonial, p. 783). Si la con-
jecture que nous avons faite au sujet d'une arrestation de
Jehan Serre, en compagnie de Pont-Allais, est bien fondée,
on peut admettre qu'il prit également part aux représenta-
tions de ino- Peut-être était-il l'un de ces plaisantins
du Roi auxquels il est fait allusion dans notre pièce. Ce qui
est certain, c'est qu'il ne survécut pas longtemps à l'entrée
de la reine Eléonore en France. L'épitaphe que lui consacra
Marot figure en effet dans la première édition de l'Adoles-
cence clémentine (1552).
I. Luc, c. XIX, V. 38, et c. Il, V. 14.
2^2 Venue de la Royne.
Elle est de Dieu ordonnée çà bas
Tant seullement pour ton salut acquerre;
Jà l'as reçeu, dont tu recongnoistras
Soit gloire es cieulx, et paix heureuse en terre.
En vray repos est changée ta noise,
Puis que tel heur est venu en tes las,
Chose n'est plus que maintenant te poise,
Veu qu'ont prins fin insultes et cabatz;
Or fais chanter évesques et prélats
De cueur dévot pour leur faire requerre
Que longuement, et ne le oublie pas,
Soit gloire es cieulx et paix heureuse en terre.
Roy souverain, qui tout tiens soubz compas,
Prendz soing du don que nous as voulu querre
Et que tousjours, sans estre jamais las,
Soit gloire es cieulx et paix heureuse en terre.
Finis coronat ' .
1. On remarquera que les trois pièces finissent par la
même devise, ce qui permet de les attribuer au même
auteur.
2r>
Le Venite nouveaument faict
A la noble Royne de France
Des prisonniers de Chastelet
Qui à son entrée ' ont fiance.
Cum privilégie.
Ceulx qui me vouliez aciieptcr,
Allez faire solution
Devers Nicolas Savetier ^
Qui m'a mys en impression;
Vous en fera ostension ;
Le cent aurez pour cent liards ^ ;
Me trouvères en sa maison
Près le Collicge des Lombards''.
['53'-]
Voici la description bibliographique de cette
pièce :
-£> Le venite nouueaumët faict // A la noble Royne
1. L'entrée de la reine Eléonore à Paris devait avoir
lieu le 7 mars 1531; mais, à cause du mauvais temps, elle
n'eut lieu que le 16 mars. Voy. Félibien, Hist. de la ville
de Paris, 1725, t. II, p. 990.
2. Ce libraire manque à la liste de Lottin.
3. La mention est des plus curieuses, mais il faut remar-
quer que c'est le prix en gros; les revendeurs de la rue
devaient le vendre plus cher, deux liards peut-être et même
un sol tapé.
4. Le Collège des Lombards fut fondé en 13 34 par quatre
2$4 Le Venite des
de France // Des prisonniers de chastelet // Qui a
son entrée ont fiance // -£> Cum priuilegio. O" //
Ceulx qui me vouliez achepter // Allez faire solu-
cion // Deuers Nicolas Sauetier // Qui ma mys en
impression // Vous en fera ostension// Le cent aurez
pour cent liards // Me trouueres en sa maison //
Près le colliege des Lombards. S. d. [1530]. pet.
in-8 goth. de 8 fî. de 21 lignes à la page, sign. A-B.
La pièce latine qui termine le volume est impri-
mée en caractères italiques. Le recto du S"^ f. en
contient 4 lignes, et le verso 7 lignes. Au-dessous
de cette èpigramme latine se trouve un bois des
armes de France.
Bibliothèque de M. le comte de Lignerolles.
(Exemplaire provenant de la vente de M. A. Veinant,
1860, Cat. n« 375.)
Le Venite des prisonniers du Chastelet de Paris
sur la très-desirée entrée de la Roy ne de France.
GiÇ)iy^^sJ'^'^^, nymphe vertueuse,
^^^^La dame Pallas gracieuse,
j^'^^A/V^^.Tout nostre désir et confort
e^^^^En ceste chambre ténébreuse:
Vtnïtt la palme joyeuse,
Nostre consolatif support ;
Vcnile en royal apport,
Miséricordieulx accord.
Italiens de Florence, de Modène, dePistoie et de Plaisance,
dont l'un était évêque d'Arras, le second clerc des Arba-
lestriers du Roi, le troisième apothicaire à Paris, et le
quatrième chanoine de Saint-Marcel. Sous Louis XIV il
devint le Collège des Irlandais. Il se trouvait sur la mon-
tagne Sainte-Geneviève dans la rue des Grands-Car.nes,
au-delà de la rue Judas (Piganiol, éd. de 1765, VI, 43-6).
Prisonniers du Chastelet. 255
La nompareille de ce monde.
Vcnite où nostre espoir dort
Et n'attendrons plus que la mort
Ou le malheur qui nous confonde.
Venite, l'Aigle Impérialle,
La très noble espouse royalle,
Venite, las ne tardez plus ;
Venite, faconde nymphalle,
De paix l'auctrice très loyalle
Et des Roynes la par dessus.
Venite, ne faictes reffus
Des povres prisonniers confuz,
De toute liberté bannys;
Nous avons mys nostre espoir sus
Que à vostre entrée, sans nul abuz,
De prison serons eslargis.
Venite, la rose florie,
De senteur odorant garnye,
Reluysant au jardin de paix;
Venite, giroflée jollie,
L'unicque espoir de nostre vie,
Vers nous de tristesse defTaictz:
Vemte ouvrir nos guichetz,
Car noz procès sont quasi faictz ;
Rigueur de Justice nous presse;
De ces villains logis infaictz
Tyrez ceulx qui tous' leurs regretz
A vostre secours font adresse.
Venite, celle qui des cieulx
Par le vouloir des haultains Dieux
I . Pour r
256 Le Venue des
Avez esté transmise en France;
Venite aux gens langoureulx,
Pâlies, gémissans, doloreulx;
Venite, nostre confiance ;
Considérez nostre souffrance
Que sommes tousjours en doubtance
Au meillieu de mort et de vie;
Venite toute l'espérance
De nostre briefve délivrance;
Venite^ chascun vous supplie.
Venite, Royne triumphante,
De toutes vertus la régente ;
Recepvez noz larmes et crys ;
Venite, toute nostre attente,
Du soleil prochaine parente,
En qui avons nostre espoir mys ;
Venite, car tous noz amys,
Plus les parens que acquisitifz.
Nous délaissent sans ayde aucune ;
Venite au povres captifz.
De toute liberté banniz;
Prenez pitié de leur fortune.
Venite^ Palas en constance,
Vénus en fulgide plaisance;
Venez, en loyauté Sarra ;
Venite, Juno en puissance,
Judic en belle contenance ;
Venez, en sçavoir Cassandra,
En genre immortel Dyana,
En sapience Rebeca,
Hecuba en haulte noblesse,
Prisonniers du Chastelet. 257
En beaulté Deyopeya,
En sang immortel Thalia,
Dido en subtille prouesse.
Venite, l'estoille marine,
Triumphante seur Paladine;
Venite aux gens désoliez;
Vous estes seulle médecine
Qui peult guérir nostre ruine;
Venite, las, plus ne tardez.
Car noz procès sont tant hastez
Et noz malheurs tant augmentez
Que perdons le naturel sens;
Venite, Venite, venez
Et vostre entrée ne différez
Aux misérables pénitens.
Venite, nymphe supernelle,
Muse en beaulté corporelle,
Seur des sièges Imperiaulx;
Venite, Paris vous appelle,
Et pour vostre entrée renouvelle
Présens, triumphes et chauffaulx^;
Jamais on n'en vit de si beaulx;
I . Ces chauffaulx sont les échafauds élevés devant le
Châtelet pour représenter un mystère. Voici les détails que
nous fournissent à ce propos les comptes de la Prévôté de
Paris pour l'année 1 5 3 1 :
« A deux menuisiers, pour avoir, suivant la bonne et
louable coustume et qu'il est décent [estre] fait aux entrées
des Roi, Reine et Enfans de France en cette ville de Paris, à
la louange et exaltation de leurs personnes et décoration de
ladite vUle, fait faire les eschafaux, composé les misteres,
habits des personnages, loué tapisseries, salerié les chan-
tres, menestriers et autres personnes, pour avoir servi aux
P. F. XI 17
2^8 Le Venite des
Nous les voyons, car ilz sont haulx,
De nostre povre chasteau lait ;
Venite, car tous noz grans maulx
Excédent ceulx des Infernaulx;
Rigueur mille tourmens nous fait.
Venite, la royne de[s] cueurs,
La racine de tous honneurs,
Du dieu Phebus tant exaulcée;
Venite curer noz langueurs;
Acceptez noz larmes et pleurs
Semez au jardin de pensée;
Prison nous sera relaschée,
Nostre liberté concédée,
Quant entrerés dedans Paris ;
Après crirons en assemblée :
« Vive la Royne couronnée
Qui hors de prison nous a mis. »
Venite, fleuve de vertus,
Progénérée du Roy Phébus,
Du céleste immortel lignaige;
mistères qu'il a convenu faire à l'entrée de la Reine faite
en cette dite ville le Ii6"-'] jour de [mars' dernier passé,
au devant du portail du Chastelet de Paris, qui est le
principal siège de la Jurisdiction ordinaire, lequel mistère
a été bien et honnestement fait et accompli, et en grand
nombre de personnages faisans ledit mistere, etc., cent
quinze livres parisis. » Sauvai, t. III, Preuves, p. 614.
Les deux personnages qui touchèrent ladite somme de-
vaient être non pas deux menuisiers, mais un menuisier et
un compositeur de farces et de mystères. Voy, ce qui est
dit de Gringore et du charpentier Jehan Marchand qui orga-
nisèrent les représentations données à l'occasion de diverses
entrées en ijoi, 1502 et IJI4, Sauvai, t. III, pp. n5,
534, 537, 593, 594-
Prisonniers du Chastelet. 259
Venite, des nobles la plus,
De tous seigneuriaulx status
Instruite en gestes et langaige;
Venite, Royne de paraige
De laquelle le mariage
A trouvé de paix les moyens ;
Nous vous prions de bon couraige,
Et si vous veullent faire hommaige
Tous les enfans Parisiens.
Vcnite, l'espouse du Lys,
Aux povres prisonniers, banniz
De naturelle liberté;
Venite que soyons hors mis
De ces lieux infaitz et pourris,
Nous ostant de captivité ;
Nous vous supplions, venite,
Car pour vous dire vérité
Justice nous presse si fort
Que sommes en timidité
Que ung jour en grant crudelité
Porterons' sentence de mort.
Venite, car le Lieutenant
Procède extraordinairement,
Qui veult nostre procès vuider,
Et puis Messieurs de Parlement
N'attendent que voyr l'appellant-
Pour sa sentence confermer;
11 ne s'en fault plus informer
Ne les faulx tesmoings reprocher;
I. Imp. : Porterous. — 2. Imp. : Vappcllans.
26o Le Venue des
Leurs jugemens sont si secretz,
Rien ne nous sert d'en appelier
Que pour nostre vie alonger ;
Ainsi sont vuidez noz procès.
Venite, Royne sumptueuse,
L'estoille du Ciel lumineuse
Que Juppiter a envoyé
En France en l'heure tant heureuse
Pour annoncer la paix joyeuse
Que le monde a tant désiré;
Si grant bien nous a aporté,
Qui le lys a tant conforté,
On ne te sçait assez louer;
Tu es de l'Empire aorné,
Seur du Roy Rommain coronné;
Ainsi t'a voullu composer.
Venite pour ceulx detenuz,
De quelque amende confonduz
En grosse somme de deniers,
Qui sont de tous biens despourveuz,
Indigens, povre?, malostruz;
Venite pour tous prisonniers;
Commandez à voz Justiciers
Commissaires, Sergeans, Geôliers,
Qu'ilz ouvrent leurs petitz guichetz;
Faicîes mettre les Trésoriers
En nostre lieu, qui par deniers
Feront effacer leurs meffaictz.
Venite pour povres debteurs,
Qui par usuriers créditeurs
Prison-niers du Chastelet. 261
Sont detenuz en ces prisons;
Atermez les, s'est pour le mieulx,
Et les tirez hors de ces lieux
Où sont en grosses languissons,
Car leurs longues detencions
En ces tartaricques maisons
Ne pevent payer leurs créanciers,
Mais ce sont vindicacions
Par faulses obligacions
Tenir personne pour deniers.
Venite^ lucide princesse;
Exultemus en grant lyesse
Domino nostre noble Roy ;
Jubilemus chanton sans cesse
Deo, qui nous a faict adresse,
Salutari hors cest esmoy
Noslro ', digne espouse du Roy ;
Preoccupenms délivrance ;
Fackm heureulx est qui voyt
Ejas, qui délivrer nous doibt
In conjessione de l'ofFence.
Et in Psalmis nous chanterons
« Jubilemus » par divers tons
Ei 2, nostre caution gente,
Quoniam nous eschapperons ;
Deus magnus regracirons ;
Dominus ce don nous présente,
Et rex magnus, qu'il se consente
Super omnes grâce apparente ,
Deos ' pour luy tretous prirons
I. Ps. 94, verset i. ~ 2. Ps. 94, v. 2. — 3. Ps. 94, v. }.
262 Le Venue des
Quoniam vivons en attente
Non repdlet, quant la Dame entre,
Plcbcm suam ' en ces prisons.
Quia in manu vertueuse
Ejus, Royne tant gracieuse,
Sant omnes noz deffaulx remys,
Fines de peine doloreuse ;
Terre, par l'entrée sumptueuse,
Et altitudincs subvertiz.
Montium^ ipse qui a conquis
Conspicuit sa seur estre au Lys,
Quomdm en croist sa noblesse;
Ipsius mariage est mys
Est mare en union mys,
Et ipse fecit tout par elle.
Et aridàm fundaverunt
Manus ejus^, qui pour luy sont;
Venite, sceptre romanicque'' ;
Adoremus qui telz biens font
Et procidamus de prisons
Ante Deum, Roy pacificque ;
Ploremus à la Royne unicque,
Coram Domino magnificque,
Qui fecit nos à son semblant.
Quia ipse du bien publicque
Est dominas et juridicque
Deus noster^j omnipotent.
!. Ps. 93, V. 14. — 2. Ps. 94, V. 4.
3, Ps. 94, V. 5 et 6, depuis quoniam; le texte des
psaumes donne siccam au lieu A'aridam.— 4. Imp. : homa-
nicque. — 5. Ps. 94, v. 7.
Prisonniers du Chastelet. 26^
Nos autem, povres langoreulx,
Populus ejiis ténébreulx
Et oves mises entre les loups,
Pascue en champ malheureux
Ejus*, hélas, tant îédieux,
Où sont punaises, puces et poulz;
Hélas, nous vous supplions tous,
A joinctes mains et à genoulx.
Venite, hastez vostre entrée,
Nous vous attendons tous les jours,
Et si nous sera grant courroux
Se une fois est remuée 2.
Lesdlctz prisonniers
envoient l'épigramme qui s'ensuyt
à Monseigneur le Lieutenant Criminel
leur très redoubté Seigneur i.
Comment saluer oserons
La face, que tant nous craignons.
De toy, Criminel Lieutenant?
Quant sommes devant toy tramblons.
Tant vaillans et hardis soyons;
Par trop craignons ton jugement;
Hector et Sanson, le puissant,
1. Ps. 94, V. 8.
2. C'est-à-dire si le jour en est changé.
3. Ce magistrat était le célèbre Jean Morin, dont il est
parlé dans une note des Regretz de Nicolas Clereau (t. I,
p. 1 10 de ce Recueil). Morin exerça les fonctions de lieute-
nant criminel de 1^29 à 1544-
264 Le Venue des
Qui ont combatu maint géant,
Y perderoient tout leur couraige:
Le sang esmeu, le cueur tremblant,
Face pâlie, couleur changeant,
Avec tout trépidant iangaige.
En dormant, nous songeons les nuitz
Que t'oyons frapper au contre-liuys,
Et puis te voyons en ta chaire
Nous juger à la mort, et puis
Nous nous trouvons tous esvanouys
Et ne sçavons que debvons faire;
Il n'est chant qui nous puisse plaire
Quant le geôlier nous vient distraire
Pour nous mener dedans ta chambre;
Le cueur nous fault en cest affaire;
Les matins nous sont fort contraires.
Qui nous font trembler tous nos membres.
Bien peu voyons de tes sentences
Renverser, car par grant science
Tu aornes tes jugemens.
Dont bruyt tu as par toute France
De juger chascun à ballance
Entre tous Royaulx Lieutenans,
D'ont nous nous rendons tous tremblans
Quant de toy sommes appellans,
Ayans nostre peine asseurée.
Devant Messieurs les Présidens ;
Sommes renvoyez cy-dedans
Et ta Sentence confermée.
Prisonniers du Chastelet. 265
Eormdcm ad eundem Carmen.
Quam gemebunda viris atro sors carcere vectis
Dira manens nostrum navigat arbitrium !
Corda gemunt, spes pauca manet, fiducia vitae
Nulia subest, mestos pectora dant gemitus.
Ipse igitur miserere quibus nostri horrida carcer
Damna malus tulerit, fletibus ipse parens;
Si nos arbitrium natura negarit habere,
Gaudia trans orbes Juppiter ipse dabit.
Vale fœlix.
Corona finis vktoria vita ' .
I. si l'on se rappelle la façon dont sont signées les
pièces précédentes, Finis coronat, on admettra facilement
que le Venite est du même Jean Serre.
266
L'Epistolle des Prisonniers de Paris à Madame
Aliénor, royne de France, contenant le confort
de sa désirable entrée.
Nous avons eu sous les yeux deux éditions de
cette pièce :
A. J£^ Lepistolle des // prisonniers de Paris A
madame Alie- // nor Royne de France conte- // nant
le confort de sa desi- // rable entrée. S. l. n. d.
\Paris, 1530], petit in-8 goth. de 8 ff. de 19 lignes
à la page, sign. A-B.
Au titre, un bois qui représente un évêque unissant
un roi et une reine; derrière le roi se tient un per-
sonnage vêtu d'une robe fourrée d'hermine; la reine
est également accompagnée d'une suivante. Sur le
devant, des deux côtés de l'évêque, se tiennent deux
enfants de chœur. — Au recto du y'' f. -se trouvent
les deux dernières lignes de texte imprimées en
L'Epistolle des Prisonniers. 267
caractères gothiques , puis une petite pièce latine
imprimée en italiques. Le verso de ce f. contient un
bois dont il est difficile de comprendre le sujet. Un
homme, vêtu d'une robe ouverte par devant et coiflé
d'une toque à longue plume, s'adresse à un homme
grossièrement vêtu qui tient son bonnet à la main.
Ce dernier pourrait être un prisonnier implorant .sa
grâce. Derrière lui se voient deux personnages, dont
l'un paraît être un geôlier et l'autre un garde. Il
serait pourtant bien étonnant qu'on eût fait la
dépense d'un bois spécial pour une pièce aussi éphé-
mère et qu'on ne se fût pas servi d'un bois quelconque,
fait antérieurement. Ce serait déjà beaucoup de l'avoir
à peu près approprié.
Bibliothèque nationale, Y 4457- A (i), Rés.
Cette édition est très-probablement la même que
celle qui est citée au Manuel du Libraire (t. II, col.
1027), bien que M. Brunet lui donne, par erreur,
1 1 n. Ce qui permet de constater l'erreur du savant
bibliographe, c'est que l'édition à laquelle il attribue
II ff. ne contient bien, comme la nôtre, que
26 strophes de huit vers, suivies de distiques latins,
et que la pièce latine est imprimée en caractères
italiques.
M. Brunet, qui n'avait pas été à même de com-
parer les deu.x textes, suppose également à tort que
VEpistolk est la même pièce que le Venite.
B. Lepistole des pri- // sonniers de Paris a ma-
dame Alienor // royne de france contenant le confort
// de sa désirable entrée. — fj Finis. S. l. n. d.
[Paris, 1 530], pet. in-8 goth. de 4ff. de 25 lignes à
lapage,impr. en lettre de forme.
Cette édition n'est ornée d'aucun bois. L'impri-
meur a serré le texte le plus possible pour le faire
tenir en 4 ff.; on remarquera qu'il a omis deux stro-
phes.
Bibliothèque nationale, Y 44^7. A (2), Rés.
268 L'Epistolle des
>alme d'honneur, la source de noblesse,
y. Qui des Augustes, Césars et Scipions
1^ ^^jhPortez le nom, le bruit et la haultesse
'Par tous royaulmes^, terres et régions.
L'aigle ^ qui voile par dessus tous les monts
Et qui en France vient faire demourance,
La forte lime qui rompt toutes prisons,
Fortiffiant la couronne de France ;
Nous, qui sommes en prison ténébreuse
Tenuz de serre pour à droit comparer ^
Soubz la m'ain de Justice rigoreusc*,
Où ne povons soleil ne lune veoir,
Nous vous crions tousjours à haulte voix,
Car en vous est nostre seulle espérance :
« Vous estes Royne plaine de bon voulloir,
Fortiffiant la couronne de France. »
Venez, estoille luysante en la lanterne.
Venez celle que tant nous desirons,
Illuminez noz fosses et cavernes
Et nous tirez de ces basses prisons,
Et au sortir nous tous [vous] chanterons
Plusieurs motetz en vostre révérance :
Vive la Royne, nommée sur tous les noms,
Fortiffiant la couronne de France!
Dame d'honneur, du sang impérial
Progenérée par illustre lignaige.
Qui des Françoys conjoinctz le sang royal
1. B : royalmes. — 2. Allusion à l'aigle impériale d'Au-
triche. — } . C'est-à-dire comparaître et ici comparoir. —
4. B : rigoureuse.
Prisonniers de Paris. 269
En bonne paix par loy de mariage,
Par toy demeure l'Itallique héritage,
Les Millannoys, en bonne pacience.
O très illustre et divin mariage,
Fortiffiant la couronne de France !
Or est donc Mars par Cupido vaincu ;
D'amour vient paix, la chose est bien commune;
Car, sans amour, nous avions perdu
Nostre hault nom par la guerre importune,
Mais maintenant dominons sur Fortune;
C'est par amour et royalle alliance
Que le Soleil a espousé la Lune,
Fortiffiant la couronne de France.
De toutes pars sont uniz les Françoys
Par vostre amour, très illustre princesse.
Aux Espaignolz, aux Flamans et Anglois;
Par voz moyens guerre et tout débat cesse;
Jamais Juno, la Jovine déesse,
Qui Jupiter avoit en alliance
Sur les Troyens ne fist telle proesse,
Fortiffiant la couronne de France.
Venez vers nous, l'espoir qui nous conforte,
Tout le secours que sommes attendans ;
De nos prisons faictes ouvrir ^ la porte
Pour délivrer les povres pénitentz;
L'ung est jugé à la mort et n'attent^
Que vous entrez, suppliant la sentence,
En vostre estât royal ettriumphant,
Fortiffiant la couronne de France.
I. A : ouyrir. — 2, b : n'atent.
270 L'Epistolle des
Quant viendra la sumptueuse venue,
Que nous orrons trompettes et clairons *
En l'air sonner, et les rues tendues
Fiffres 2, tabours, bombardes, divers sons,
Et qu'on viendra au guichet des prisons
Nous mettre hors par royalle ordonnance,
A tout jamais à vous subjectz serons,
Fortiffiant la couronne de France.
Messieurs les Juges, Prévostz et Lieuxtenans,
Qui nous faictes endurer tant de maulx,
Et de la Court Messieurs les Présidens,
Qui par sus tous jugés de noz appeaulx-*,
Ne vous hastez de juger noz deffaulx.
Ne vous faschez de nostre délivrance.
Car ^ en tous lieux au Roy serons loyaulx,
Fortiffiant la couronne de France.
A Jésu-Christ, Dame, ressembleras ;
Quant de son corps son esprit*» fut divis,
Dist'^ aux Enfers : Attolite portas*^
I. B : clarons. — 2. b : Siffres. — }. a ; couronne.
4. De nos appels. On trouve dans les Repues franches,
Villon, éd. Jannet, p. 197 :
Il fut esleu, sans nul appeau
Pour estre Varlet de cuysine,
c'est-à-dire sans que personne en appelât. — On se souvient
que Villon, comme nos prisonniers, dut sa liberté à une
amnistie royale; c'est le cas de citer les vers de sa fameuse
ballade « Estoit-il lors temps de me taire », ibid., p. 104;
Que dites vous de mon appel,
Garnier? Feis-je sens ou foUie ?
Toute beste garde sa pel...
j. B ; S/. — 6. Imp, : esperit. — 7. a : Deist.
8. Le mot ne se trouve que dans le psaume XXIII,
versets 7 et 9 : Attolite portas principes vestras, et eleva-
mini, portae «ternales, et introïbit Rex gloriae.
Prisonniers de Paris. 271
Et délivra de prison ses amys.
Quant nous serons en liberté remis,
Par vostre entrée obtiendrons délivrance;
Jusque à la mort nous soutiendrons ^ le lys,
Fortifiant la couronne de France 2.
Quant nous souvient de nostre 'iberté,
En regrettant nostre vouloir libère,
Les doulx oyseaulx qui chantent en esté
Le roussignol, qui a la voix si clère,
Au matinet '^ attendant la lumière
Du cler soleil produysant reluysance,
Et maintenant sommes en lieu austère ;
C'est vous l'espoir de nostre délivrance.
Si ne venez, gracieuse Princesse,
Nostre cueur est de tout espoir banny,
Car nous sentons Fortune qui ne cesse
Avec Faveur, le mortel ennemy,
Et, quant se vient au confitemini
Que ne voulons confesser leurs propos,
Hz n'ont de nous nul miseremini
De nous bailler la question au dos.
Et au surplus, nous qui n'avons pas maille.
Que nous diront Messieurs ■* les Advocatz :
« Pendez, pendez^, ce n'est chose qui vaille
1 . B : souuiendrons.
2. Les dix strophes qui précèdent forment un double
chant royal. Le chant royal simple ne comporte que cinq
strophes, ordinairement suivies d'un envoi.
?. A : mattinet. — 4. b : Mcssiurs. — j. a : Pandez,
pandez.
272 L'Epistolle des
« Escripvez là : il est vaincu du cas. »
Si nous baillons grand somme de ducatz,
Nostre Advocat dira qu'on nous fait tort ;
Et par ainsi l'argent fait les estatz,
L'ung rendre quicte, l'autre aller à la mort.
Pour parvenir à la conclusion
De nos procès, c'est une grant misère;
S'on^ ne nous livre la forte question,
Si souffrira nostre bourse ung clistaire ;
Je n'en ditz plus, car il s'en fait bon taire
Que de Justice blasonner la rigueur.
Car, soit par don, par faveur, ou prière 2,
C'est grant pitié quant ou nous a à cueur.
Où sont les droitz — Messieurs, ne vous desplaise —
Ou loix civilles, chapitres ou canons,
Qui ordonnent que par force on confesse ?
Qui ordonna au corps les questions ?
Je ne dis pas par informations'
De bons tesmoingz l'homme ne soit vaincu.
Mais jamais Dieu entre les deux larrons
Si durement ne fut en croix pendu.
La question, qu'on doit dire torture, ,
Est bien torture et plus que torçonnière ;
Du corps humain on y fait grant fracture.
Quant on luy livre le grant extraordinaire.
On nous fait dire que avons mengé noz pères :
Par droit, que valent telles confessions?
I. B : Se ne nous. — 2. b : prierere. — 3. b : infor-
meations.
Prisonniers de Paris. 27^
A rien. Raison.? Hz ne sont voulentaires,
Mais on confesse, craignant les questions '.
Pensez doncques, Royne illustre et notable,
Les grans douleurs, tourmens, afflictions
Que nous souffrons par souspirs exécrables
Quant nous pensons aux dures questions,
Car ceulx qui ont les dominations
Sur nous, prennent à nous pugnir grant gloire,
Affin qu'on face les jurisdictions
En criminel avoir crainte et victoire.
S'il nous est deu quelque debte prestée,
Nous sommes céans; que dient noz debteurs ?
On nous dira que la somme est payée;
Ceulx qui nous doivent se feront demandeurs;
Couchez nous sommes au grant lict de doulleurs,
De Justice souffrans les grans allarmes.
Nous vous dirons cy après les coulleurs
Des prisonniers, les blasons et les armes :
Le gris et noir nostre droicte paincture 2,
Et par dessus ^ soucy, tourment, tristesse,
Peur, crainte, ennuy, dueul, reproche et injure;
Fain, froict et soif, tout souspir et angoisse,
1 . On ne saurait trop remarquer le sens et la profonde
justesse de ces dernières strophes. On n'a aboli la torture
qu'au xviii" siècle, et plus d'un magistrat s'est alors fait
honneur en en poursuivant les derniers restes, mais auxvr
siècle ceux qui ne l'approuvaient pas n'osaient s'élever contre
elle, et, sur ce point, notre rimeur était bien en avant de
son temps,
2. Au sens de couleur ou d'émail sur le champ de l'écu.
}. A l'état de pièces, ou même sur le tout, comme on
dit en blason.
P. F. XI 18
274 L'Epistolle des
Rigueur, tremeur, pouvreté qui oppresse,
Pusses, punaises, galles, rongnes et poux,
Le tout garny de gros fers de rudesse :
Prisonniers sommes; tout mal tourne sur nous.
Solliciteurs ^, Sergeans et Commissaires
Viennent vers nous, qui sont tous soubornez 2,
Qui ont serment de jamais bien ne faire ;
Hz nous cuydent tyrer les vers du nez.
Prisonniers sont au monde fortunez ;
Prisonnier cuyde tel estre son amy.
Qui luy a faict aultre foys le beau nez.
Qui à la fin dépose contre luy.
Les loix civilles, tout le droict Césaricque
Toute Coustume, statut et ordonnance
N'ont point escript la nouvelle praticque.
Ne les trafficques que on nous tient en usance ;
Le droict escript pert toute sa puissance;
On ne fait plus jugement selon Dieu,
Car, s'on allègue une loy, pour sentence
On nous respond : « Ceste loy n'a plus lieu. »
Adieu César, aussi Justinien ;
Adieu Bartholle, Paul de Castre et Jason ;
Adieu le droict du bon sainct Adrien ^ ;
Adieu chapitres, rubricques et canon ;
Adieu les loix ; vous n'avez plus de nom ;
1. Avocats ou procureurs. L'anglais a gardé le mot
même; sollicitor y est encore le nom de l'avocat et du
procureur.
2. Subornés.
}. A : Adrian. Sans doute Adrien III (884-885) le seul
pape de ce nom qui ait été canonisé.
Prisonniers de Paris. 27$
Or et faveur vous ont mys en ruyne ;
On vous tollist tout vostre hault renom
En desprisant jurisdicque doctrine.
0 temps inicque, des loix brisant l'honneur,
Dissimulant amour et charité,
Plain d'avarice, tromperie et d'herreur,
Tenant fallace, délaissant vérité,
Et qui corrompt des loix l'auctorité
Qui contiennent toute miséricorde;
Nous nous plaignons de notre adversité,
Voire mais à qui .? A tel qui s'y accorde K
A ces moyens, Royne très excellente,
Que sur Fortune obtenez la maistrise,
A nos doulleurs que soyez suppliante.
Nous remettans de prison en franchise ;
En vous aurons nostre espérance mise.
Vous désirant de vouloir et couraige;
Le rossignol au boys chante et devise,
Mais il ne fait que souspirer en caige. •
Tout^ nostre espoir et consolacion
En vous est mys, haulte fleur de noblesse,
Car noz amys n'ont plus d'affection
A nous, quant voyent que Fortune nous blesse.
Mais enfermez, désolez, ilz nous laissent
Habandonnant nostre corps; mais les biens
Hz retiennent, faignant avoir tristesse
De nostre faict: ilz en lavent ^ leurs mains -^e
1. Cette strophe et la suivante manquent dans b.
2. B : Tant, — 3. a : lavant.
4. Allusion à ce passage de Mathieu, XXVII, 24 : « Pi-
276 L'Epistolle des Prisonniers.
Quand serons-nous in herba viridi,
Resjouissans la triumphante entrée
De la Royne de flore Lilii, . ,
De laquelle France est illuminée ?
Alors sera mainct belle hymne chantée
Francigenis quadrans honoribus ;
Du Chastellet et de la Tour carrée
On chantera : Te deum laudamus ' .
De flebili carcerum inopia
pr£jat<z Regin£ nuncianda.
Heu! tua quam gravibus torquent nos pondéra curis,
Carcer; onus pendit thedia mille tuum.
Quis faustus, quisletus adest, tua claustra subintransP
Omnia colludunt tristia fata tibi.
O Regina, virum domitis induita sepulchris,
Carceris a fétu ^ languida corda trahe !
Artificem non me, privato nomine, dicani ;
Carceris hos sensus clausa corona tulit.
Vale, gressus ledimendos, quantum valeas prospéra.
Corona finis Victoria vita.
'atus... accepta aquâ, lavit manus coram populo, dicens : i
Innocens ego sum a sanguine justi hujus. » ^
1 . B met ici le mot Finis, et ne donne pas la pièce qui 4
suit. ,'
2. Fétus est employé là au sens def£tor. \
277
Chicheface
qui mange toutes les bonnes femmes.
Nous avons publié dans le tome II de ce Recueil,
pp. 187-203, les dits de Bigorne qui mange tous
les hommes qui font le commandement de leurs femmes.
Nous renverrons nos lecteurs à la note dont nous
avons fait suivre ce petit poème ; il nous suffira d'en
rappeler les premières lignes : « A côté de Bi-
gorne, le monstre qui dévore les bons maris, il y
avait, disions-nous , Chicheface qui dévorait les
bonnes femmes, et il est bien probable que l'éditeur
de la pièce que nous venons de réimprimer lui avait
donné pour pendant une plaquette maintenant
inconnue sur Chicheface <. » C'est cette pièce, dont
nous soupçonnions l'existence sans avoir pu en
I . Aux citations relatives à Chicheface que nous avons
déjà données, nous ajouterons celle-ci.
Un rondeau qui figure au Vergier d'honneur (éd.
d'Olivier d'Arnouillet, f° 54 r°), commence ainsi :
Pour ung villani, racheux, pelé,
Infâme paillait appelé,
Ung marault, une chiche /ace,
Faut-il que d'ung lieu je desplace, etc.
278 Chicheface.
découvrir le texte, que nous avons aujourd'hui la
bonne fortune d'offrir à nos lecteurs. L'exemplaire
unique, d'après lequel nous donnons notre édition, a
été découvert en 1870, en Suisse, par M. Edvk'in
Tross; il était joint à un exemplaire d'une édition
également inconnue de Bigorne. Nous donnerons ci-
après la description de ces deux plaquettes :
Bigorne qui mê-//ge tous les hommes qui // font
le commandement ae leurs femmes. — WiCy finissent
les dictz de jj Bigorne la tresgrasse beste. 1/ Laquelle ne
mange seulle- jj ment que les hommes qui // font entière-
ment Le corn- jj mandement de leurs jj Femmes. S. l. n.
d. [Paris {' vers 1 S37], pet. in-4 goth. de ^ ff. dont
la page la plus pleine contient 23 lignes, sign. A.
Au titre, la figure de Bigorne mangeant un homme,
tandis qu'une autre victime agenouillée devant le
monstre attend son tour. Ce bois paraît être le même
que celui qui se voit sur le titre de l'édition repro-
auite en fac-similé.
Au verso du titre, un autre bois représentant un
homme et une femme qui cueillent des fleurs à un
arbuste. L'homme a le costume des docteurs, avec
un manteau bordé d'hermine, un camail et un bonnet
carré ; la femme porte le bonnet avec un voile.
Au verso du dernier f., est répété le bois de Bi-
gorne, avec un fragment de bordure.
Bibliothèque du baron James E. de Rothschild.
-£> Chicheface qui mange tou-//tes les bonnes
femmes. — ji Finis. 5. /. n. d. [Paris ? vers 1537],
in-4 go^l^- de 4 ff. de 29 1. à la page pleine, sign. A.
Au titre, un grand bois placé en large représentant
une bête maigre et décharnée qui mange une femme.
Cette bête, aussi affamée que Bigorne est copieuse-
ment nourrie, a deux pattes de chèvre et deux pattes
de coq.
Bibl. du baron James E. de Rothschild.
Chicheface. 279
Les dits de Chicheface sont suivis dans notre édi-
tion d'un coq-à-l'âne adressé par François de la
Salla à son ami Pierre Bordet. Cette seconde com-
position est postérieure à la pièce principale. Diverses
allusions historiques que nous expliquons plus loin (voy.
pp. 288-89) permettent d'en fixer la date à l'année 1537.
François de la Salla et Pierre Bordet sont restés
inconnus à tous les bibliographes. Nos recherches
pour retrouver la trace de ces personnages ont été
infructueuses.
Nous avons parlé, dans la notice qui accompagne
Bigorne (t. Il, p. 195-196), d'une compositionanglaise
de John Lydgate sur Bigorne et sur Chicheface'^. Nous
n'avons publié alors qu'une traduction française de
ce poème, mais nous pensons que nos lecteurs liront
avec intérêt l'original. Nous hésitons d'autant moins
à faire cette reproduction que le texte anglais n'a
été imprimé jusqu'ici que deux fois. Il figure dans
les Old Plays de Dodsley, t. XII, p. 302 sqq. et
dans le choix des petits poèmes de Lydgate, publié
par M. Hallivell {A Sélection from the Minor Pocms
of Dan John Lydgate, edited by James Orchard Halli-
well, Esq., F. R. S., etc. ; London, printed for the
Percy Society, vol. II, 1840, pet. in-8, p. 129-135).
Ce dernier texte, que noussuivonsici, est emprunté à
un manuscrit du Musée britannique (Harl., 2251,
fol. 270-272)-.
1. En in4> Gratien du Font mentionne Chicheface à
la fin de ses Controverses des sexes masculin et fémenin
parmi les ouvrages contre les femmes.
2. M. Wright a donné dans le Gentleman' s Magazine
du mois de juillet 1834 la notice d'un exemplaire de ce
poème qui se trouve dans la bibliothèque du Collège de
la Trinité à Cambridge. Ce texte porte la rubrique sui-
vante : « Loo, Sirs, the Devise of a peynted or desteyned
clothe, for a halle, a parlour, or a chaumbre, devysed by
Johan Lidegate, at the request of a worthy citesyn of
London. »
28o Chicheface.
By corne and Chichevache.
First ther shal stonde an ymage in Poète wise, seyeng
thèse iij balades ' ;
O prudent folkes takithe heede,
And remembrithe in youre lyves,
How thir story dothe procède,
Of the husbandes and theyr wyfes,
Of theyr accorde and theyr stryves,
Withe lyf or dethe whiche to derayne
Is graunted to thèse bestes twayne.
Than shal be portreyed two bestis, oon fatte, another
leene.
For this Bycorne of his nature
Wil nonother maner foode, ,
But pacient huslcs never in his pasture,
And Chichevache etithe wymmen goode :
And bothe thèse bestes, by the roode !
Be fatte or leene, it may nat faile,
Lilie lak or plenté of theyr vitaile.
Of Chychevache and of Bycorne
l'retithe holy this matere,
Whos story hathe taught us beforn,
Howe thèse bestes bothe in feere
Hâve ther pasture, as ye shal hère,
Of men and wymmen in sentence,
Thurghe suffraunce or thurghe impacience.
Then shal be portrayed a jatte beste callid Bycorne, of
the countrey of Bycornoys, and seyn thèse thre baladis
folowyng :
Of Bycornoys 1 am Bycorne,
Fui fatte and rund hère as 1 stonde.
And in mariage bounde and sworne
To Chivache, as hir husbonde,
Whiche wil nat eete, on see nor londe.
But pacient wyfes debonayre,
Whiche to her husbondes be nat contrayre.
Fui scarce, God wote ! is hir vitaile,
1, Ballade est pris ici au sens de strophe.
Chicheface. 281
Humble wyfes she fynt so fewe,
For alweys at the countre-taile
Theyr tunge chappithe and dothe hewe;
Such meke wyfes 1 be-schrewe,
That neyther can at bedde ne boorde
Theyr husbondes nat forbere oon woorde.
But my foode and my cherisshynge,
To telle plainly and not to varye,
Is of suche folke whiche theyr livynge
Date to theyr wyfes be nat contrarye,
Ne from theyr lustis dare nat varye,
Not withe hem holde no champartye,
Al suche my stomack wil defye.
Tkan shal be portrayed a company of men comyng
towardis this beste Bycorne, and sey thèse foure baladis:
Felawes, takethe heede, and ye may see
How Bycorne castilhe hym to devoure
Aile humble men, bothe yow and me,
Ther is no gayne may us secoure ;
Woo be therfor, in halle and boure,
To al thèse husbandes whiche theyr lives
Maken maystresses of theyr wyfes.
Who that so dothe, this is the iawe,
That this Bycorne wil hym oppresse.
And devouren in his mawe,
That of his wife makithe his maystresse ;
This wil us bryng in grete distresse,
For we, for oure humylité,
Of Bycorne shal devoured be.
We stonden plainly in suche case,
That they to us maystressis be;
We may wele syng, and syn, allas !
That we gaf hem the soveranté ;
For we ben thralle and they be free ;
Wherfor Bycorn, this cruel beste,
Wil us devouren at the lest.
But who that can be soverayne.
And his wife teche and chastise,
That she dare nat a worde gayn-seyn,
Nor disobeye in no manner wise;
282 Chicheface.
Of such a man I can devise,
He stant under protectioune,
From Bycornes jurisdiccioune.
Than shal ther be a womman devoured in the mowthe of
Chichevache, cryeng to aile wyfes, and sey thèse
balad[es] :
0 noble wyves, bethe wele ware,
Takithe ensample now by me;
Or ellis afferme wele I dare,
Ye shal be ded, ye shal nat flee;
Bethe crabbed, voydithe humylité,
Or Chichevache ne wil nat faile
you for to swolow in his entraile.
Than shal ther be portrayed a long horned beste, sklendrt
and leene, wiîh sharp tethe, and on his body nothyng
sauf skyn and boon.
Chichevache this is my name,
Hungry, megre, sklendre, and leene,
To shewe my body I hâve grete shame;
For hunger I feele so grete teene,
On me no fatnesse wil be seene,
By cause that pasture I fynde none,
Therfor I am but skyn and boon.
For my fedyng in existence
Is of wymmen that ben meke,
And liche Gresield in pacience.
Or more theyr bounté for to eeke;
But I fui longe may gon and seeke.
Or I can fynde a good repast,
A morwe to breke with my fast.
1 trowe ther be a deere yeere f |
Of pacient wymmen now thèse dayes ;
Who grevithe hem withe word or chère,
Lete hym be ware of suche assayes.
For it is more than thritty Mayes,
That I hâve sought from lond to lond,
But yit oon Gresield never I fond.
1 fonde but oon in al my lyve,
And she was ded ago fui yoore.
For more pasture 1 will nat stryve,
,_J
Chicheface. 285
Non sèche for my foode no more,
Ne for vitaile me to restore;
Wymmen bien woxen so prudent,
They wil no more be pacient.
Than shal be portrayed after Chichevache ' an olde man
withe a baston on his bake, manasynge the best for
devouring of his wyfe.
My wife, allas ! devoured is,
Most pacient and most pesible,
She never sayde to me amysse,
Whom hathe nowe slayn this best horrible,
And for it is an impossible
To fynde ever suche a wyfe,
I wil live sowle duryng my lyfe.
For now of newe for theyr prow,
The wyfes of fui highe prudence
Hâve of assent made ther avow,
For to exile for ever pacience,
And cryed wolfes hede obédience,
To make Chichevache faile
Of hem to fyde more vitaile.
Now Chichevache may fast longe,
And dye for al hir crueltee,
Wymmen hâve made hemself so stronge.
For to outraye humylité.
0 cely husbondes, wo been yee !
Suche as can hâve no pacience
Ageyns yowre wyfes violence.
If that ye suffre, ye be but ded,
This Bycorne awaithe you so sore ;
Eeke of yowre wyfes ye stand in drede,
Yif ye geyn-seyn hem any more;
And thus ye stonde and hâve don yore.
Of lyfe and dethe betwixt coveyne,
Lynkelde in a double cheyne.
I. Ms. : Chivache.
284 Chicheface.
Chicheface qui mange toutes les bonnes femmes.
Cy commencent les Ditz de Chicheface, l'horrible teste,
laquelle ne menge sinon les femmes qui font en tout
temps le commandement de leurs maris.
hicheface suis appellée,
^ ^Mesgre, seiche et désolée,
MÇEt bien y a droit et raison,
<Car je ne mange seulement
Que femmes qui font le commant
De leurs maris toute saison,
Et qui régissent la maison
Sans faire leur mari ^ marry :
Bonne femme faict bon mary.
Il y a des ans bien deux cens
Que grevée de fain me sens
Par force de grande famine,
Que j'en tiens une entre mes dens
Que je n'ose avaller dedans
Par grant paour de cheoir en ruine
Et que par fain la mort me fine.
Dont nul ne se peut recouvrer :
Bonne femme ne puis trouver.
Depuis le temps que je vous compte.
Je la prins confuse à grant honte
Et si ne le cuidois ^ pas faire ;
Bien vint à point, plus ne povoye.
Deux mille ans ay esté en voye^.
Dont j'en avoye bien affaire,
Mais depuis n'ay sçeu mon'' affaire
I. Imp.: leurs maris. — 2. Imp.: ruidost. — 3. Imp.
Deux mille ans esté en avoye. — 4. Imp. : par mon.
Chicheface. 285
De manger femme n'autre chose :
Femmes sçevent texte et glose.
Se je demeure encor autant,
Mon ventre n'en sera contant,
Mais j'espère miséricorde.
Que quelque femme obéyra
A son mary et se duyra
Selon son lien et sa corde,
Et aymera paix et concorde ;
Toutesfoys je crains le contraire :
Femmes sont [très] fort à retraire.
Il y a si long temps que je chasse,
Et toutesfoys en nulle place
Ne puis bonne femme trouver ;
Les unes ont très maie teste,
Les aultres sont comme tempeste,
Les autres veulent mal ouvrer;
Se j'en puis aulcune trouver,
Ceste-là sera tost mangée :
Je suis de fain presque enragée.
Femmes, femmes, par amytié;
Veuillez avoir de moy pitié ;
Ne me laissez de fain mourir,
Aymez voz maris, qu'on se coyse.
Et faictes qu'à eulx n'ayez noyse.
Veuillez leur ung peu^ obéir;
Ne vous faictes batre, férir;
Sur vous en viendra le dommage :
Quant vous voulés, vous faictes rage.
I . Imp. : petit.
286 Chicheface.
La bonne femme qui se excuse, disant qu'elle ne le cuydoit
point faire.
Pour faire le commandement
De mon mary aulcunement
Et sans que nul mal g'y pensasse,
Souffrir me convient peine dure,
Et si fault que la mort j'endure,
Car prinse suis par Chicheface ;
Par sa gorge fault que je passe;
De rien ne sert ma repentance :
Femme doit user de science.
Faulx mary, pour faire à ton ayse
Se j'en meurs, tu en es bien ayse
Et de joye n'en fais que rire;
Mais, s'entre mille en treuve[s] une
Qui te donne plaisance aulcune
Comme j'ay faict en grant martyre,
Quelque jour tu le sçauras dire;
On en verra l'expérience :
Femme veult vivre à sa plaisance.
A Dieu vous dy, bonnes commères,
Avisez-vous, filles et mères ;
Gardez-vous de la maie beste ;
Gardez-vous-en, quoy qu'on en die,
Et prenez exemple en ma vie;
Gouvernez-vous par vostre teste.
Et, se vostre mary tempeste,
Laissez-le crier, ne vous chaille :
Femme qui craint ne vaut pas maille.
Cy finissent les Dit: de Chicheface.
Chicheface. 287
Épisîre de l'Asne au Coq ,
par François la Salla,
à son amy Pierre Bordet.
)es beaux escriptz et bons devis
^^Me sont si doux qu'il m'est advis
\^Que je suis au champ d'Elisée
s^Avec Enoch et Elisée,
Qui font le guet contre Antéchrist,
Mais tenons-nous à Jésu-Christ,
Sans jamais estre variables.
— Je te demande si les Dyables
Ont tant de cornes que l'on dit;
Il m'est advis que c'est mesdict,
Qu'ung Esprit' se laisse ainsi veoir.
Voylà qui m'a fait esmouvoir
De chanter par-tout çà et là :
« Secourez-moy. » D'où vient cela
Que plus ne vous recommandés?
— Affin que, si jouez aux dedz.
Que tu te gardez des hazars.
— Ce n'est qu'à faulte de Croysardz
Que leTurcq nous occupe Rhodes 2.
— Combien qu'on dit qu'aux Antipodes^
1. Imp. : Es périt.
2. C'est en 1522 que les chevaliers de Rhodes, se sen-
tant hors d'état de défendre leur île contre les Turcs,
l'abandonnèrent à Soliman II.
3. « Je croy que c'est langaige des Antipodes ; le Diable
n'y mordroit mie. » Rabelais, livre II, chap. IX, éd. Jannet,
II, p. 52.
« A ceste heure cognoy-je en vérité que nous sommes
en terre antictone et antipode. » Rabelais, livre V,
288 Chicheface.
Le pays est fort altéré,
Mais l'air y est si tempéré
Que personne n'y peult mourir.
— L'Empereur s'en va secourir
Son frère le Roy d[e Hjongrie '.'
ch. XXVII, éd. Jannet, V, p. 113.
« Ultrum la froidure hybernale des Antipodes, passant
en ligne orthogonale par l'homogénée solidité du centre,
pourroit, par une douce antipéristasie, eschauffer la super-
ficielle connexité de nos talons. « La Chresme philosophak
des questions encyclopédiques de Pantagruel, Rabelais, éd.
Jannet, VI, p. 123.
I. Ce fut seulement après la bataille de Mohâcs (1526)
que la maison d'Autriche prit possession de la Hongrie.
L'archiduc Ferdinand, frère de l'infortuné Louis II, fut élu
roi par la diète de Poszony (Presbourg), le 16 décembre
1526, trente-six jours après la proclamation de Jean
Zâpolya par l'assemblée de Szekes-Fehérvâr (Stuhlweissen-
burg). Les deux rivaux se disputèrent pendant plusieurs
années la couronne de Saint-Etienne, Zâpolya recherchant
l'alliance des Turcs, tandis que Ferdinand tâchait de
décider son frère Charles-Quint à le soutenir. Celui-ci,
absorbé par sa lutte contre François P"', n'accorda qu'une
médiocre attention aux affaires de Hongrie. En 153^)
lorsque Soliman menaça directement l'Autriche, l'empereur
parut vouloir sortir de son inaction ; il leva des troupes
dans ses divers états et se rendit lui-même à Vienne avec
Granvelle (voy. Magyar tôtténelmi Enlékek; kiadja a magyar
tudomânyos Akademia, t. I" (Pest, 18 jy, in-8°, pp. 162
sqq.). Cependant, comme il paraît être question d'un évé-
nement tout-à-fait contemporain, il faut peut-être voir
dans nos deux vers une allusion aux levées extraordinaires
qui furent faites, en 1537? non-seulement en Bohême et
en Hongrie, mais dans tous les pays de l'Autriche, pour
permettre à Ferdinand de frapper un grand coup contre
Zâpolya (voy. Fessier, Geschichte von Ungarn, 2. Aufl.,
t. III, p. 48s). La date de 1537 concorde avec l'allu-
sion à Clément Marot qui se trouve quelques vers plus
loin. C'est Marot qui avait mis à la mode les « coq-à-
l'âne », par ses épîtres à Lyon Jamet composées en i n J
et en 1 536.
Chicheface. 289
— Pour ce qu'on ne tient [pas] la Crie
Des escus et testons de poix *,
Garde-toy de manger des poix
Que le lard ne soit bien haché^.
— Les Lymossins ont bon marché
De ravez et peîiz naveaulx^.
— Noëlz nouveaulx, NoëUz] nouveaulx,
Avec ung de Clément Maroth*.
— Sathan, Béhérith, Astharoth,
Accompaignés des Hennuyers,
Ont abbattu force noyers,
Parmy ces roches de Quercy^.
— Va-t'en de là; je suis icy.
— Combatons-nous homme pour homme.
1. A part'r de 15 19, François !"■ diminua le titre des
écus d'or d'un quart de carat et leur poids d'un grain 3/4;
en 1538, il en affaiblit le titre de 3 carats, sans en dimi-
nuer le poids (voy. Le Blanc, Traité historique des mon-
nayes de France, éd. d'Amsterdam, 1692, in-4'', p. 264-
266). Les testons d'argent subirent des réductions ana-
logues en 1 5 16 et en 1 521 .
2. On trouvera ci-après, dans les Menus Propos, vers
153, une facétie analogue sur les pois. Ce genre de plaisan-
terie était sans doute de tradition dans les fatrasies, coq-
à-l'âne, sotties ou « jeux de pois piles ».
3. Les raves et les navets constituent la denrée de
Limoges dont il est parlé dans les Menus Propos, vers
337-
4. La pièce de Marot à laquelle il est fait allusion ici
est probablement la chanson « Une pastourelle gentille »
(éd. Jannet, t. II, p. i88j.
5. Ces mots cachent évidemment une allusion à la
querelle de Marot et de Sagon. Les diables dont parle le
poète sont Sagon, La Hueterie et leurs adhérents. Quant
aux mots « roches de Quercy » on les comprendra si l'on
se rappelle que Marot était né à Cahors.
P. F. XI 19
290 Chicheface.
Les Cardinaulx qui sont à Rome
N'en feront pour ce moindre chère,
Car, quant tu sera[s] sur la chaire ^
On t'escoutera de bien loing.
— Toutesfoys fault avoir du soing
De torcher le nez. quant on souffle.
— J'avais cinquante et cinq de roffle^,
En jouant à la Picardie.
— Bon jour, bonne nuyt, bonne vie;
Comment se porte la personne .ï*
— Il m'est advis, alors qu'on sonne,
Que tout le monde doibt mourir,
Et Dieu nous veille secourir,
Que le temps nous soit favorable !
— Ne peut-on pas chanter à table.
Aussi bien que siffler au lict.?
— Par mon serment, c'est ung delict
De baiser la belle Picarde,
Car les bonnetz à la cocquarde ^,
1 . c'est-à-dire quand tu seras Pape.
2. La ronfle qui est citée par Rabelais (Livre I,
ch. XXII) parmi les jeux de Gargantua, était un jeu de
cartes où le principal avantage consistait à avoir le point.
C'est aussi avec l'acception de « point » que le mot roffle
ou ronfle est employé ici. Le sens est celui-ci : j'ai
annoncé cinquante-cinq de point. (Voy. La Maison des
Jeux académiques, [par Ch. Sorell, Paris, Loyson, 1668,
in-i2, p. (.) On trouve dans la Moralité des Enfans de
maintenant {Ancien Théâtre français, t. III, p. 46) une
scène où les personnages jouent à la ronfle. — La picardie
figure également dans l'énumération de Rabelais. On peut
induire de notre passage que c'était la forme primitive
de notre piquet moderne.
5. Voici comment Cotgrave explique cette expression :
« A Spanish cap, or fashion of bonnet used by the most
Chicheface. 291
En nostre temps n'ont plus de mise.
Maintenant chascun se déguise,
Jusques au[x] bonnetz à troys cornes.
— Ayons de l'eaue de ces' lycornes,
Qui sert fort contre la poyson 2.
— Et, sur ma foy, c'est bien rayson
Que Monsieur passe le premier.
— On faict grand feste d'ung ianier
Qui est patron et mandataire.
— Vien çà 3, m.onsieur le lapidaire;
Avez-vous des pierres Indoy[s]es .^
substantiall inen of yore (termed so, perhaps, because
those that wore of them grew thereby the prouder, and
presumed the more of themselves) ; also any bonnet, or
cap, worne proudly, or peartly, on th' one side. »
1 . Impr. : ses.
2. Les cornes de licorne étaient encore considérées au
xvi" siècle comme un contrepoison universel et attei-
gnaient un grand prix. Aujourd'hui même, la corne de
cerf « sert à préparer avec l'eau bouillante une boisson
gélatineuse adoucissante ; calcinée, elle entre dans la décoc-
tion blanche de Sydenham. » Littré et Robin, Dict. de
médecine, V corne. — Cf. Laborde, Glossaire, p. 3S9-6s.
Voy. aussi ce que, en 1623, Pietro de la Valle (Viaggio,
éd. Gancia, Brighton, 1843, in-8, t. II, pp. 491-5) dit
d'une corne d'unicorne qu'on finit par vendre en morceaux
parce qu'on ne trouva pas à la vendre entière, à cause de
i'énormité du prix. On avait refusé de la vendre à Cons-
tantinople et en Moscovie pour deux mille livres. — Dans
l'Inventaire de la Bibliothèque de Charles VI, publié par
M. Douet d'Arcq en 1867, on trouve pp. 172-5 que les
dimensions des deux cornes de licorne du roi étaient mar-
quées sur le mur avec des cachets d'authentication. Enfin,
Marie Stuart, dans une lettre écrite pendant sa captivité,
demandait qu'on lui envoyât de France de vraie terre
sigillée et un morceau de fine licorne; elle ne craignait
alors que le poison.
5. Imp. : sa.
292 Chicheface.
Combien le quintal des turquoises
Et la livre des esmeraudes ?
— Et, mon Dieu, que de baguenaudes
Sont semées parmy le Monde?
— Puis qu'on dit que la terre [est] ronde,
Le ciel n'en est pas plus quarré.
— Chantons : ut, la, mi, fa^ sol, ré.
Pour donner au phiffre l'aubade.
— Voyià pour toy une gambade,
Et donne-moy ung petit sault.
— Pour nie garder de quelqu' assault,
Ne mettray plus la plume au vent.
— Disons : « Cornichon va devant »
Et : « Suyvez-moy, mon compaignon ».
— Ne mangez point d'aulx ne d'oignon.
— Si vous avez couppé le doy^,
La bonne fleuste de Raffy.
— Attendons que le grand Sophy
Ayt ces Turquoys tous desconfiz,
Et metons fin à nos escriptz.
Tout pour csgard.
Finis.
I. U manque ici un vers dont l'absence ne permet pas
de découvrir le sens.
>*«»*
29?
S'ensuit le Débat de Vraye Chanté à ['encontre de
Orgueil, qui sont deux choses fort contraires,
et , sur la fin , le Testament dudit Orgueil,
auxquelles choses pourront les humains prendre
bonnes exemples, si à eulx ne tient. Composé
par maistre Michault, dcmourant à Troyes en
Champaigne.
La pièce suivante est un dialogue coupé dans une
Moralité qui devait compter primitivement un
plus grand nombre de personnages. Il est probable
que les noms d'Orgueil et de Charité ne furent intro-
duits qu'après coup et que l'auteur avait mis en
scène l'Homme juste et l'Homme mondain. Le
remaniement n'a pas été fait avec assez d'habileté
pour qu'il n'ait pas subsisté quelques traces de la
composition originale. Ainsi, vers la fin de la pièce
(p. 306) Orgueil s'exprime ainsi :
Catherine, dy, faulce beste,
Haste toy ; je croy que j'enrage, etc.
Evidemment ce couplet était adressé par l'Homme
mondain à sa femme, dont le rôle a été supprimé.
Plus loin (p. 309) nous voyons clairement que la
294 Débat de Charité
pièce était destinée à la scène : Chanté dit à Orgueil :
L'exemple véritablement
Bien il pourroit estre imprimé,
phrase qui n'a de sens que récitée par un acteur.
Quel est maintenant le maître Michault dont le
nom figure sur le titre du Débat!' Il n'est cité ni par
La Croix du Maine ni par Du Verdier. On pour-
rait songer à Pierre Michault, secrétaire du comte
de Charolais, fils du duc de Bourgogne, qui com-
posa le Doctrinal de Court (imprimé en 1466), la
Dance aux Aveugles et le Passe temps Michault, mais,
ce dernier poëte ne figurant pas dans VEstat des
Officiers et Domestiques des Ducs de Bourgogne de la
seconde race, il est à croire, ainsi que le fait remar-
quer Goujet(6/è/./rartf., t. IX, p. 345), qu'il mourut
avant que le comte de Charolais succédât à son père
Philippe le Bon, c'est-à-dire avant 1467. Il ne serait
sans doute pas impossible que Pierre Michault ne
fût l'auteur de la moralité, dans laquelle on a coupé
des morceaux à une époque plus récente (une allu-
sion aux Luthériens permet de la fixer vers 1530),
mais cette hypothèse ne nous paraît guère admissible.
Tous ceux qui ont parlé de Pierre Michault s'ac-
cordent à le faire naître en Bourgogne ou en
Franche-Comté, tandis que notre Michault était de
Troyes. De plus, il n'était pas d'usage que les pièces
dramatiques fussent signées. Les exemples contraires
sont rares et ce n'est pas un demi-siècle au moins
après la mort de Pierre Michault qu'on aurait réim-
primé sous son nom un simple fragment d'un de ses
ouvrages. Les mots « demeurant à Troyes en Cham-
pagne » semblent bien indiquer que l'auteur était
encore vivant au moment de l'impression. Nous
croyons donc qu'il s'agit ici de quelque bourgeois
de Troyes qui aura bravement signé de son nom un
extrait remanié et défiguré d'une œuvre plus an-
cienne.
ET d'Orgueil. 295
Voici la description de la plaquette dont nous
reproduisons le texte :
51 Sensuyt le de- // bat de vraye charité a lencontre
de orgueil q // sont deux choses fort côtraires. Et
sur la fin // le testament dudict Orgueil. Ausquelles
cho // ses pourront les humains prendre bonnes ex-
// emples si a eulx ne tient. // Compose par maistre
Michault demourant a // Troyes en Champaigne. —
Finis. S. l. n. d. [ycrs 1530], pet. in-8 goth. deSff.
de 28 lignes à la page pleine, sign. A.
La pièce n'a qu'un simple titre de départ, la pre-
mière page contenant 1 5 lignes de texte.
Bibl. nat. Y^ 601, Rés. (dans un recueil conte-
nant Le Livre, des Connoilles et diverses autres pièces).
L'Acteur.
ui veult trouver toutes vertus,
-ir-ii ïu^"^^ ^°"^ ^" vraye Charité ;
^/i^Sans elle nous estions perdus;
D'elle produit la vérité;
Jésus, par sa bénignité
Payant notre rédemption,
N'espargna son humanité,
La journée de sa passion ^.
Tous péchés procèdent d'Orgueil,
Soyent de racines ou branches.
Maintes gens en ont fait le dueil
Qui ne portent pas larges manches;
Pasmez sont comme povres tanches.
Et les a mis au bruniquet^;
1 . La moralité du Las d'amour divine est écrite comme
celle-ci en strophes de huit vers rimant : ababbcbc.
2. Les a ruinés. Voy. le Glossaire de l'Ancien Théâtre
français, p. icj.
296 Débat de Charité
Pires que boyteux des deux hanches,
Hz sont pris d'un faulx estiquet.
Puisque tous maux viennent [d'Orgueil],
Ne lui pourroyt-on pas bien dire?
Povres en plorant larmes d'œil
Il en sont plongez en martyre.
Charité, qui les cueurs attire,
Contre Orgueil dresse sa loquence;
S'il est obstiné à l'empire,
Il trouvera rude sentence.
Charité,
comme en parlant à Orgueil.
Veulx-tu toujours servir ton maistre.
Le Prince de lubricité.''
Bien tost il fut mis à senestre
En grande tenebrosité.
Le siège de la Trinité
Cuyda usurper par faulx tiitre;
A jamais en est tormenté
En enfer ce cruel galiffre '^.
Si tu vouloys sauver ton âme,
Ami, te fauldroit bon remort.
Va t'en en l'eslre' Nostre Dame
1 . Le sens de galiffre est celui de goinfre (Cotgrave le
traduit par « a greedie feeder, a ravenous eater »). Peut-
être ce mot n'est-il ici que le nom du célèbre géant
Galafre. Voy. t. IV, p. 128 de ce Recueil.
2. Estre, aitre, du lat. atrium; ici l'égiise. — Notre-
Dame de Paris n'avait pas de charnier; au contraire Notre-
Dame aux Nonnains, de Troyes, avait un cimetière dont
l'emplacement est occupé aujourd'hui en partie par une
halle.
ET d'Orgueil. 297
Y prendre une teste de mort;
Ce sera pour mirer ton corps,
En attendant ta sépulture,
Et que tu soyes souvent recors
Qu'il te fault estre en pourriture.
Orgueil.
Oste raoy ces testes peleés;
Ce n'est pas pour guarir malades;
Semble à veoir qu'elles soyent bruslées
Plus noires que vieilles salades'.
Ruer je veulx haultes gambades;
Laisse-moy faire mes faulx pas,
Tous les jours nouvelles aubades
Pour soutenir mondains repas.
Charité.
Tu n'es pas bon grammairien
De prendre le chemin si large.
N'es-tu pas un Luthérien 2?
Il me le semble à ton langaige.
Croy Charité, si tu es sage ;
Elle te montre ung beau maintien ;
Si tu ne change ton couraige,
Je te nye que tu soys chrestien.
Orgueil.
N'avons-nous pas du bon larron }
C'estoyt un loup mengeant brebis;
Dieu luy pardonna plat et rond.
Tenir je me veulx des gros bis;
I. Casques. — 2. Ceci prouve que l'auteur vivait au
plus tôt sous François I", et qu'il était catholique.
298 DEBAT DE Charité
Il me faudroyt ung blanc houbis
Contrefaisant la chatte-mitte ;
Tout me sera bon, vert ou gris;
Devenir me fault hypocrite.
Charité.
De Jesuschrist, sans quelque doute,
Au pressoer là oi!i * fut bouté
On tira la dernière goutte
De sa très digne humanité.
Ce bon larron, du droict costé
Soutenoit de Dieu la querelle.
Il confessoyt la vérité;
Ce n'estoyt pas ung infidelle.
Doibt-on sa jeunesse passer.
Délaissant Dieu et sa povre âme ?
Te fault-il ainsi renoncer
Le doulx Jésus et Nostre Dame .?
Moult doucement je te reclame;
Tu te dampne à bride avallée^;
Ne t'esbahys, si je te blasme;
Ton cas est trop à la voilée.
Orgueil.
Charité, tu me faitz bien rire ;
Veux-tu abolir mon mestier?
Loger il me fault "â l'empire;
C'est beau que d'estre ung grant routier ^.
1 . Imp. : là où il fut bouté.
2. Au galop. Nous disons encore : « à bride abattue ».
}. Un grand brigand. On sait toutes les dévastations
des bandes connues sous le nom de routiers.
ET d'O RGUEIL. 299
Prens que je soye ung putier
Jusques à la fin de mon aage;
De Dieu je seray héritier;
On m'a dit qu'il est homme sage.
Charité.
N'es-tu pas ung mauvais truant?
Tes faictz sont par trop interdictz.
Tu dis qu'un vilain bouc puant
S'en va tout droict en paradis.
Toy et tes gens sont tous mauldictz ;
Où seroyt Dieu et sa justice ?
Croy hardyment, sans contredictz,
Qu'el ' n'est pas aux dampnez propice.
Tu romps le [saint] signe de thau^,
Despitant la foy catholique;
Tu chantes ung mauvais sol fa ut^ ;
N'es-tu pas ung faulx hereticque?
Mettre on ne doibt saincte relique
Parmy l'estable d'un pourceau;
Oste ce fait dyabolique;
Tu efface de Dieu le seau.
L'Acteur.
Qui vouldroit paindre ung Orgueilleux,
Il le faudroyt bouter tout nud;
Le trouve l'on si merveilleux,
Pour ce qu'il a le pied cornu ?
Si cela luy fust advenu
I. Imp.: Qu'elle. — 2. Lorsque l'ange de la Mort visita
les Egyptiens, les portes des Israélites marquées d'un tau
furent les seules respectées. — 3. Il fallait pour la rime
prononcer deux syllabes en une, comme s'il y avait faut.
300 Débat de Charité
En la teste comme en lieu bas,
Fusse Moyse revenu,
Sachez qu'on ne le croyroit pas.
Affin que point on ne s'abuse
D'en présumer folie sentence,
Vous entendez bien qu'on excuse
Ceulx qui sont en prééminence,
Ausquelz il fault obédience;
On doibt avoir des gouverneurs;
Practiquez la bonne éloquence :
A tous bons seigneurs tous honneurs.
Charité.
Doibt-on mettre filles si bas
Que d'en faire de la littière?
Affin que tu ne l'oublie pas,
C'est une très faulce manière.
Orgueil.
Je les ai trouvées chamberières ;
Elles sont devenues maistresses,
Rendues les ay bonnes ouvrières ;
Ne sont-ce pas belles adresses?
Charité.
Meschant, l'as-tu point violée.?
Que te fera Dieu, gros tau[rjeau ?
Orgueil.
Charité, tire mon espée.
Et je hocheray le fourreau.
Pense-tu que je soye si veau.?
ET d'Orgueil. 301
Jamais ne seroyt rengueinée.
Je ne suys pas de raison beau ;
Elle estoyt trop abandonnée.
Charité.
N'est-ce pas grande ingratitude,
Si on fait prédication,
Que tu ne va ouyr l'estude
De bonne admonition ?
Ton temps est à perdition;
En caquetant parmy la rue.
Tu engendre discention ;
Veulx-tu toujours faire la grue.?
Tu desprise[s] les Confraries :
Temples en sont entre[te]nuz;
Maintz conventz, aussi librairies '
Humblement en sont soustenuz.
Tes maulx sont par cela congneuz;
Tu n'as pas bonne intention.
Povres mendians seroyent nudz,
Se 2 n'estoyt ceste invention.
Gens de mestier sont les pilliers
Chascun de leur vacation,
Elisans certains chevaliers
Les servant par dévotion.
C'est très bonne invention;
Cela concerne Charité
I . Ainsi entre autres choses, quelques confréries^ reli-
gieuses s'occupaient de former et d'entretenir des bibliothè-
ques à l'usage de leurs membres ; le fait est curieux à
remarquer. — 2. Imp. : Ce.
302 DEBAT DE CHARITÉ
_ De mettre, sans discention,
Prières à communité.
Orgueil.
Ces prescheurs me ^ rompent la teste.
• Me parles-tu de sermonner ?
Je n'y va dimenche ne feste ;
Hz n'ont garde de m'estonner.
Si je puis quelque ung lardonner
En racomptant de grans merveilles,
Aux meschans jeux pour abymer^,
A cela dresse mes oreilles.
Ne desprise pas sainct Pansart^ ;
C'est une noble Confrarie.
Mettre je me veulx au hazart,
En relevant ma rongerie.
Sçay-tu point quelque pillerie,
I. Imp. : se. — 2. Imp. : abosnes.
3. A côté des saints auxquels on attribuait le pouvoir
de guérir certaines maladies, par suite d'un jeu de mots
fondé sur la similitude de leur nom avec celui du mal
qu'ils étaient censés guérir (voy. t. X, p. 304), il faut
placer les saints purement facétieux, tels que saint
Chouard (t. IV, p. 279), saint Oignon (t. I,p. 205), saint
Hareng li. II, p. 325), saint /Jam/i (t. II, p. 1 13), saint Bejef
[Ane. Th. franc., t. IV, p. 415), saint Cu/f/n {ibid., t. 111,
p. 340), saint Trotin {ibid., t. IV, p. 415) ou saint Tro-
tet (voy. VAdvocat des Dames de Paris, de Maximien),
saint Adauras (Rabelais, liv. II, ch. 17), saint Balletrou
(ibid., liv. II, ch. 26), sainte Nytouche {ibid., liv. I,
chap. 27; Ane. Th. franc, t. II, p. 436 ; VII, p. 177),
saint Faulcet, saint Jambon, saint Billouard et saint Velu,
qui ont fait le sujet de Sermons joyeux, saint Nemo, dont
nous publions ci-après les P'aits merveilleux, etc. Saint Pan-
çard est un nouveau nom à ajouter à cette liste. Il est
déjà cité, t. VII p. 208 de ce Recueil.
ET d'Orgueil. 505
Charité ? Je preste à usure;
Je advenseray argenterie
Sur quelque maison ou masure.
S'il y a rente ou revenue,
Je les prendray sans le payement;
Ce sera pour ma convenue;
N'est-ce pas ouvré sagement.?
Affin de congnoistre comment,
Pour éviter tout le débat,
En y levant seigle ou forment.
Point ne t'en feray de rabat.
Charité.
Escoutez ce démoniacle;
On congnoist son cas tout à plain ;
J'ay bien esprouvé son triade ;
Jamais il n'aura son sac plain.
Par trop il est pesant et vain,
Faisant du sourd ; en sa maison
Povreté est mise au peiain ;
Il a déjà prins sa toyson.
Pense au jour du Jugement;
Jesuschrist tiendra sa balance;
Crains-tu pas l'horrible torment ^
Plus dur tu es que un fer de lance.
Si la mort ne crève ta pance,
Toujours feras quelque massacre;
Pour attraper or ou chevance ',
Tu passe grup ^ ou l'oyseau sacre ^.
1 . Imp. ; chevanche.—z. rpût|i. Voy. Du Gange, v° gry-
t>a. — 3. Charité compare Orgueil aux oiseaux de proie;
304 DEBAT DE Charité
Orgueil.
Me fauldroit-il rendre ma gorge ?
EP n'est à demy saoullée.
Avoir me fauldroit quelque forge
Pour fournir ma grosse goullée.
Ma tripaille est essoufflée;
On dira que je suis gourmant;
Ma bedeine est plus eslevée
Que ung gros tabourin d'Allemant.
Pleust à Dieu que j'eusse ma gorge
Longue comme deux javelines.
Nompas pour avaller de l'orge,
Mais de bon vin quinze choppines.
Se j'avoye quelques vieilles mines -
Pour m'avancer ceste purée;
J'en passe tant aux estamines
Que ma langue en est bruslée.
Charité.
Voicy ung très meschant marché ;
Orgueil est devenu glouton ;
Il est de tout vice entaché ;
C'est tout ung et fust ung luton ^.
A-il un gosier de letton ''
D'en mettre [tant] à ravallée^.?
le sacre est le terme consacré de l'ancienne vénerie pour
signifier l'éinerillon.
1. Imp. : Elle.
2. Mesure de capacité dent le nom s'est conservé dans
celui d'une mesure de blé, le minot.
3. Luton, luiton, c'est-à-dire un mauvais esprit.
4. Laiton, cuivre, c'est-à-dire un gosier de métal,
j. Imp. : la vallée.
ET d'Orgueil. 505
Sans despouiller son hocqueton',
Une quarte est bien tost gallée.
[L'Acteur.]
Grans affineurs, en affinant les fins,
Vous mourrez jeunes, cela est tout notoire ;
Sans craindre nul qui soit de voz affins;
La rude Mort [vous] rompra la mâchoire;
Sanglez serez de [son] fier chassoire,
Au dangier d'estre estranglez et penduz;
Vostre charongne elle en deviendra noire,
Quant vous serez d'elle mors estandus.
Le plus souvent, soyt à bas ou à mont,
L'Orgueilleux va hors de son lieu mourir;
Car Belzebuth et ce vilain Mommon^
Le font trotter et en maintz lieux courir.
Comme le chat ayant prins la souris^,
Après son jeu il l'estrangle et l'emporte;
Les autres ratz n'y ont point secouriz;
Pignez seroyent d'une terrible sorte.
Orgueil.
J'ay la peste ou une equilencc* ;
Apportez moy quelque bruvage.
C'est fait, je n'ay plus de silence;
Il me fault payer le truage •^.
Sang*5 bieu, je n'ay que trente ans d'aage;
1. Sorte de jacquette ou de casaque.
2. Sans doute Maminon.
}. Ainsi on ne prononçait pas toujours IV des infinitifs.
4. Esquinancie, inflammation de la gorge. — 5. Taille,
ou impôt. — 6. Imp. : Sanz.
P. F. XI 20
3o6 Débat de Charité
Me convient-il si tost finer ?
Ce m'est ung piteux vasselage.
Je renye bieu, je suys damné.
Catherine, dy, faulse beste,
Haste toy; je croy que j'enrage;
Boute mon trésor soubz ma teste
Affin qu'on n'y porte dommage;
En luy j'ay planté mon courage,
Dont j'en suis en affliction.
Dyables' auront de moy partage-;
Mon ame est à perdition.
Charité.
Orgueil, te veulx-tu confesser.?
A[s]-tu l'intention propice.?
Il te fault à ton cas penser
Pour réciter ton gros malice,
Envers Dieu ne sois pas trop nice;
Demande luy miséricorde;
A ton fait il mettra police ;
Tu seras sauvé, s'il te accorde.
Ton cas est ung peu difticille;
Tu ne l'as pas acoustumé.
Combien que junesse est fragille,
Orgueil t'a par trop allumé
Se Jésus ne t'a pardonné,
A la fin ton ame est houssée.
La fantasie d'un obstiné,
C'est Satanique charbonnée.
1. Imp. : Les dyabks. — 2. Imp. : portage.
ET d'Orgueil. 307
Orgueil parlant à soy mesmes.
Charité le m'avoit bien dit
Que prins seroye au tresbuchet ;
Mais je l'ay toujours contredit.
Je voy bien que je suys manchet;
Bâillonné suys comme ung brochet *;
Le mal me tient dessoubz le bras.
Dieu m'a voilé comme ung mouchet^;
Je croy que je mourray tout gras.
Charité.
Orgueil, ton beau-père est venu ;
Or dis ton benedicite.
Orgueil.
Parles-tu d'un Ange cornu.?
Qu'esse que tu dis, Charité ?
Si je ne puis Dieu contenter,
Il ne m'en chault pas d'une maille.
Me veux-tu faire saccouter^ ?
Je ne diray chose qui vaille.
Charité.
Orgueil, par grand bénignité,
Je te apprendray une oraison ;
Bonne elle est à l'extrémité'''.
1 . L'auteur affectionne les comparaisons avec les pois-
sons. Voy. ci-dessus (p. 295) :
Pasmez sont comme povres tanches.
2. L'on dit en vénerie d'un oiseau dressé qui en prend
un autre, qu'il le vole. Mouchet est pour émouchet.
3. Parler bas à l'oreille, ici confesser. Cotgrave traduit
ce mot par « to round, or whisper in the eare ».
4. A l'heure de la mort.
5o8 Débat DE Charité
Je croy bien qu'il t'en est saison.
Pour effacer ton gros blason,
Pri' Jesu Christ, en Trinité,
Qu'il vueille fermer sa prison
D'Enfer, que tu as mérité.
S'ensuyt l'Oraison.
Priez Jésus de paradis,
Mère de consolation,
Que nostre Dieu, vostre cher filz,
Ne soyt à sa confusion.
Donnez-luy vraye confession,
De ses péchez la desplaisance.
Et que sa mort et passion
Soit pour laver sa conscience.
Orgueil.
De Testât de ma conscience
Je suis villainement souillé;
Jamais je n'euz obédience;
C'est cela qui m'a barbouillé.
L'Ennemy m'a faict fatroiller
A l'escolle de Lucifer 2,
Dont je 'îeray bien chatouillé
Là bas, au plus parfond d'Enfer.
Charité.
Puisqu'en Testât de pénitence
Tu te porte si meschamment,
1 . Imp. : Prie. ,
2. M'a fait perdre mon temps à l'école de Lucifer. Cot-
grave traduit fatroiller ou fatrouilUr par « to trifle, toy,
invent, or busie himseife about idle and frivolous vanities ».
ET d'Orgueil. 309
Tu doibs faire quelque ordonnance
En ensuyvant ton testament,
Pour congnoistre plus amplement
Si ton cas est envenimé;
L'exemple véritablement
Bien il pourroyt estre imprimé.
Orgueil.
Je te déclaire, Charité
Que mes faitz sont par trop congneuz.
Je n'ay point de fidélité
Au contant de mes grans abus.
Au fons de l'infernal palus,
Affin qu'il en soyt fait mémoire.
Plus dampné qu'un vieuîx Debalusi,
Sathan fera mon inventoire.
Sachez que mes exécuteurs
Ont les ongles plus grans que coqs
Et ne payeront point mes debteurs;
Traîné seray par les tricotz;
Je trouveray maintes ragotz
Avant que mon ame soyt là.
Il ne m'y fauldra nulz fagotz;
On se chauffe trop sans cela.
J'ordonne [de] ma sépulture
I . L'imprimé porte bien debalus, mais il faut certaine-
ment lire Dedalus. Dédale, qui faisait des statues sembla-
bles aux êtres humains et qui y ajoutait des ailes, portait
un défi à la puissance céleste; il était donc damnable.
310 Débat de Charité
Qu'elle soit dessus la justice '.
Les corbeaulx portant leur pasture
Me lairront cheoir une escrevice^;
Hz me serviront de nourrice ■';
Ne suis-je pas de leur complice,
En appelant ceste charongne.
Puis après, ces grosses choucas %
Elles sont bonnes larronnesses ;
Entendez ung petit le cas,
Je veulx qu'elles chantent mes messes.
Ils me sonneront quelques [....],
A force de tricqueballer ^
En criant hault : Qui, qua, quoy, qu'esse?
Je ne sçauroye que mal aller.
I. On disait \a justice pour le gibet. — 2. Laisseront
pendre des lambeaux de chair à demi arrachée. — j.
!l manque ici un vers rimant avec charongne.
4. Espèce de petite corneille. M. Littré cite le mot
chouca, qu'il rattache au mot chouc, parent lui-même de
chouette. Il y a évidemment un étroit rapport entre c/iouc
et chouca, mais nous ne croyons pas que l'un dérive de
l'autre, nous y voyons seulement deux mots parallèles.
Le premier, qui n'est usité que dans les provinces wal-
lonnes, est emprunté aux langues germaniques ; le second
est tiré au contraire de l'Europe orientale, où l'oiseau qu'il
désigne est des plus communs. C'est le magyar csôka, dans
lequel M. Miklosich (Die slavischen Elem. im Magyari-
schen, p. 23) reconnaît le serbe, croate et Slovène c^vka
et qui a lui-même donné naissance au roumain cioacâ.
C'est un mot à joindre aux vocables que nous avons
empruntés au magyar [hussard, dolman, soutache, et peut-
être laquais).
5. « Vray est qu'ilz molestent tout leur voisinage à
force de trinqueballer leurs cloches. » Rabelais, liv. I,
ch. 40.
ET d'Orgueil. 31 1
De tout mon or et mon argent,
Qu'il soyt fardelé ' sur ma pance ;
C'est tout mon Dieu et mon régent;
N'oubliez pas ceste ordonnance;
En luy j'ay mis mon espérance.
Vieulx sathanas et fripponniers,
Il vous servira de pitance
Pour enflamber voz charbonniers.
Je ne veulx point de luminaire
Non plus que le hyboux sauvage;
Il porte trop villaine quaire^;
Autres^ oyseaulx luy font dommaige;
Je deusse avoir du hault parage,
Car je faisoye du jour la nuyt;
Mon col deust estre en quelque estage'' ;
A ung larron clarté luy nuyst.
Et de mon orgueilleuse fame^,
Elle m'aidoit à sacager;
Il appert qu'elle est bien infâme;
De moy ne la veulx estranger;
Afin qu'elle trouve à ronger
1 . Empaqueté.
2. Caire, chère, figure, mine. Laurent des Moulins dit
de même dans le Catholicon des Maladvisez (f. Di, v°) :
Qui sont les gens qui sont minces de caire
Et qui treuvent le temps présent amer ?
Les paresseux.
3. Imp. : Les autres.
4. C'est-à-dire : j'aurois dû être pendu.
j. Comme plus haut l'appellation de Catherine, la femme
de l'orgueilleux, indique la présence d'un quatrième per-
sonnage qui reste muet, ce vers indique aussi un jeu de
scène et comme le tableau final de la pièce.
312 Débat de Charité.
Mettez la en ce puant gouffre ;
Les pompes m'ont mis au danger;
Bruslée sera parmy le souffre.
De mes chambrières et varletz,
Hz congnoyssoient ma regnardière;
De Sathan tiendront les souffletz
Meschamment par rude manière ;
Bouillonner feront la chauldière
Parmy ces malheureux dampnez,
Plus rostiz que vieille sorcière,
Pires que Dyables empennez.
N'attendez pas mon demourant;
Car Cerberus doit tout racler ;
Aussi bien m'en voys-je en mourant;
Dampné suis, le cas est tout cler;
J'ay souffert mon jardin sacler
Par ce fricasseur d'aumelettes;
C'est à toujours ; j'ai beau ciffler ;
Griller fera mes ribelettes^.
[L'Acteur.]
Icy fine le testament
De cest Orgueilleux obstiné.
On congnoist bien patentement
Que c'est ung malheureux dampné;
Des Dyables est environné;
Ils ont troussé^ de bon matin.
Je croy qu'il sera bastonné.
Plus houspillé qu'un vieulx mastin.
Finis.
1. Ribelettes, côtes, côtelettes. Cf. angl, rib.
2. Us se sont mis en route.
313
Leç gratis et merveilleux Faictz
du seigneur Nemo
[par Jehan d'Abundance].
Le sujet du Monologue dramatique que nous
publions ci-après est emprunté à une facétie fort
ancienne. Un moine du moyen-âge, dont le nom est
resté inconnu, a pris pour thème la célèbre équivoque
d'Ulysse' et a composé un sermon sur la vie, la
puissance et les mérites de sr.int Nemo. Le nom seul
de ce nouveau saint indiquait qu'il réunissait toutes
les perfections, qu'il était supérieur à Dieu même :
Dcus cujus irae rcslsUn Nemo potest. C'était là un jeu
d'esprit qui devait certainement tenter un lettré à
une époque oià les discussions scolastiques les plus
puériles étaient en honneur et où l'érudition littéraire
ne consistait que dans des citations tirées, avec plus
ou moins d'à-propos, des Ecritures, d'Aristote ou du
faux Caton. Le goiàt pour le pédantisme s'est conservé
jusqu'à Marot, comme l'attestent divers ouvrages de
Gringore ou de Laurent des Moulins, dont les pages
sont hérissées de passages pris à tort et à travers
1. Homère, Odyss., lib. IX, v. ?66 sqq.
514 Merveilleux Faictz
dans la Bible ou dans les écrivains profanes. Cet
étalage de fausse science plaisait généralement au
public et nous savons qu Antoine de Lorraine, le
patron et le protecteur de Gringore, et plusieurs
autres personnages de haut rang en étaient grands
admirateurs.
M. Wattenbach ' a le premier attiré l'attention
sur le texte latin de la vie de Nemo, qu'il a publié
d'après un manuscrit de la Bibliothèque de Heidel-
berg, du milieu du XV'' siècle (Pal. germ. 314). Il
a fait connaître en même temps d'après Pertz
{Archiv., t. V, p. 67, 483, 691), trois autres ma-
nuscrits qui existent à Rome, à Vienne et à Raigern,
en Moravie, mais sans avoir été à même d'en colla-
tionner le texte. Un manuscrit de Munich signalé
d'abord par Massmann et Mone, puis étudié par
M. Wattenbach (Anzeiger, 1868, col. 38-59), contient
un remaniement du même texte, identique, quant au
fond, mais assez différent dans la forme.
Aucun des manuscrits cités par M. Wattenbach
ne présente un texte absolument complet; tous offrent
des lacunes plus ou moins considérables, que les
scribes se proposaient de combler après coup en
complétant les citations tirées des Ecritures. Nous
avons aujourd'hui la bonne fortune d'offrir à nos
lecteurs un nouveau texte que M. P. Meyer a tiré
d'un manuscrit du XIII'' siècle conservé à la Biblio-
thèque Bodléienne (Selden supra, 74, fol. 10-13) ^^
qu'il a bien voulu nous communiquer.
[Sermo de Nemine.]
I . Multifarie multisque modis, karissimi, loquebatur Deus
per Prophetas^ qui, velud in enigmate et quasi nebulosa
voce, unigenitum Dei filium, pro redimendis laborantibus
in tenebris et umbra mortis sedentibus, preconizaverunt.
1. Anzeiger fur Kunde der deutschen Vorzeit, 1866, col.
361-367.
2. Imité du début de l'Epître aux Hébreux.
DU SEIGNEUR NEMO. 3 I 5
Novissimis autem diebus per suam sanctam Scripturam
palam alloquitur, et beatissimum Neminem, ut sibi com-
parem, ante secula genitum, humano tainen generi, hactenus,
peccatis exigentibus, incognitum fere, prédicat, enucleat
et testatur. Sed ipseinet Salvator noster et Dominus, cui
semper proprium est misereri et qui nunquam suos deserit
inadjutos, sui, sanguine proprio redempti, populi misertus
est, et ab oculis nostris reiuota penitus vetusta caligine,
thesaurum hujusmodi tam celebrem nobis dignatus est
féliciter reservare, ut ipsum usque nunc nobis dampni-
fere absconditum intueri deinceps oculata fide salubrius
valeamus.
2. Beatus igitur Nemo contemporaneus Dei Patris et in
essentia precipue consimilis Filio, velud non creatus nec
genitus, sed procedens, in sacra pagina reperitur, in qua
plene dictum est per Proplietam sic : Dies formabuntur et
Nemo in eis^. Qui postea tanto merito crevit auctoritas
ut, ac si terrena respuens, ad celorum culmina volatu
mirabili pervolavit, ut hic : Nemo ascendit in celum^ ; et hoc
idem testatur Dominus dicens : Nemo venit ad me ^.
j. Qui, dum celum ascenderet, ut dictum est, Deitatem
puram integram insimul et Trinitatem vidit ibidem sanctus
Nemo, quod nunquam alius facere potuit, ut legitur :
Nemo Deum vidit ^. Quod Deum vidisset iste Nemo
Evangelium protestatur, ubi dicitur : Nemo novit Patrem,
et iterum : Nemo novit Filium"^, et alibi : Nemo loquitur in
Spiritu Sancto s, sed quia ipsum videt cum Pâtre et Filio
securus loquebatur.
4. Deinde, rediens de celis, iste virtuosus et potentissimus
Nemo tanta audacia et bonitate claruit et illuxit quod
dum maledicti Judei Jhesum capere venientes non essent
ausi ipsum invadere, sed solus Nemo qui cum eis aderat,
cepit eum, ut legitur sic: Et Nemo posait ineuni manus ^.
5. Princeps autem Judeorum, Nicodemus nornine, poten-
tiam istius gloriosissimi Nemini referens ait : Rahi, Nemo
potcst hec signa facere que tu facis^. Et licet Nicodemus
istum beatum Neminem potentem profiteatur, et merito
potentie cum in multo probatur alibi per Scripturam, nam
iste solus Nemo domino nostro Jhesu Christo contrariare
I. Ps. cxxxviii, 16. — 2. Jo. m, 13. — 3. Nemo potest
venire ad me, Jo. vi, 44. — 4. Jo. I, 18. — j. Matth.
XI, 27. — 6. I Cor. xii, 3. — 7. Jo. vu, jo. — 8. Jo.
3i6 Merveilleux Faictz
potest, ut legitur : Deus claudit et Nemo aperit, Deus
aperit et Nemo claudit^.
6. Beatus enim Job, hoc attestans, Deumalloquitur, inter
multa sic proferens : Cum sit Nemo qui de manu tua
possit eruere'^. Et, quod nulli concessum est, iste solus
Nemo facere potest, nam ipse Nemo potest duobus dominis
servire, unde alibi : Utiliter servit Nemo duobus heris^.
7. Ipsemet vero DominusnosterJhesusChristusdepotentia
et audacia ipsius Neminis, suos alloquens discipulos ait :
Et gaudium vestrum Nemo tollet avobis^. Et non miremur,
karissimi, si hoc dixerit Jhesus discipulis suis, cum de
ipso gravius fateatur dicens : Nemo tollit a me animam
meam ^. Et, sitanta virtute consistit sanctus iste Nemo, non
est mirum, cum ipse incarnari et nasci voluit in hoc
mundo, velud Christus, et illustri prosapia generi, ut
legitur in Ecclesiastico : Nemo enim ex regibus nativitatis
habet inicium 6. Est etenim de génère Jhesu Christi, ut
habetis, nam, dum de nomine sancti Johannis Baptiste in
Evangelio quereretur, responsum est : Nemo est in cogna-
cione sua'.
8. Fuit enim valens miles et strenuus, ut hic : Nemo mili-
tans... De sua etiam probitate et securitate dicitur : Nemo
securus; merito enim securus dicitur cum naturam superet
in virtute ut hic ;
Quod Natura negat Nemo féliciter audet.
Et iterum de eodem :
Quod Natura dédit tollere Nemo potest^.
9. Sua vero milicia,ut moderni Milites, non estusus,qui,
ad modum allecium recencium pro quibus habendis a ven-
ditoribus prius solvitur precium quam recipitur, sunt
enim "' vénales ; et non pro honore, immo verius, quod vere-
cundor dicere, precio, plerumque letiferis pestibus se
imponunt; immo sibi et nunc placet, ob ipsius grandes
divicias, et redditus quibus precellit viventes ceteros,
militare officium sumptibus propriis exercere, ut legitur :
Nemo tenetur propriis sumptibus militare ^^.
I. Apoc. m, 7. — 2. Job x, 7. — 3. Matth. vi, 24.
— 4. Jo. XVI, 22. — j. Jo. X, 18. — 6. Sap. VII, 5. —
7. Luc. I, 61. — 8. On trouve dans les Élégies de Maxi-
mianus {El. V, v. 54) :
Quod Natura negat reddere nemo potest.
— 9. Suppr. enim. — 10. Qais militât suis stipendiis un-
quam? I Cor. ix, 7.
DU SEIGNEUR NEMO. Jiy
10. Verum, quia dudum potentes strenui et sublimes et
literali dogmate eruditi pre ceteris avolabant, idcirco beatus
iste Miles Mémo a génère quo processif, ut dicimus, volens
modis aliquibus deviare, literas didicit, et sapientissi-
tnus proinde factus est, ut legitur : Isemo propheta^ .'Vere
propheta est iste sanctus Nemo, ut annotatur plenius per
Scripturam, ubi de futura die Judicii loquitur dicens : de
die autem et hora Nemo scit'^.
1 1 . Prophetiam autem suam et suum dogma gratiale, quod
multis vigiliis cuns et studiis sibi paravit adquirere, ut
moderni clerici non consumpsit, qui aliud non curant
addi[s]cere nisi solum ut pecuniam pecunie cumulant, et
pinguibus ditentur prebendis, et ob hoc, omissis artibus
liberalibus, petunt facultates solummodo lucrativas; sed
prorsus quibuslibet spretis contagiis iste solus Nemo
celestia contemplatus est, ut legitur : Nemo sine crimine
vivit. Et iterum : Nemo ex omni parte beatus^. Et alibi
dicitur : Majorem caritatem Nemo habet'*. Et quod majorem
caritatem habeat sanctus is.e Nemo clamât sanctissima
nostra mater Ecclesia, ubi dicit : Ecce quomodo moritur
justus, et Nemo percipit corde. Et iterum ibidem : Viri
justi tolluntur et Nemo considérât.
1 2 . Modo videte passionem istius gloriosi Neminis, qua-
liter passus est Christo morientietsanctisejus beatis^, qui
etiam misertus est illius pauperis ad cujus preces obsessa
civitas a potente [Nemine] extitit liberata, [sicutj scriptum
est : Et Nemo recordatus est illius pauperis'^.
1 3 . Et quod iste sanctissimus Nemo non tantum liberalibus
doctus sit, vos habetis, nam adeo sciebat aristmeticam
quod turbam magnam quam Johannes in Apocalipsi
viderai, ipse sanctus Nemo dinumerare poterat' . Et iterum
ibidem legitur de ejus scientia, ut dicitur : Nemo juit
dignus aperire librum et solvere signacula ejus ^. De eodem
testatur lucide Priscianus , dicens : Neminem inveni
socium. Fuit etiamastronomus, ut hic : Nemo observât lunani.
14. Nuncviderepotestis,karissimi, quantis fulget misteriis
1. Luc. IV, 24. — 2. Matth. XXIV, 36. — 3. Nihil est
ab omni \\ Parte beatum, Horace, Od. II, xvi. — 4. Jo.
XV, 13. — j. Ms. de Heidelb. : Nunc autem videre po-
testis, karissimi, compassionem ... compassus est Christo
morienti ubi supra dicitur : Ecce quomodo morituri justus,
etc., et sanctis ejus beatis, ubi dicitur : Viri justi... —
6. Et nullus recordatus est illius pauperis. Eccl. ix, i 5. —
7. Apoc. vu, 9. — 8. Apoc. v. 4.
jiS Merveilleux Faictz
sanctus iste, et quanta sit ejus scientia, et quanto prosequi
debeat ab omnibus laude, et gloria, puris affectibus et
honorari, cum Ipse, cui omnia vivunt et quem laudant
Angeli et Archangeli, istum Neminem benedictum per secula
adeo puro dilexit amore, quod dum suos per mundum
misisset Apostolos, voluit et precepit ipsis ut cum beatis-
simo Nemine obviarent, salutarent ipsum et eorum visiones
et sécréta eidem fiducius aperirent, ut scriptum est :
Neminem salutaveritis per viam^ ; et alibi Nemini dixeritis
visionem 2 f Curato etiam de lepra in Evangelio dixit illi ;
Vide Nemini dixeris^.
15. Et quid plura ? Non solum per suos discipulos Jhe-
sus Christus istum beatissimum Neminem venerari, sed
ipsemet personaliter ipsum dignatus est honorare. Nam
dum vagabundi Judei, ut in verbis Deum caperent, mulie-
rem accusatam de adulterio ducerent coram eo cui nichil
absconditum est, discretionem, scienciam et valorem dilecti
sui Neminis agnoscens, plenarie in beati Neminis reveren-
ciam et honorem, dictam mulierem per eum accusatam
renuit judicare, dicens : Ubi sunî qui te accusant ; Cui
illa respondit : Nemo, Domine''. Audiens hec Dominus
consideravit et unde quod forum hujusmodi non pertine-
bat ad eum, nolens utpote judex juridicus et fidelis falcem
suam ponere in messem alienam, dictam mulierem remisit
ad Neminem, dicens : Nec ego te condempnabo ^.
16. Considerabat enim Dominus quod deferendum erat
statui et persone ; voluit tune déferre suo magistro,
nam alias ipse Nemo, prophetandi magister et doctor,
eundem Jhesum Chnstum, dum loqueretur ad fontem
cum Samaritana muliere, et astantes discipuli ejus circum-
quaque non erant ausi sibi dicere verbum, reprehendit,
et, velud bonus magister et diligens, discipulum suum
castigavit, prout legitur, sic : Nemo tamen dixit : Quid
queris aut quid loqueriscum ea " f Et alibi, testante Domino,
dixit sibi doctor iste, ubi dicebat Dominus : Vado ad
cum qui me misit, et Nemo interrogat me: Que vadis' '. quia
noluit beatus iste Nemo quod Dominus deviaret eundo.
Et alibi legitur, dum Dominus manifestaret se discipulis
suis : Et Nemo audebat interrogare eum : Tu quis es ** ;'
17. [De magister]io siquidem predicti discreti Neminis
plenius habetur in illa parte Evangelii, ubi de lege con-
1. Luc. X, 4. — 2. Matth. III, 9. — 3. Marc. 1, 44.
— 4. Je. vin, 10, II. — 5. Jo. VIII, II . — 6. Jo. IV,
27. — 7. Jo. XVI, j. — 8. Marc, xii, 34.
DU SEIGNEUR NEMO. 319
tendebat Dominus cum Judeis, dicens : Nonne Moises
dédit vobis legem r" et Nemo facit legem 1 ;' Insuper tanta
fulsit paciencia et humilitate sanctus iste Nemo quod
[juxta] verbum propheticum: qui non laborat et non man-
ducet-, et alibi: labores manuum tuarum manducabis^,
voluit propriis manibus laborare ; sed non solum satagebat
seculanbus negociis, sicut Martha, sed etiam et divinis
sicut Maria, prout legitur : Nemo mittens manum ad ara-
tram 4 ; et alibi, ut contemplativus et verus orthodoxus
surgebat ad matinas et nocte dieque Sacriste et Cantoris
officium faciebat, ut hic : Nemo accendit lucernam s, et
iterum: Nemo poterat dicerc canticum^.
18. Tantaque cordis et animi est et fuit iste sanctus
Nemo quod non solum [toto] conamine laborare cupiebat,
sed etiam ociosos una secum conducere et laborare vole-
bat, ut in Evangelio dicitur ociosis : Cur ita tota die
statis ociosi, respondendum est per eosdem : Quia Nemo
nos conduxit ^.
19. Verbum autem Domini non est oblitus iste Sanctus,
dicentis : Frange esurienti panem tuum^, preceptum ipsius
adimplevit. Nam, dum pauper in Evangelio cupiens saturari
de micis que cadebantde mensa divitis elemosinam peteret,
et solus iste sanctus Nemo compassus erogabat eidem, ut
habetis : Et Nemo illi dabat^.
20. Similiter ergo, karissimi, predicta in parte plena[rie]
videre potestis essenciam, potenciam, audaciam, incarna-
cionem, genus, scienciam, bonitatem, honorem, humilita-
tem et caritatem istius gloriosissimi Neminis, juxta quod
in sacra pagina scriptum est de eodem, quod... summi
pontifices, amore Domini cujus vicarii sunt in terris
modernis temporibus pondérantes, et considérantes ipsum
beatissimum Neminem perpetualiter regnaturum et Deo
potentissimo coeternum, ut legitur ; Nemo semper dura-
turus, et alibi : Nemo est qui semper vivat ^^, eundem
Neminem, quem omnipotens Dominus in celis beari voluit,
in terris doctores cum dignis favoribus decreverunt, ut in
utroque jure tantum sibi conceditur, ut absque bigamie
nota libère possit contrahere cum duabus, ut hic: Nemini
permittitur habere binas uxores.
I. Jo. VII, 19. — 2. II Thess. III, 10. — 3. Ps. cxxvii,
2. — 4. Luc. IX, 62. — 5. Luc. XI, 33. — 6. Apoc. xiv,
3. — 7. Matth. XX, 7. — 8. IsAi. LViii, 7. — 9. Luc.
XVI, 21. — 10. ECCLESIASTES, IV, 4.
320 Merveilleux Faictz
21. Potest etenim sanctus iste bona ecclesiastica vendere
et sanctorum corpora alienare, ut scriptum est : Et Nemo
mercetur. Potest eciam ecclesiastica judicia perimere,
ut scriptum est : Nemo contempnat ecclesiastica judicia.
Et ultra manifeste habetis quod in omnibus privilegiis,
concessionibus et indulgenciis quas concedunt summi Pon-
tifices, voluntas semper Beati Neminis excipitur, ut in fine
suarum Litterarum plenius annotatur, ubi dicunt: Pre^enf/x
aatem nostre concessionis paginam Nemini liceat infrin-
gere i.
22. Infinitis autem aliis virtutibus pollet et laudibus iste
sanctus Nemo, quas ne vos audire tedeat, et (quod absit!)
aliquorum vestrum prolixitatis cujus materie animum
torpeant-, et que pia de isto beatissimo Nemine in isto
sermone cepistis, inutili volatu non transeant, sed maneant,
ut in muro lapis, cordibus commendata, ad presens sub
silentio pertransire [decrevimus^]. Ad ejus beatitudinem et
gloriam qui, sine fine vivit et régnât nos et vos pervenire
concédât^. Amen.
Une autre rédaction beaucoup plus courte, et peut-
être plus ancienne, de l'histoire de Nemo, a été publiée
par M. Wattenbach {Anzciger, 1867, col. 205-207),
d'après un manuscrit du XV<^ siècle conservé à la
Bibliothèque impériale de Vienne (n'^ 5282, olim
hist. prof. 1085). Cette rédaction se retrouve avec
quelques changements dans un manuscrit de Sterzing,
dont Ignace de Zingerle a donné la notice dans les
Sitzungsbenchte dcr kais. [Wiener] Akad. der Wiss., t.
LIV, p. 306, et dans un manuscrit delà Bibliothèque
royale de Munich {Cod. lai. 903). M. Wattenbach
(Anzeiger, 1870, col. 51-52) en a reproduit les
variantes les plus intéressantes.
I. Ainsi Nemo est au-dessus du Pape lui-même; c'est le
mot de la fin du sermonnaire, ce qu'il pouvait dire de plus
fort et de plus gai. — 2. Leçon inintelligible, ms. de Hei-
delberg : alicujus vestrum prolixitatis materia animum tor-
queat. — 3. R.estitué d'après Heidelb. — 4. Heidelberg
ajoute : per omnia pocula poculorum.
DU SEIGNEUR NeMO. . ^21
Au commencement du XVI" siècle , Ulrich de
Hutten renouvela le succès de la vie de Ncmo, qu'il
traita, à deux reprises, en vers latins. Il_ publia
d'abord, en 1512 ou 1513, une petite pièce en
68 distiques dont voici les premiers vers :
Quisquis ades speculare novos in imagine vultus,
Ne rigida pictos accipe fronte jocos
Quaeris, ut ista loquor, quis sim, quae vita, quis usus ?
Haec volui, lector, plana fuisse tibi.
Sum Nemo; vivam necne? Cui dicere promptum est
Non etiam certum est hoc mihi; vivo tamen.
Nemo agitât vitam, sed enim quis credere possit ?
Si vivo, non est vita quod alter agit,
nie ego sum Nemo, de que Sacra Littera dicit :
« Ipse sibi vitae munera Nemo dédit. »
Nemo fuit semper ; Nemo isto tempore vixit
Quod maie dispositum Dii secuere Chaos.
Omnia Nemo potest; Nemo sapit omnia per se;
Nemo manet semper; crimine Nemo caret 1.
En 1516, au retour d'un second voyage en Italie^
Ulrich de Hutten publia un nouveau Nemo^ qu'il
dédia à son ami Richard Krokus ou Crook, le célèbre
philologue anglais. La pièce remaniée se compose de
78 distiques, soit 10 de plus que le premier texte.
Cette addition est la principale variante qui existe
entre les deux rédactions, car les distiques de 1 5 12 se
retrouvent pour la plupart sans changements dans le
poëme publié en 1^16. Sous cette forme définitive,
la facétie d'Ulrich jouit d'une vogue qu'attestent de
nombreuses réimpressions. Panzer en cite 7 éditions;
E.-J. Hoch [Scientif. Grundriss) en mentionne une
8«; Mùnch (t. II, additions) en décrit une 9^;
Burkhard {Commcntarius de fatis ac mentis U. de Hut-
I. Voy. Ulrichi ab Hutten, Equitis Gerniani, Opéra
quae extant omnia collegit Ernestus Josephus Heiman.
Mûnch (Berolini, 1821-1825, 5 vol. in-S"), T. I, p. 147-
152.
P. F. XI 21
322 Merveilleux P'aictz
ten ; Wolfenbùttel, 1717-23, 3 vol. in-8) assurait en
avoir vu plus de 13.
La pièce française que nous réimprimons ci-après
n'a pas été tirée du poëme d'Ulrich de Hutten,mais
certainement du vieux Sermon latin deNemo. Du Ver-
dier (t. II, p. 324) l'attribue à Jehan d'Abundance, en
même temps que plusieurs autres compositions drama-
tiques, dont la plupart n'ont pas encore été retrouvées^ .
Voici la liste des éditions que citent les bibliographes:
A. Les grans et // merueilleux faictz du seigneur
// Nemo / auec les priuilleges // quil a / rj: la puis-
sance quil peult // auoir depuis le cômëcement // du
monde iusques a la fin. — 51 Laus deo. S. l, n. d.
[Paris? vers 1530]. In-4 goth. de 2 ff. de 50 lignes
à la page, imprimé à 2 col. en lettres déforme, sans
chiffres, réclames, ni signatures.
Le titre est placé en tête de la i'"'' colonne de la
i""" page, sans que l'imprimeur ait ménagé aucun
blanc.
Cette édition et la suivante sont les seules que nous
ayons eues sous les yeux.
Bibl. nat., Y. 6133. D 2 + a.
B. Les gras ^ mer//ueilleux faitz du segnr Nemo
auec preui//leges ql a/ et la puissance quil peut auoir
De//puis le cômencement du monde iusqs a la fin.
— Finis. S. l. n. d, [vers 1 J25], pet. in-8 goth. de
8 ff. de 23 lignes à la page, sign. A.
Cette édition n'a qu'un simple titre de départ, en
sorte que la première page contient 1 S'Iignes de texte.
Les citations n'y sont accompagnées d'aucun des ren-
vois qui se trouvent dans A.
Bibl. municipale de Versailles, E. 472.C., dans un
I . On remarquera l'adresse avec laquelle l'auteur a tourné
la difficulté que présenterait en français l'adjonction forcée
d'une négation au mot personne. Il a donné toutes les
citations en latin.
DU SEIGNEUR N EMO. 323
recueil provenant de La Vallière; voy. Cat. en 3 vol.,
t. II, n^' 2975.
C. Les grands & merveilleux Faits de Nemo,
auec les Priuileges qu'il a et la puissance qu'il auoit
depuis le commencement du monde jusques à la fin.
A Lyon, par Pierre de Sainde Lucie. S. d. [vers 1 530],
in-i6.
Edition citée par Du Verdier, t. II, p. 324.
D. Les grands & merveilleux Faits de Nemo imités
en partie des vers latins de Hutten, et augmentés
par P. S. A. Lyon, Mad Bonhomme. S. d. [vers
1 550], in-8.
Edition citée par Du Verdier, t. III, p. 1 50.
Comme le nom d'Ulrich de Hutten figure ici sur le
titre, il est probable que ce n'est plus ici une imita-
tion de Jean d'Abundance et que le texte doit être
différent.
Ni les vers latins d'Ulrich de Hutten, ni le Sermon
joyeux de Jean d'Abundance ne firent oublier l'an-
cien discours sur la vie de Nfmo dont les théologiens
aimaient à se souvenir. Un avocat au Parlement de
Paris, Vincent Cossard, eut l'idée en 1 579, de le
remettre en lumière. La Bibliothèque nationale pos-
sède un recueil manusciit des ouvrages de cet écri-
vain * dans lequel on trouve une rédaction remaniée
et augmentée par lui de la vie de Nemo. Ce rema-
niement est précédé de la dédicace suivante :
Nemo, sive Sermo de vita et rébus viri ad hune usque
diem incogniti, Neminis videlicet, contemporanei Deo Patri,
Filio coessentialis et origine conjormis Spiritui Sancto;
majori parte ex sacris, caetera ethnicis scriptis oiim colla-
tus a quodam Theologo; nunc vero avcrmibus et putredine
liberatus, emendatus et auctus, ac tandem in lucem editus,
Nemine authore ac auctore.
I . Ce recueil, qui a fait partie de la bibliothèque de
Ballesdens, est coté Mss. franc. 928.
524 Merveilleux Faictz
Ornatissimo Viro Nicolao Bagaronio
in suprema Curia Parisiis causarum actori celeberrimo,
Vinc. Coss[ardus] S. P.
Cum, inter sarcinulas, Vir undiquaque ornatiss., quas
toto superiori triennio missas revocabam, sese his diebus
fortassius obtulisset vêtus quaedam chartula, ne unius
quidem semifolii •, a veteri quodam Theologo inscripta
Sermo de Nemo, sui memoriam, a me sextuple aucti ac
recogniti, quondam refiicavit. Cum enim apud Navarraeos
hic cum aliquibus ejusdem Tiieologicae Facultatis professo-
ribus jocarem ac in mentem venisset haec grammatica
metamorphosis, hinc et inde ex muliis interjectis ac
insertis tum verbis, tum sententiis, lusum apud me
reclusus, cœpi hoc taie inventum tôt selectis ludendo
dictis augendi ut facille fuit. At veto, cum sit lusus,
utcumque sit, ludendo tibi dicatum velim, quo fautorem
inter nefarios habere fortiorem possit, cujus authoritate
ipse fulciatur. Vale. 6° Id. Decembris 1579.
Les additions faites par Cossard au texte primitif
sont presque toutes tirées d'auteurs profanes, en
sorte que le sermon n'a plus le caractère religieux
qu'il avait primitivement.
Quelques années après Cossard, un autre auteur
consacra un nouveau poëme latin à la louange de
Nemo. Voici le titre de ce petit livret qui est fort rare :
Theodori // Marcilij // Lusus de Nemine. // Pa-
nsus; Il E Typographia Steph. Prcuosteau, in via jj
Aurigam, è regione trium Crescentium. In-8 de 8 pp.,
caract. ital. ^.
Au titre la marque de Prevosteau, qui reproduit
celle de Guillaume Morel (Silvestre, n° 164).
La pièce se compose de 76 distiques latins, dont
voici les cinq premiers :
1. Cossard semble dire qu'il avait entre les i.uins une
édition imprimée du sermon de Nemo. Jusqu'ici cette
édition n'a été citée nulle part.
2. Théodore Marcile, né à Arnhem le 21 avril 1548,
mort à Paris le 12 avril 1617, remplaça Jean Passerat,
DU SEIGNEUR NeMO. 52$
Ver erat, et Zephyrus, renovato flamine, prata
Pingebat violis omnia purpureis :
Mî curas trépida referebat imagine somniis,
Sub matutinis cantibus alituum.
Visus enim irascens juxtim mî adsistere Nemo
Deque mihi oblito Nemine multa queri :
« Jarane, meo facti quondam tibi nomine versus
Et laudes, » inquit, a Neminis exciderunt ?
Ac non sic méritas. Sed enim te scilicet ipso
Debuerat Nemo carier esse tibi. »
L'exemplaire de ce Lusus de Nemine, que nous avons
eu sous les yeux à la Bibliothèque de l'Arsenal
(3534. B. L.), fait partie d'un recueil précédé d'un
titre général ainsi conçu :
Nihil. // Nemo. // Aliquid. // Quelque Chose. //
Tout. // Le Moyen. // Si Peu que rien. // On. // II.
// A Pivis. Il Chez Èsticnne Preuosteau, demeurant an
Il mont S. Hilaire, rue Chartiere. //M. D. XCVII
fi 597]. In-8 de 40 ff.
Ce recueil, dont le titre général porte comme
celui de Nemo la marque de Prevosteau, se compose
de 6 parties, avec pagination séparée, savoir :
1° Titre général et Nihil, 4 PP- > 2° De Nemine,
8 pp. ; 3° Aliquid, 8 pp.'; 4° Rien, Quelque chose, Tout,
32 pp.; 5" Le Moyen^ 8 pp.; 6° Si Peu que Rien, On,
II, 20 p.
Le poëme d'Ulrich de Hutten donna lieu en
Allemagne à des imitations du même genre. Voici
celles dont nous avons trouvé l'indication dans les
bibliographes :
A. Niemanis hais ich was iederman tut das zucht
man mich. — [A la fin :] Albrecht buchdrucker zu Mem-
comme professeur de langue latine au Collège royal, en
1602. On trouvera la liste de ses nombreux ouvrages
àdiVis \a Bibliotheca belgica, de Foppens, pp. ii24sq.,
dans les Mémoires de Pacquot, éd. in-fol., t. I, p. 95-06,
et dans la Nouvelle Biographie générale.
326 Merveilleux Faictz
mingen. S. d. [vers 15 10], feuille volante, impr. à
3 col., avec fig. sur bois enluminée.
Cette pièce, dont la Bibl. de Munich possède un
exemplaire, compte 1 30 vers, dont voici les premiers :
Menger redt vonn mir, und gesach mich doch nie:
Er besech mich redit yetz stand ich hie.
Ich bin der, deii man Niemants nennet ;
Das Hussgesind mich wol erkennet,
Wann mit mir beschierment sy sich...
Et plus loin :
Mein Nam der haist Jûrg Schan,
Ain Scherer zu Strassburg gesessen...
Weller, Repeitorium typographicum; die deutsche
Literatur im ersten Viertel des scchzehnten Jakrhunderts
(Nordlingen, 1864, in-8), p. 70; Anzeiger zur Kunde
der deutschen Vorzeit, 1866, col. 179-180.
B. Der Niemands so bin ich genandt,
Màgdten vnd Knechten wol bekandt...
Zu Augspurg, bey Bartholmc Rappeler, Brieffmaler, im
Kleinem Sachsen gesslin. S. d. {vers 1590], placard
in-fol., avec fig. en bois.
Cette pièce qui compte 40 vers a été décrite par
M. E. Weller, dans Y Anzeiger, 1866, col. 180.
C. Niemandt ; Wie fast ledermann an ihm wil
Ritter werden. Allen Haussherren vnd Frawen, so
stets mit Gesinde vmbgehen ... kurtzweilig zu lesen,
vnd in Deutsche Reimen verfasset. Erfurt, 1585,
in-8, fig. en bois.
Bibl. royale de Berlin.
Ce petit poème a été reproduit dans VAmphithea-
trum sapientiae socratico-joco-seriae de Gaspard Dorna-
vius (Hanoviae, 1619 et 1670, in-fol.). Voy. Weller,
Anzeiger, 1872, col. 180.
D. Der Niemantz so bin ich gênant
Indergantzen Weltt seher woll bekandt.
DU SEIGNEUR NemO. 527
S. /. n. d. [vers 1620], placard in-fol., contenant
30 vers et une fig. gravée sur cuivre.
Weller, ibid.
E. Wo ist doch der Niemand nicht,
Veberali ist er anzutreffen
ledermann der will Ihm Aeffen
Vnd mann weiss nich was geschicht...,
S. l. n. d. [vers 1640], placard in-fol., avec une
figure représentant un homme qui tient une lanterne
et dont la bouche est fermée par une poire d'angoisse.
Weller, ibid.
F. Allamodischer Niemand. S. l. n. d. [vers 1650J,
placard in-fol. contenant 32 vers avec une figure.
Ce Ncmo « à la mode » commence ainsi :
Ich bin je ein unschuldig Mann,
Noch thut man inich stets ligen an,
So man thut sehen in ein Hauss...
Weller, ibid.
Le même auteur cite encore un renouvellement
politique de la même facétie intitulé : Der unschuldige
Niemand, diescr ist der Urheber des franzôsischen Krieges ;
Frankfurth, 1794, in-4 de 8 fT. (envers).
Les bibliographes anglais citent une pièce sur
laquelle nous n'avons pas de détails, mais qui pourrait
bien n'être qu'une traduction ou une imitation de
l'une des vies de Nemo que nous avons citées. En
voici le titre :
A Treatise entituled : Nobody is my Name. London.
by R. Waldegrave, S. d., in-8.
L'impression paraît avoir été exécutée vers la fin
du XVI« siècle.
En Angleterre, comme en Allemagne, le nom de
Nemo fut adopté par les auteurs de pamphlets poli-
528 Merveilleux Faictz
tiques. Nous empruntons à M. Hazlitt les exe.nples
suivants :
A. A letter of Nycholas nemo. (Licensed to
Rowland Hall in 1561-62.)
B. The Returne of olde well spoken no body.
(Licensed to Hugh Singleton in 1 08-69.)
C. A Letter from Nobody in the City to Nobody
in the Country. Printcd for Somcbody. 1679. In-4
de4ff.
Nous ne pouvons terminer cette notice sur Nemo
sans rappeler au moins le titre de plusieurs autres
Sermons facétieux du même genre également publiés
par M. Wattenbach : Sermo seu Dictamen contra
absûncnûam scu jejunium {Anzcigcr^ 1866, col. 393-
397); Lectio Danielis Proplutac {ibid.^ 1868, col. 9-
11); Sermo non indcgans de Sanctissimo Fratre hiviccm
{ibid., 1868, col. 39-41).
En France le goût des Moralités donna naissance
à diverses compositions relatives à Tout , Rien^
Chascun, On, etc. Nous avons déjà mentionné le
recueil publié en 1 597 par Estienne Prevosteau. On
trouvera l'indication de plusieurs ouvrages antérieurs
dans une note qui fait partie des Mélanges publiés par
la Société des Bibliophiles françois, t. VI (Paris, 1829,
in-8)'.
Nous citerons enfin, en Angleterre, la petite pièce
suivante :
The prayse of Nothing. By E[dwardJ D[yer.''J.
Imprintcd at London, in Fleetc-streate, bcneath the Con-
I. Ce genre de facétie fut renouvelé en France à
l'époque des Mazarinades. Voy. Le Burlesque On de ce
temps (Moreau, n°' 611, 612), l'On du temps tout nouveau
(Moreau, n" 2598), etc.
DU SEIGNEUR NEMO. 329
daite, at ihe signe of S. John Evangcllst, by H. hickson,
1585. In-4 goth. de is ff et 1 f. blanc.
Voy. sur cet ouvrage Collier, Bibliographkal and
Critical Account of thc rarest Bocks in the English
Language, t. Il, p. 60-63.
Les grans et merveilleux Faictz
du Seigneur Nemo,
avec les privilleges qu'il
a et la puissance qu'il peult avoir
depuis le commencement du monde
jusquesà la fin.
Auditc vcrba mea et vivet anima vestra, Esaye, 4'.
'saye escript en son livre :
)« Escoutez, se vous voulez vivre ».
^tl^ Dévotes gens, qui cy ensemble
l^iAi<tfjLlM Estes, ainsi comme il me semble,
Pour honneste cause assemblez.
Et qui, sans mentir, me semblez
Estre gens de haultes sciences
Et de très bonnes consciences,
J'ay, s'il vous plaist, intention
De faire une collacion
Ici, non pas pour vous apprendre,
Mais pour délectation prendre,
Car je le fais principalment^
Pour vostre resjouissement.
Or faictes paix quant Je liray,
Ou autrement je me tairai,
Isaïe, [LV], 4. — 2. A B ; principalement.
330 Merveilleux Faictz
Quoy que tout soit sans fiction,
Et sauf vostre correction ;
Seulement me vueil préparer
A celle fin de déclarer
L'excellence et le grant renom
D'ung très grant Seigneur, dont le nom
Est Nemo, qui tous autres passe;
Audite ergo, loco et capitula preiibatis.
Mais que chacun me donne espace,
Je vous diray, à brief parler,
Ce que de Nemo veulx^ toucher.
Nostre Dieu, où tout bien abonde,
Quant il vint pour former le Monde,
Car il est dit si grant merveille
Que depuis je m'en esmerveille.
Premier, je treuve que de faict
Nemo fut, quant et les jours, faict:
Dies Jormabuntur et Nemo in eis. Psalmo : j8'
Aussi l'Evangille raconte.
Qui vault bien qu'on en face compte.
Que Nemo avant Jesu-Christ
Monta au ciel, quant il escript :
Nemo ascemiit in celant. Jo. 6 3.
hem Jésus monstrans zelum,
Quem gerebat '* dulcissime
Erga Neminem^ maxime.,
Dixit^ : Nemo venu ad me. Jo. 6'.
I. A : veut. — 2. Verset 15. Ce renvoi et les suivants
manquent dans b. — 3. Johannis, III. 13. — 4. b : ger-
beant. — 5. b : merminem. — 6. b : Dexit. — 7. Johan-
nis VI, 6.
DU SEIGNEUR N'EMO. ^?I
Et, quant il fut en la présence
De Dieu, veit la divine essence
Ncmo Dcum vidil, ce qu'onques Jo., 4^.
Homme [avant luy] n'avoit faict. Doncques
Fault il dire, pour vérité
Qu'il avoit grant auctorité.
De rechief saint Pol nous escript
En une Epistole, où il dit
Que Nemo peult bien appeller
Le nom Jésus et en parler :
Nemo potest dlcerc : Dominas Jésus. Cor., 12-.
Mais plus y a, car je vous dy
Que Nemo fut si très hardi,
Car, quant Juifz n'osèrent prendre
Jesum, il osa entreprendre
D'y mettre hardiment les mains :
Nemo misa in eum manus. Jo., 7^.
Encores n'est ce que du moins,
Car, comme dit Nichodemus,
En parlant au très doulx Jésus,
Nemo povoit telz signes faire
Comme il faisoit, sans luy desplaire :
Nemo potest hec signa facere que tu facis. Joh. 3 *.
Nemo, pour en brief le vous dire,
Est si grant et si puissant sire
Que ce que Dieu peult clorre il œuvre.
Ce de quoy Dieu faict ouverture:
Deus claudit et Nemo aperit; aperit et Nemo
claudit^.
I. Johannis I, 18. — 2. Primae ad Corinthios XII, 3.
— 3. Johannis Vil, 44. — 4. Johannis III, 2. — ç. Apo-
calypsis II, 7.
3p Merveilleux Faictz
Ne dit pas aussi l'Escripture
De Job, si g'y sçavoye bien mordre,
Que Nemo se peult bien estordre
De la main Dieu? Certes si feist,
Cum sit Nemo qui de manu tua possit eruere.
Job, 10 ^.
Et saint Jehan aussi, qui nous dit
Que Nemo la joye osteroit
Aux Disciples, quant il vouldroit,
De laquelle Jésus parloit :
Gaudium vestrum Nemo tollet a vobis. Joh. 16-.
Nully si ne se deveroit
Esmerveiller pour ung tel cas.
Saint Jehan dit en ce^ mesme pas
Que Nemo à Dieu osteroit
Son ame, quant il lui plairoit :
Et Nemo tollet a me anïmam meam^.
Pour sçavoir d'ont telle puissance
Luy vint, sachez que sa naissance,
Ou au moins son commencement.
Si vint des Roys premièrement :
Nemo ex Regibus habuit inilium. Sap. 7^.
Aussi dit ailleurs l'Escripture**
Que Nemo est de tel(le) nature,
Si est que sa propre personne
Peult porter de fait la couronne
Entre tous les Roys terriens :
In omnibus Regibus Nemo portabil dyadema et
Nemo accipiet coronam. Machabe. 8".
I. Job. X, 7. — 2. Johannis XVI, 22. — 3. b : pour
ung. — 4. Johannis X, 18. — 5. Sap. VII, 5. — 6. b :
rf'Escripture. — 7. Primo Machabaeorum, VIII, 14.
DU SEIGNEUR Ne MO. 333
Et je ne m'esbahis de riens
Se Nemo a tant d'avantage,
Veu que les gens de son lignage
Sont moult prisez et honnorez
Et en auctorité trouvez
Du sainct Archange Gabriel,
Qui annonça dit bien et bel
A dame Elizabeth ainsin'
Que Nemo estoit son cousin :
Nemo est in cognatione'^ tuâ. Lu. \o^.
Item je puis bien reciter
Qu'à Dieu ne peult nul résister
Que Nemo tout à beau délivre,
Tesmoing Job, disant en son livre :
Deus, cujiis ira resistere Nemo potest^.
Plus fort l'Escriture raconte
Du bon homme [Job] et nous compte,
Parlant des choses qui sont faictes.
Que, se Dieu les avoit deffaictes,
Nemo les peult édifier ;
Si destru[x]erit ^ Deus, Nemo est qui ^ edificet "^ .
Aussi, Dieu mercy et la vostre,
Aussi vray que la patenostre,
Il est tenu, comme j'entens,
Combatre à ses propres despens ;
Nemo propriis sumptibus militare tenetur^.
I. a: auisin — 2. b ; cognotiene. — 5. Luc. I, 61. —
4. Job. IX, 15.
5. B : dextraxeris. — 6. b : que. — 7. Job. XII, 14.
— 8. B : tenet. — Ce texte se rapporte sans doute à
celui-ci : « Quis militât suis stipendiis unquam ? » Prima
Corint. IV, 7.
334 Merveilleux Faictz
Aussi dit bien Dieu sans doubtance
Que Nemo est de tel(le) vaillance
Qu'il faict les gens devant fuyr,
Quant luy plaist les poursuivyr :
Fugit impius, Nemine persequcnU^ . Proverb., 28^.
Jésus dit qu'il faict bien plus-* fort,
Car il péult ravir par effort
Les ouailles de la main
De Dieu, le père souverain :
Ntmo potes t râper e oves de manu pains mei "*.
Saint Luc si a mention faicte
Qu'il est en son pays prophète :
Nemo propheta acceptas est in patriâ sud'^.
Nemo ne vueille à nul desplaire
Entre les choses qu'i veult faire,
Selon poétique escripture
Il peut tollir don de nature :
Quod Natura dedit, Nemo tollere potest^,
Et Chaton dit que de péché
Nemo ne^ peult estre entaché :
Nemo sine crimine vivit ^,
Et si respont qu'il est de faict,
Quant on l'appelle, amy parfaict :
Nemo respondet amicus^.
I. B : persequante. — 2. Prov. XXVIII, i. — ]. Plus
est omis dans b. — 4. Johannis X, 29.
5. Luc. IV, 24.
6. Voir plus haut, page }i6, note 8.
7. Ne est omis dans a.
8. Si vitam inspicias, hominum si denique mores,
Cum culpant alios, nemo sine crimine vivit. I, 5.
9. Si tibi pro meritis nemo respondat amicus,
Incusam Deum noli, sed te ipse coerce. I, 23.
DU SEIGNEUR NEMO. 355
En ce mesme livre est escript
De luy en ung verset qui dit
Que Nemo se peult esjouyr
Et de joye longuement jouyr,
Comme il appert par ce coupplet
Qui dit : Nemo dm gaudct ',
Q_ui est ung grant honneur à luy
Et, d'autre costé, c'est celuy
Qui a plus grande charité :
Majorent charitatem Nemo habet, Jo. 1 5 2.
Aussi a il subtilité
D'estre aux justes appercevant,
Dont saincte Eglise va chantant :
Ecce quomodo moritiir justus , et Nemo percipit
corde.
' Item son engin n'est pas rude,
Car la très grande ^ multitude,
Dont Jehan ■* parle en l'Apocalypse,
Povoit nombrer de fil en lice :
Vidi turbam magnam , quam dinumerare Nemo
potcrat, Apocal., 7^.
Ne dit pas aussi Priscien,
Maistre de grammaire ancien,
Que Nemo fut son compaignon ;
Neminem, inquit Priscianus, inveni socium ?
Pour Dieu, chères gens, or penson
Bien en noz coeurs que c'est grant signe
1 . Esto animo forti, cum in damnatus inique ;
Nemo diu gaudet, qui judice vincit iniquo. II, 34.
2. Joh. XV, 13, qui donne dilectionem et non pas
charitatem. — 5. a b : grant. — 4. a b : sainct Jehan.
— S- Apocalypsis VII, 9.
^36 Merveilleux Faictz
Que Nemo soit personne digne,
Quand le livre des sept seaulx clos
Fut par luy ouvert et desclos,
Dont l'Apocalypse faict compte :
Nemo dignus inventas est a périr e Ubrum. Apo-
cal. 5^.
Mais, entre les faictz que je compte,
Ne doy oublier, ce me semble,
Ce qu'à ses Disciples ensemble
Dit Jesu-Christ qu'i s'en allassent
Par le pays, Nemo saluassent 2,
S'ilz le trouvoient^ en leur voye :
Neminem salutaveritis in via. Lu. 10*,
Et à aucuns dit toutesvoye, .
En sa transfiguration,
Fist-il expresse injunction
De la vérité révéler ^
A Nemo, sans jà^ luy celer :
Nemini dixeritis visionem. Mat. 7 ^.
Mesme ce fut un grant honneur
Que fist Jésus, nostre Seigneur,
A Nemo, quant il demandoit
A la femme, qui prinse estoit
En adultère, où estoyent
Ceulx qui de ce faict l'accusoyent
Et qu'elle respondit : « Nemo » ;
Car alors luy dit Jésus : « Ho »,
Puisque Nemo est iceluy,
I. Apoc. V, 4. — 2. B : trouvassent. — ]. a : trou-
noient. — 4. Luc. X, 4. — j. b : vérité cruelle. — 6. b :
la. — 7. Math. XVII, 9.
DU SEIGNEUR NeMO. 3^7
Je n'y touche par dessus luy ;
aNemo^ Domine. » — (fNec ego te condemnabo. »
Joh. SK
Item le faict je vous ramaine
De la femme Samaritaine
A laquelle Jésus parla
Emprès le puys* où il alla,
Auquel ses Disciples n'osèrent
Demander, quant ilz retournèrent
Devers luy, qu'il luy avoit dit,
Et Nemo hardiment le fist ;
Nemo dixit : « Quid queris , aut quid loqueris
cum eâ? n Joh. 4 ^.
Somme, ses faictz sont ung abisme
Dont jamais ne sçauroye la dismc*
Suffisamment vous relater.
Et ne cessasse huy d'en parler.
Je vous ose encore bien dire
Que, quand Jesu-Christ nostre sire
A ses disciples racomptoit ^
Que, au temps lors qu'il s'en alloit
A cil qui l'avoit envoyé,
Par Nemo fut interrogué :
Vado ad eum qui me misit, et Nemo interrogat me:
« Quo vadis? » Joh. 16".
Encore vous vueil bien parler
De ce que Jésus dit de soy
I. Joh. VIII, 10. — 2. B : pis. — 3. Joh. IV, 72. —
4. La dixième partie. — 5. Imp. : racomptoir. — 6. Joh.
XVI, j.
P. F. XI 22
5^8 Merveilleux Faictz
En parlant aux Juifs de la loy
Et de Moyse, le prophète,
Disant que Nemo l'avoit faicte :
« Nemo, )) inqmt Moyses, « dédit vobis legem, et
Nemo facit legem ». Joh., 7 ''.
Que Nemo, est chose bien clère,
Peult faire loy comme Emperière
Et, combien qu'il soit seigneur grant.
Si mect il bien la main pourtant
A la charue pour labourer
Et derrière soy regarder
Pour estre abille à parvenir
Au règne qui ne peult finir :
Nemo, mittens manum ad aratrum .et respicien<!
rétro, aptus est regno Domim'^. Lu. 9^.
Encore vous dy-je, sans fable,
Que Nemo est plus serviable
En l'église et plus diligens
Que ne sont beaucoup d'autres gens ;
Car il y scet bien allumer
La lampe et il scet bien chanter :
Nemo accendit lucernam, Luce 11'*;
Nemo poterat dicere canticum, Apo. 44^;
Nemo les ouvriers qui chomoient
Loua, quant les autres alloient
En la vigne pour labourer.
Dont saint Mathieu voulut parler,
Au texte de son Evangille ^.
1. Jûhannis VII, 19. — 2. b : regno Dei. — 3. Luc.
IX, 62. — 4. Luc. Vill, 16. • — j. Apocalypsis XIV, 5.
— 6. B place ce vers avant : Nemo les ouvriers, etc.
DU SEIGNEUR NemO. 339
Car, quant le père de famille
Les enquist pourquoy ilz estoient
Ainsi oyseulx, ilz respondoient'
Qu'avec luy ne seroient ilz mye
Et que Nemo, sans menterie,
Pour ce jour les avoit louez :
Responsum dederunt ei quia « Ncmo nos conducit » .
Mathei 20 2.
Pour Dieu, Messeigneurs, or oyez
Dudit Nemo que ce peult estre.
Car il peult bien à plus d'ung maistre
Servir, s'il luy plaisoit le faire.
Sans à nul d'eulx estre contraire ;
Nemo potest duobiis dominis servire, Mathei 6, et
Luce 16 3.
Ne mect pas aussi saint Lucas
De Nemo ung merveilleux cas.
Lequel si^ nous est demonstrable
Que Nemo fut tant charitable
Qu'à ung povre qui avoit fain
Donna des miettes de pain
Chéans de la table du riche,
Qui tant estoit avar et chiche
Qu'il ne luy en vouloit donner,
Mais cil Nemo abandonner
Luy en voulut piteusement :
Erat qaidcm paupcr cupicns recreari de micis que
cadebant de rnensd divitis, et Nemo illi dabat.
Luc. i6''.
1. A ; respondirent. — 2. Mat. XX, 7.— 3. Mat. VI, 24;
Luc. XVI, 13. — 4. S; est omis dans b. — j. Luc. XV, 16.
340 Merveilleux Faictz
Nemo aussi pareillement
Pour ses mérites et devoir
Selon les Droictz peult bien avoir
Sans bigamie, ce me semble,
Deux femmes espousées ensemble :
Neminl l'iccai duas uxores habcre.
Vrayement, chères gens, qui bien pense
A Nemo et son excellence
Je cuide qu'il s'en esmerveille,
Car nul ne faict chose pareille
Qu'il peult vendre et aliéner
Les corps sainctz et en marchander
Licitement et à sa guise
Et des trésors de saincte Eglise ;
Nemo martyres distrahat ; Nemo mercetur de sacri-
ficiis ecclesiasticis.
Nemo n'est pas à condenner.
Seigneurs, car il peult contenner
Les lyens dont l'Eglise lye;
Nemo contemnat vincula eccksiastica.
Plus fort. Nemo, nul ne le nye,
Si peult bien excommunier
Et d'excommuniment lyer
Sans cause es Lectres autentiques
Nemo potest excommunicari sme causa.
Et, aux Bulles Apostoliques,
N'y est-il pas par motz exprès
Escript, si est ou assez près.
Que Nemo peult estre licite
Les rompre, qui n'est pas petite :
Nostrc igitur prescntis concessionis paginam Nemini
ticeat in/r ingère.
DU SEIGNEUR NEMO. 54I
Les Roys aussi et autres Princes
Et les Présidens des Provinces,
Quant ilz reçoivent les Sergens*
Des Conseillers et autres gens,
Les - font-ils pas jurer, si font,
Que à Nemo ilz révéleront
Les secretz, et, s'enquis j'estoye
Pour cela, je leur respondroye
Que c'est pour ce qu'il ne mourra
Point, mais tousjours vif demourra :
Nemo est qui semper vivat. Ecclesiastici 1 ^.
Que voulez vous que je vous dye?
C'est une droicte mélodie
Que de Nemo et de ses faictz
Dont n'en sçauroye dire huy mais.
Et si en diray encore ung
Qui entre les Clercz est commun,
Et qui est si grant que sans faulte
Je m'esmerveille, aussi est haulte
La chose dont Dieu escondit
Ses Disciples quant il leur dit
Que à eulx sçavoir n'appartenoit
Quand la fin du Monde seroit,
Qu'on dit du Jugement le jour;
Mais il leur dit iors sans séjour
Que Nemo-' sy le sçavoit bien
De die autem illo vel horâ Nemo scit. Marci 40 ^.
Somme toute, je croy et tien
I. Ce vers manque dans b. ~ 2. a b : Ne les font-ils.
5. Ecdes. IX, 4.
4. Imp. : Que ne Neir.o. — 5. Marci XIII, 52.
^42 Merveilleux Faictz de Nemo.
Que, se d'ung moys je ne cessoye
D'en parler, pas je ne diroye
De Nemo tout ce qu'on en treuve
En chascun livre qui l'appreuve.
Mesme, sainct Pol si nous racompte,
Nemo par vain langage et compte
Peult séduire les gens en brief
Et les mectre en voye de meschief :
Nemo vos seducat inanibus ^ verbis '-.
Nemo peult bien, sans contredit,
Résister en faict et en dit
A ses ennemys sans doubter,
Sans qu'ilz le puissent rebouter :
Nemo inimicis audebit resistere. Levitici 26^.
Item saint Jehan dit que nul homme
Ne peult aussi bien besongner
De nuyt, qu'on doit prendre son somme,
Que Nemo, s'il y veult soigner* :
Venit nox ciim Nemo operari potest. Jo. 10^.
Messeigneurs, pour tant je conclus
Par ce que j'ay dit cy dessus,
Priant le filz de la Pucelle
Qu'il nous doint la vie éternelle,
Quant son rigoreux examen
Sera tenu. Dictes : Amen^.
I. inanimus. — 2. Ad Ephesios V, 6. — }. Levit. XXVI,
37. — 4. B répète : besongner. — 5. Johannis IX, 4. —
6. B ajoute : Finis.
Les Menus Propos.
L'auteur de la Bibliographie parémiologiquc (Paris,
Potier, 1847, in-S", n° 236, p. 127-9), M. Gra-
tet-Duplessis, s'est arrêté assez longuement sur les
Menus Propos :
« Cet opuscule, écrit en vers, dit-il, n'a pas une
bien grande importance, mais il ne laisse pas d'être
curieux. C'est une espèce de dialogue fort singulier,
dans lequel trois interlocuteurs échangent entre eux
sans liaison et sans ordre tous les quolibets, tous les
calembours, tous les proverbes qui leur passent par
la tête et qui avaient cours de leur temps. La seule
manière de donner une idée de cette bizarre compo-
sition, vrai Coq-à-l'âne à l'usage de quelque bouffon
de l'époque, est d'en citer quelques passages. Je prends
une page au hasard, et je la transcris littéralement :
Je ne me sauroye adviser
Grant chemin jusques à la lune.
« Il se trouve au milieu de toutes ces extrava-
gances quelques proverbes, quelques dictons qu'on
ne retrouve que là et dont il pourrait être intéres-
sant de rechercher l'origine et la signification. Une
réimpression intelligente de ce rarissime opuscule
pourrait n'être pas tout-à-fait sans valeur historique
ou philologique. »
Nous essayons aujourd'hui de remplir le vœu de
M. Duplessis en réimprimant cette pièce à laquelle
nous trouvons même plus de valeur qu'il ne lui en
attribuait. D'un côté, la forme décousue en est toute
544 L,ES Menus Propos.
volontaire, et appartient à un petit genre littéraire,
caractérisé au XIV'^ siècle par les Fatraslcs des Trou-
vères, au XV« et au XVI'' par les Sottks et par les
Coq-à-l'Ane que Marot mit à la mode. D'autre part,
elle a une véritable valeur de style; les vers bien
frappés ou spirituels y sont nombreux, et la coupure des
rimes révèle un écrivain rompu aux finesses du métier.
En réalité les Menus Propos ont été composés pour
être dits sur les tréteaux par trois Sots ou Badins^ . C'est
proprement une Sottie, qui devait précéder quelque
représentation de carnaval. Le triolet qui se trouve au
début de la pièce et celui qui la termine, l'adresse aux
spectateurs contenue dans les derniers vers suffiraient
à eux seuls, pour prouver que notre poëme est une
œuvre théâtrale. La forme des vers est, du reste,
la forme consacrée pour les Sotties et les Farces.
La pièce, en effet, est écrite en rimes plates, mais ces
rimes se partagent et passent d'un couplet à l'autre.
Chaque couplet a deux sons à la rime, ce qui l'en-
chaîne en même temps au précédent et au suivant,
et le saut constant de la rime d'un personnage à
l'autre donne pour l'oreille à la série des répliques
un enlacement et une suite d'autant plus nécessaires
que le sens est à chaque instant interrompu et ne se
renouvelle que pour disparaître aussitôt. La rapidité
du débit devait ajouter de l'intérêt à ce cliquetis de
mots et d'idées.
L'origine normande des Menus Propos ne peut faire
l'objet d'aucun doute. Parmi les localités qui y sont
citées, nous n'avons à tenir compte ni de Constanti-
nople ou de Venise, ni même de la Bresse, de
Limoges, de Beauvais ou de Calais. Paris doit être
également écarté, malgré la mention de la Grève, de
la Porte-Baudet et des Quinze-Vingts. Au contraire,
I, Nous croyons que les trois acteurs se sont nommés
dans la Sottie elle-même. Us s'appelaient probablement
Cardinot, Roget et Guygart. Voy. vers 96 et joi.
Les Menus Propos. 345
la Normandie règne en maîtresse: Bourg-Achard et
Beaumont-le-Roger sont dans l'Eure; Saint-Lô ef
Villedieu, dans la Manche; Touques, Bayeux, Isigny,
Formigny, la vallée d'Auge, dans le Calvados. Mais,
dans les détails locaux, Rouen l'emporte avec les
mentions de Saint-Maur, de Saint-Romain, de Beau-
voisine et des Moulineaux. C'est donc à Rouen que
notre Sottie a dû être représentée.
On a voulu attribuer les Menus Propos à Gringore,
mais cette supposition toute gratuite n'a même pas
un commencement de preuve.
Gringore paraît être de Caen, mais, s'il était né
au moment où les Menus Propos ont été écrits et
joués, il devait être encore loin de tenir une plume.
En effet, il n'a écrit que sous Louis XII et sous
François I'^''; son premier livre imprimé avec date,
le Château de labour^ est de 1499, et il imprimait en
1 527 et en 1 528 les Chants royaulx et les Notables et
Enseignements. La date de nos Menus Propos, qu'on
ne lui attribue que par la ressemblance de leur titre
avec ses Menus Propos de Mère Sotte, imprimés pour
la première fois en 1521, est en réalité bien anté-
rieure. Deux allusions très-positives permettent de la
fixer. Il est question de la Pucelle du Mans et de
la mort du duc d'York. Or, la bataille de Wakefield,
où périt le duc d'York, est du mois de novembre 1460,
et la condamnation de Jeanne la Féronne est de
mars 1461. La pièce, qui ne vise pas en particulier
son procès, pourrait lui être un peu antérieure, mais
la reunion des deux dates prouve que la pièce ne
peut pas être antérieure à décembre 1460, et qu'elle
est plus probablement de 1461. Plus tard, la mort
du duc d'York n'était plus de l'actualité, et la Pucelle
du Mans était oubliée.
En réalité, les plus anciennes éditions connues de
nos Menus Propos ont été imprimées vers 1 500. Il doit
y en avoir eu d'antérieures que nous ne connaissons
pas, et le nombre des réimpressions faites au com-
546 Les Menus Propos.
mencement du XVI* siècle montre que cette pièce
avait conservé son succès; eile était, comme on
dit, « restée au répertoire. »
Voici rénumération bibliographique des éditions
aujourd'hui connues :
A. Les menus propos. — Cy finent les menus pro-
pos Im // primes nouvellement a paris par le jj han
treperel demourrant sur le pont // nostre dame a lymaige
saîct Laurës. S. d. [vers 1 500], in-4 goth. de I2ff. de
38 lignes à la page, sign. A-B, par 6.
Au titre, la grande marque de Jehan Trepperel
(Silvestre, n» 74).
Le verso du dernier f. est blanc.
Cette édition avait sans doute été précédée d'une
ou de plusieurs éditions exécutées en Normandie,
mais c'est la plus ancienne qui nous soit parvenue.
Les autres éditions que nous avons eues sous les
yeux offrent une lacune et des transpositions qui
indiquent un remaniement postérieur.
Biblioth.du baron J. E. de Rothschild. — Bibl.
du baron de Ruble. — Catalogue Cigongne, n' 690.
B. Les menus propos. — Cy finent les menus pro-
pos. S. l. n. d. [Caen, vers 1 500], pet. in-4 go^h. de
12 ff. de 36 lignes à la page, sign. A-B.
Au titre, la marque ae Robinet Macé, imprimeur
à Caen, de 1498 à 1 506 (Silvestre, n» 134).
Biblioth. du baron J.-E. de Rothschild (exempt.
du baron J. Pichon, cat., n° 463, qui faisait partie
du n" 2904 de La Vallière).
Au verso du titre, une grande figure en bois
représentant un clerc assis dans un fauteuil, la main
gauche levée; devant lui est agenouillé un person-
nage qui paraît écrire sous sa dictée.
Cette édition donne les vers dans l'ordre suivant :
!-i6o; iSi-238;"iéi-i8o; 239-284; 525-571. Elle
présente une lacune de 20 vers (v. 285-324) que
vient heureusement combler l'édition A.
Les Menus Propos. 347
C. Les menus propos. — Cy finissent les menus
propos. S. l. n. d. [Paris, vers 1 500], pet. in-4goth.
de 6 fF. , impr. à 2 col.
Au titre la marque de Trepperel.
D. Les menus propos composes nouuellement. —
Cy finent les menus propos imprimes nouuellement a
Pans pour Guillaume Gyon. S. d. [vers 1 520.''], pet.
in-8 goth. de 12 ff.
E. ?[ Les menus // propos Auec// le temps qui court.
— [A la un :]^ Imprime nouuellement a paris jjjl Alain
Lotrian Imprimeur et librai-jlre demourant en la rueneufue
nostre j I dame a lenseigne de lescu de France. S. d. [vers
1525], pet. in-8 goth. de 16 fF. de 27 lignes à la p.,
sign. A-B.
Au titre, un bois représentant un docteur et un
fou élevés au-dessus de la foule et se parlant. Ce bois
se trouve en tète d'une des éditions du Dialogue du
Fol et du Sage.
Cette édition donne les vers dans l'ordre suivant :
,1-160; 181-228; 267-284; 325; 170-180; 259-266;
229-238; 161-170; 327-571 (les vers 285-324 et 326
manquent).
Alain Lotrian exerça de 1518 à 1545.
Bibl. nat., Y. 6158. c (4) Rés.
F. Les menus propos. // Auec le temps qui court.
// — [A la fin :] *[ Imprime a paris, jj 51 Q^i ^ri
vouldra auoir si se transporte // Au palays a la pre-
mière porte. S. d. [vers 1525J. Pet. in-8 goth. de
16 fF. non chifF. de 27 lignes à la page, sign. A-B.
Au titre, un bois représentant trois hommes debout,
qui se parlent. C'est le bois qui figure sur le titre des
Moyens d'éviter merencolye de d'Adonville (on peut en
voir une réduction peu exacte dans le recueil des
Joyeusetez). Il a été employé par Guillaume Nyverd
au recto du dernier f. d'une de ses éditions de Pathc-
348 Les Menus Propos.
iin, et c'est à ce même libraire que nous reporte
l'adresse rimée qui se trouve à la fin du poëme.
Guillaume Nyverd exerça de 15 16 à 1550.
Biblioth. de M. le baron de la Roche la Carelle.
Cetteédition présentede nombreuses transpositions.
Voici dans quel ordre elle donne les vers :
1-160; 181-228; 267-284; 325, 326; 171-180;
239-266; 229-258; 161-170; 327-571. Les vers
285-324 manquent comme aans B et dans E.
Les Menus Propos étant écrits en vers de huit
syllabes, nous avons pu numéroter les vers de cinq
en cinq, en sorte qu'il sera facile de reconstituer les
éditions B,E,F. Nous regrettons que la justification
de nos volumes ne nous ait pas laissé assez de place
pour numéroter de même les vers de chacune des
pièces que nous avons réimprimées.
Les Menus Propos.
Le Premier.
^e je vous doy, je vous payeray';
^Ce sont les gaiges de Trevières^.
Le Second ?.
Faictes moy voye; si me serray*.
I. A : payeraye. — 2. Trevières, chef-lieu de canton
dans le département du Calvados, arrondissement de
Bayeux. M. Canel [Blason de la Normandie, t. II, p. 147)
cite ce proverbe, d'après les Menus Propos, mais sans en
fournir l'explication. Peut-être faut-il voir ici un jeu de
mots qui signifierait :
« Si je vous dois, je vous paierai ;
Ce sera à coup d'étrivières. »
}. B : Le Second. — 4. a : jeserray. — Le sens paraît
être : Laissez-moi passer ; alors je pourrai m'asseoir.
Les Menus Propos. 549
Le Tiers.
Se je vous doy, je vous paieray.
Le Premier.
j II sera jour quand je verray *
De beurre frèz faire chivières^.
Le Second.
Se je vous doy je vous payeray^ ;
Ce sont les gages de Trevières"*.
Le Tiers.
Or me dy par quantes manières
On doit commencer son latin.
Le Premier.
Soleil qui se liève matin ^
A grant peine fera jà bien.
Le Second.
Figues f' de chat, estront de chien
Si sont assés" d'une figure.
Le Tiers.
1 5 C'est bon menger^ que d'une heure'-*,
Entendes vous bien, de sanglier.
I. a: varray. — 2. b, e : civierres. — 3. a: paieras.
— 4. On remarquera ce triolet et celui de la fin. — 5. f:
au matin. — 6. Lat. f£x, lie, marc, excrément, qui est
la racine de déféquer, défécation. Voy. dans la Friquassée
crotestillonnée :
Nostre chat n'a point _figué.
(Ed. de M. Pottier pour la Société des Bibliophiles de
Normandie. Rouen, 1863, in-4% p. 26.)
7. Assés est omis dans e et dans f.
8. B : Mengee. — 9. Prononcer hure.
550 Les Menus Propos.
Le Premier.
Par sainct Jehan', qui la^ veult sangler,
« C'est aultre chose » , dit la vache.
Le Second^.
Qui bien bat ung Sergent '' à mâche ^,
20 II gaigne cent jours de pardon^.
Le Tiers.
Je fus sept ans tire-lardon
En ung kâresme qui passa.
Le Premier.
Ung formage mol me cassa
Toute" la teste l'autre jour. •
Le Second.
25 On ot les nouvelles au Four ^^
Au Moulin et chiez ^ les Barbiers.
Le Tiers.
Les Chanoines et Charetiers ^"
Si ont maintenant tout le temps.
I. B : Ihan. — 2. a : le. — 3. b : Le Second. — 4.
B : sergant. — 5. e, f : mace.
G. Rien de plus fréquent que les plaisanteries sur les
coups donnés aux Sergents; il suffit de rappeler les noces
du seigneur de Basché dans Rabelais et les vers de L'In-
timé dans les Plaideurs de Racine; ils en vivaient, quand
ils n'en mouraient pas.
7. A : Tout.
8. Au four et au moulin oyt l'en les nouvelles.
Proverb. Gallic, ms. du xv= siècle cité par Le Roux de
Lincy {Livre des Proverbes français, II, p. 141).
9. B, E, F : chez. — 10. e, f : chartiers. N'y aurait-il
Les Menus Propos. 351
Le Premier.
Se je vien< là ^ où je prétens,
30 Je seray au dessus du vent.
Le Second.
On prend voulentiers du convent "^
Le plus meschant pour estre Abbé.
Le TIERS4.
Dy moy : Que signifie gabbè?
Il signifie deux fois menty.
Le Premier.
35 Recullés vous, car j'ay senty,
Par Dieu, aultre^ chose qu'à point.
Le Second.
Sur ma foy, qui d'argent n'a '' point
Maintenant n'a il " de varletz.
Le Tiers.
Or me dittes, ceuix de Callais ^
40 Sont ilz^bien d'accort^*^ maintenant?
pas ici une allusion à la famille des Chartier qui était de
Bayeux? Alain, le poète, était mort vers 1450, mais Guil-
laume, l'évêque de Paris, ne mourut qu'en 1472. Quant
au troisième frère, Thomas, on ne sait rien de sa vie.
I. B, F : viens. — 2. Là est omis dans e et dans f. — 3. f:
couvent. — 4. a ; Le T:er. — 5. f : outre. — 6. a :
n'ait. — 7. A : non il. b, e, f : non a il. — 8. Calais,
possédé par les Anglais, était une menace perpétuelle
pour la Picardie et la Normandie. — 9. b : //. — 10. a ;
d'ûrcort.
5^2 Les Menus Propos.
Le Premier.
Le jour de karesme prenant
Sera ceste année < au mardi-.
Le Second.
Et, par saint Jacque, je m'ardi ^
Hier en peschant^ en la rivière.
Le Tiers.
4j Ne vent-on pas encor^ la bière^,
Comme on souloit, quatre tournois?
Le Premier.
S'il est ' année de grosses nois,
Se Dieu plaist, nous aurons de l'uylle.
Le Second.
C'est bon temps pour couvreurs de tuylle**,
^0 Quant les maisons si se descueuvrent.
Le Tiers.
Aussitost que les moulles s'euvrent,
Il n'y fault plus que du vinaigre. ~
Le Premier.
Je ne veis oncques beste^ maigre
Qui portast grant foisson de sieu ^^.
I. F : anné. — 2. Simple vérité de La Palisse; le jour
de carême-prenant est le mardi gras.
3. Je me brûlai. — 4. a : yeschant. — 5- f : encore.
6. Dans les documents de l'Histoire du commerce mari-
time de Rouen de M. de Fréville, la bière n'est jamais
appelée que cervoise, mais c'est la même boisson (Voir sa
table, I, 367, v Bière).
7. E : Si est-il force de grosses; f : Si est il de grosses
noix. — 8. A ; couvris de treille. — 9. F : testes. — 10.
De graisse, de suif; «sieu, sève, affogna » Duez.
Les Menus Propos. 55^
Le Second.
5j Les blez sont beaulx, la mercy Dieu;
Nous aurons des biens à planté.
Le Tiers.
Le Dyable d'Enfer s'est ' vanté
Qu'il nous fera beaucoup de bien.
Le Premier.
J'aymeroye-, par Dieu ^, mieulx ung tien
60 La moitié que deux tu l'auras''.
Le Second.
Tousjours ung poulin de barras^
Est de commencement sauvaige.
Le Tiers.
Je danse en ours et vois en nage
Comme une congnée *» desmanchée".
Le Premier.
6^ Mais que ma soif fust estanchée,
II me fust très bien amendé.
Le Second.
Se ung arc n'est bien raide ^ bendé,
Il ne fera jà coup^ qui vaille.
I. B, E, F : c'est. — 2. A : J'aymeroyes. — }. f : bieu.
4. Un tiens vaut, ce dit on, mieux que deux lu l'auras;
L'un est sûr. l'autre ne l'est pas.
(Le petit Poisson et le Pêcheur. La Fontaine, liv. V, fable }.)
j. F : harnas. — 6. a : congye; b : cougnye. — 7.
A ; desmanché; f : desmengée. Une cognée de fer, avec
ou sans son manche, nage exactement comme un chien
de plomb et tombe au fond de la rivière. La cognée de
Couillatris en est un illustre exemple. — 8. f : royde. —
9. B : couo.
P. F. XI 23
354 Lks Menus Propos.
Le Tiers.
Se je soustiens denier ne maille,
70 Je prie à Dieu qu'i ^ me meschée-.
Le Premier.
Une femme fait l'empêchée
Bien trois jours pour une fusée ■*.
Le Second.
Hz s'en vont pas la cheminée
Les sorcières ■'' qui vont en l'erré.
Le Tiers.
75 Fut-ce pas Sainct Germain d'Aucerre ^
Qui fist resusciter le " veau "^ }
Le Premier.
J'ay veu de beau cresson nouveau;
Nous mengerons de la porée.
Le Second.
On appaise d'une tôtée**
80 Les petis enfans, quant ilz pleurent.
1 . B, F ; qu'il. — 2. Qu'il m'arrive malheur. — 3. b,
F : fisée. C'est-à-dire qu'une femme se met en peine pour
peu de chose, pour un bout de fil. — 4. e : sorciers.
5. A : d'Aucerra; f : d'Auxerre. — 6. b, e, f : ung. —
7. On ne pouvait manquer de trouver le veau dans la Légende
dorée : « Comme Germain prêchait en Angleterre, le Roi
de ce pays lui refusa l'hospitalité. Un officier de la
Cour du Roi ayant rencontré le saint, accablé de froid
et de faim, l'engagea à venir chez lui et le reçut avec
grands égards, et il fit tuer un veau, seul animal qu'il
possédât, pour l'offrir à ses hôtes. Après le repas, Ger-
main ordonna que tous les os du veau fussent replacés
sur sa peau, et il pria, et le veau reparut plein de vie... »
Traduction de G. Brunet, I, 197-
8. Tartine de pain grillée, angl. toast. — », e> f ^ dorée,
Les Menus Propos. 355
Le Tiers.
Où vont les bestes quant ilz meurent ?
Ne ont-ilz point de Paradis ?
Le Premier.
Qui vouidroit veoir !e Temps Jadis,
On le trouveroit aux' Croniques.
Le Second -.
S^ Ne sont pas tous patronomiques •'
De la tierce déclinèson ?
Le Tiers.
Qui auroit '• de la venèson^,
On pourroit faire des pastés.
Le Premier.
Se les navès ne sont ratés ^-j
90 Hz ne feront jà nette souppe.
Le Second.
A quoy tient ^ il que une couppe
Est plus couverte*^ que une tasse ?
Le Tiers.
Il y a ung beau saint Eustace
En l'église du Bostcachart ^.
qui rime mieux et signifie une tartine couverte de beurre,
ou bien une poire de couleur jaune. — 1. b, f : au.
2. B : Le Second. — j. b, e, f : patroniques. — 4. a:
ayeroit. — S- ^ '■ venoison. — 6. C'est-à-dire grattés,
épluchés. — 7- F : f'«"- — 8- Les anciens inventaires
indiquent souvent les coupes comme couvertes (Laborde,
Glossaire des émaux du Louvre, p. 250). Les coupes
émaillées, faites à Limoges au xvi" siècle, ne sont com-
plètes qu'à la condition d'avoir conservé leur couvercle.
— 0. F : Boccachart. Bourg-Achard, commune du dépar-
îjô Les Menus Propos.
Le Premier.
95 Autant vault à dire Richart
Comme Cardin ou Cardinot K
Le Second.
Lequel chante mieulx d'un linot,
A vostre advis, ou d'ung corbeau.?
Le Tiers.
Quant une femme a le corps beau,
100 Elle en est plus test mariée.
Le Premier.
Mais que la paix si soit criée 2,
Je troteray bien les^ pays.
tement de l'Eure, à j kil. de la Seine. On y voit une
église, dont le chœur et le transept sont du xv' siècle, et
qui possède de magnifiques vitraux de la même époque.
1 . B : Chardin ou Chardinot. — Cardin est en effet
un diminutif de Richard; on connaît la Mère Cardinc
et le libraire Cardin Besongne. Ici le nom de Cardinot ne
nous paraît pas avoir été mis au hasard, et nous croyons y
reconnaître le nom d'un des acteurs, sinon de l'auteur,
des Menus Propos. Une Farce du manuscrit La Vallière,
le Bateleur.^ qui n'est sans doute pas de beaucoup posté-
rieur à notre sottie, cite un Cardinot parmi les bons
Joueurs normands :
Voècy maistre Gilles des Vaulx,
Rousignol, Brière, Penget,
Et Cardinot qui faict le guet,
Robin Mercier, Cousin Chalot,
Pierre Regnault, ce bon falot,
Qui chants de Vires mectoyt sus.
Voy. le Recueil de Farces et Moralitez de Techener,
t. IV, n" 69, et Fournier, Théâtre franc, avant la Renais-
sance, p. 326. Les auteurs de mystères et de moralités
avaient assez souvent recours à ce moyen indirect de se
faire connaître.
2. A : crier. — 3. f : /«.
Les Menus Propos. 357
Le Second.
Que les gens seront esbahis
Quant le monde definera,
105 Et que chascun déclinera
A meschanseté et misère.
Le Tiers.
Je vestirois envis ^ la haire,
Se dessoubz n'avoies ung plisson.
Le Premier.
Que j'ay chiffré mainte leçon,
1 10 Tant que j'estoie estudiant 1
Le Premier.
Les chiens si mordent 2 en riant ;
Il ne s'i fait point ^ bon jouer.
Le Tiers.
Je ne sçay à qui me vouer,
De paour que ma vache n'avorte.
Le Premier.
1 1 5 Ung coquin de Grève * si porte
Bien aise douze coterez.
Le Second.
Je cuide que j'asoteretz,
N'estoit le soucy que je pren.
Le Tiers.
A bien compasser^ ung quadren^',
I. Malgré moi; lat, invitus. — 2. b, f; morde. — 3. f:
pas. — 4. Cette allusion à la Place de l'Hôtel-de-Ville de
Paris n'empêche pas la pièce d'être Rouennaise. — 5. e:
comparer. — 6. b : cadren. Probablement un cadran
358 Les Menus Propos.
120 Est requis grant soubtillité ^.
Le Premier,
C'est ung grant tour d'abilité ^
Que faire bien le soubre-sault ^
Le Second '^
Ung jour de respit cent solz^ vault ;
C'est grant faict que d'une baiaine^.
Le Tiers.
125 J'euz l'autre jour la bosse en l'aine,
Mais certes je cuidoy mourir.
Le Premier.
Je verroye voulentiers courir
Une brebis après ung leu.
Le Second?.
Cuidés-vous qu'il y eut beau feu
130 A Troye, quant elle fut destruicte^?
Le Tiers.
Les Anglois furent mis en fuyte
A la journée de Fourmigny".
solaire. — i. b : soutilUté; e, f : subtillité. — 2. a ;
abileté. — 3. a : soubre fault. La soixante-deuxième
des Farces rouennaises du ms. La Vallière est intitulée :
« Farce nouvelle et joyeuse des Sobres Sotz entremellé
avec les sieurs d'ais, à VI personnages, c'est à savoir
V Galans et le Badin ». — 4. b : Second. — 5. f : soubz.
6. Les baleines sont rares sur les côtes de Normandie
et de Bretagne, mais elles s'y montrent quelquefois. Cf.
notamment la Grande et merveilleuze Prinse que les Bre-
tons ont faicte sur mer, t. IX, pp. 327-336 de ce Recueil.
7. B : Second. — 8. Souvenir des romans sur la Des-
truction de Troye la grant. — 9. a ; £n la journée de
Remy. — Formigny est un village situé dans le départe-
Les Menus Propos. 359
Le Premier.
Les bonnes moulles d'Isegny '
Valent mieulx que Cahieu - ne Toucque 'K
Le ^ Second'*.
1*3 5 Le bon homme raira '' sa poucque
Et la bonne femme sa vache.
Le Tiers.
Il fait bon aller à la chasse
Aux lièvres, quant il a negé ''.
Le Premier.
Se Paris '^ estoit assiégé,
inent du Calvados à 19 kil. de Bayeux. Le Connétable
de Richemont y battit les Anglais le ij avril 14^0.
1. Isigny, commune de l'arrondissement de Bayeux, est
situé sur l'Aure-Inférieure, à 8 kil. de la mer. Cette loca-
lité n'est plus célèbre aujourd'hui que par son beurre;
elle semble l'avoir été alors par ses moules, mais il se
peut qu'elle fût un simple marché, sans être un lieu de
production, à moins précisément que l'eau à moitié douce
et à moitié salée de l'embouchure de l'Aure ne donnât
aux moules une finesse particulière. C'est ce qui arrive
aux meulières des côtes de Vendée, relativement aux-
quelles on peut lire le curieux article de M. Delidon sur
Saint-Gilles-sur-vie, Annuaire de la Société de la Vendée,
19" année, 1873, in-8°, p. 1(6-64: les moules n'y sont
pas sur la côte, mais précisément sur les bords de la Vie.
En même temps il pourrait y avoir un jeu de mots sur les
moules ou mottes de beurre.
2. Cayeux, sur la côte de Saint-Vallery , à l'embou-
chure de la Somme. — 3. a, e : chieu ne Toncque. —
Toucques, sur la rivière de ce nom, entre Dives, Pont-
l'Evêque et Honfleur. — 4. b : Le Second. — 5. b ;
raura; f: aura. — 6. a: quant il est nesgé. Parce qu'on
suit les traces de leurs pieds sur la neige. Aussi la chasse'
est-elle interdite à ce moment-là.
7. b: Rouen. On voit que l'édition a, qui est parisienne
360 Les Menus Propos.
140 Les bourgois ' airoient bel effroy.
Le Second-.
Que couste bien ung pallefroy?
J'ay six blans pour y^ emploier.
Le Tiers.
J'ay fait fendre, rompre et ployer
Maint bon bacinet aux Angloys.
Le Premier.
145 Qui fut à la bataille^ aux gays ?
Est-il personne qui le sache?
En quel lieu et en ^ quelle place
Fut faicte la malle journée ^' }
Le Second.
Se Margot estoit attournée,
et ne doit pas être la première, donne Paris ; ce doit être
une modification de l'imprimeur. C'est Rouen qui est la
bonne leçon.
I . B, F : bourgeois. — 2 . b : Second. — 3 . Y est omis
dans E et dans F. — 4. a : baitaille. — 5 . En manque dans a.
6. C'est à la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (1488)
que l'on donne ordinairement le nom de combat des geais
et des pies. Rabelais raconte en détail, dans le Prologue
du Quart Livre, le prodige qui précéda la bataille et lui
valut ce nom. Cependant la mention d'un combat des
geais et des pies est bien plus ancienne. Le Pogge parle,
dans la 238' de ses Facéties, d'une rencontre de ce genre
qui avait eu lieu «in confmibus Galliae » en 1452. Si l'on
admet avec nous que les Menus Propos ont été composés
en 1461, on peut croire que l'auteur fait ici allusion à
l'événement récent dont le Pogge nous a conservé le sou-
venir. On lit de même dans la Moralité des Enfans de main-
tenant {Ane. Thtatre franc., t. III, p. 32) :
Le jour que les GG et les Pies
Combatoyenl en Lombardie...
Les Menus Propos. 561
150 On l'appelleroit daimoiselle.
Et, s'el ' mangeoit - une groisselle,
Par Dieu ^ ce seroit à trois fois'''.
Le Tiers.
Qui veult bien rimer contre pois
Au monde ne peult mieuix que lart^.
Le Premier.
1 55 J'ay toute la science et*» l'art
Que" ung homme ignare ^ peult avoir ^.
Le Second.
Ung baveur si sert i" de baver
Et ung quinterneur de quinternes^^
Le Tiers.
Que gagnent faseurs^^ de lanternes.-'
160 Hz sont de saison^* maintenant ^''.
I. E ; elle. — 2. b, f ; mangeoit. — 3- f : bieu. —
4. Tant sa bouche est petite. Cf. v. 400.
5. Le Tiers aurait aimé à posséder dans sa biblio-
thèque le volume de la Librairie de Saint-Victor : Des
poys au lart, cum commenta. Nous avons déjà fait
remarquer (v. p. 289) que les facéties sur les pois étaient
pour ainsi dire de style dans les sotties ou « jeux de pois
piles », comme dans les Coq-à-1'asne.
6. Et est omis dans a. — 7. e : Qui. — 8. a : Que
ung ignare. — 9. b, f : aver.
10. B, e: il sert. — 11. b : quinterner. — 12. b, f : fai-
seurs. — 13. A -.faisan. — 14. b : Sont-ilz maintenant
de saison ? L'édition b omet ici les vers 1 61-180, qui sont
placés après le vers 258 de notre réimpression. Saison rime
avec : Il fut bien fondé à raison {v. 181). e place, comme
B, les vers 161- 170 après le vers 238, mais détache les dix
vers suivants (171-180) qui sont reportés entre nos vers
525 et 239 ; dans f ces mêmes vers 171-180 ne se retrou-
vent qu'après le vers ^26.
362 Les Menus Propos^
Le Premier.
Je vous jure par Saint Amant ^
Que j'ay ^ plus menty que dys vray.
Le Second.
Il y^ a long temps qu'en la '* Gibray ^
La pluye si ^ feist grant dommage '^,
165 Car s, sur ma foy, el mist en nage ^
Tous les fours aux petis pastés.
Le Tiers.
Tous ceulx de Londres sont matés
Et est vaincu- le Duc d'Iort^*^. .
I. B ; par mon serment. Saint-Amand est le nom d'une
abbaye de Rouen. — 2. a : iby. — 3. e, f : Il y a. —
4. A : que la. — 5. Guibray (e l'imprime ainsi), faubourg
de Falaise, possède encore aujourd'hui la plus belle foire
de la basse Normandie. — 6. Si est omis dans e. — 7. a:
dommge. — 8. b : Tar. — 9. Elle noya.
10. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler, même briève-
ment, les péripéties de la guerre des deux Roses, qui
ensanglanta le long et triste règne du roi d'Angleterre
Henri VI, et que Shakspere a immortalisée. A un moment,
au préjudice de son fils, Henri VI avait accepté pour
successeur le duc d'York, et c'était la reine Marguerite
d'Anjou qui luttait contre le duc d'York. A la fin de
1460, celui-ci s'était enfermé dans son château de Sandal,
près de* Wakefield, avec des forces insuffisantes. La reine
réussit à l'en faire sortir et à lui faire accepter la bataille
qu'il perdit et dans laquelle il se fit tuer. Son fils et son
petit-fils, Edouard IV et Edouard V, son autre fils, le cruel
Richard III, devaient pourtant monter sur ce trône d'An-
gleterre qu'il avait rêvé pour lui-même; mais en 1461, la
reine, fille de notre roi René, était victorieuse, et son
triomphe était de nature à toucher en France le cœur des
Normands. On trouve, dans la première et modeste édition
du Pocket Gazetteer of England and Wales, or Traveller's
Companion {Londres, Croshy, 1807, in-i6, p. (20), deux
petits faits bons à relever ici. L'un est qu'à peu près au
Les Menus Propos. ^63
Le Premier.
A sept francz et demy le porc,
170 Combien seroit-ce la vessie ^ ?
Le Second.
Bé- qui va aux champs et ne chie.
Il ne fait pas ung gros estront.
Le Tiers.
Or, par Saint Jacque, n'a plus ront^
En tout mon hostel que une bille.
Le Premier.
17^ Je m'estore d'une faucille
Voulentiers dès la'* septembresse^.
Le Second.
En trestout le pays de Bresse
Il n'y a pas une montaine.
Le Tiers.
Point ne fault à gens qui ont taigne
centre du pont de Wakefield, sur la rivière Calder, se
trouve une ancienne chapelle élevée en l'honneur du duc
d'York, l'autre que M. Thoresby possédait alors une bague
trouvée sur le champ de la bataille, avec la légende :
Pour bon amour et trois figures de saints, qu'on donnait
comme celle du duc d'Yorck.
1 . E porte ici :
Combien esse la vecye et le sains ?
qui rime avec dessains (vers 327). Dans cette édition,
notre vers 170 se retrouve une seconde fois pour la rime,
mais sans aucune raison, entre le vers 325 et levers 171 :
Oncques cheval ne fut charmé.
Combien ce coit [sic] ce ja vecie.
2. Bè désigne ici un mouton; c'est un souvenir de la
farce de Pathelin. — 3. Jeu de mots sur les pièces de
monnaie, qui sont rondes. — 4. La est omis dans e. —
j. C'est-à-dire quand la moisson est finie.
364 Les Menus Propos.
180 Jouer à tirer chapperon ^.
Le Premier.
Il fut ^ bien fondé à ^ raison
Le droit de la Porte Baudaiz*.
Le Second.
C'est ung propre s lieu pour Vauldaiz
Que le chastel de Moliniauix ^.
Le Tiers.
185 Qui vouldroit avoir bons cousteaulx
Il fault droit aller à Saint Lo ".
Le Premier.
C'est bonne ville, je m'en lo,
Que celle de Constantinoble *.
Le Second.
Deux escus si vallent ung noble
190 A qui les a, aux autres rien.
Le Tiers.
J'o très bien quant on me dit : « Tien »,
Mais au preste je n'y os goutte ^.
I. B, E, F : Jouer à chapperon tirer. Après ce vers
sont placés les vers 239-266. — 2. a : fit. — 3. b, e, f :
en. — 4. La porte Baudet ou Baudoyer, dont le nom
s'est conservé jusqu'à ces derniers temps sous celui de
« Place Baudoyer », était située à l'extrémité de la rue
du Monceau-Saint-Gervais, confondue maintenant avec ce
qui reste de la rue Saint-Antoine. Voy. Piganiol, Descr. de
Paris, t. VII, p. 147.
5. F : propre. — 6. Château situé sur la rive gauche
de la Seine, à trois lieues au-dessous de Rouen. — e :
Moulineaux. — 7. La coutellerie est encore une des indus-
tries de Saint-Lo. — 8. a : Costentin noble.
9. A : je n'y os rien.
Les Menus Propos. 36^
Le Premier.
Sainct Mor ' si guérist de la goutte,
Et Saincte Apoline^ des dens^.
Le Second.
195 Les prisonniers, qui sont dedens
La prison, ont '* beau reposer.
Le Tiers.
On a esleu, pour proposer
Devant le Roy, Jehan ^ du Chemin,
Et se doibt là, ou en ^ chemin,
200 Soy trouver" Vincent Faulse-Chose^.
Le Premier 9.
On dit voulentiers que la glose
D'Orléans si destruit^<^ le texte ^^
Le Second.
C'est une chose manifeste
Que piedz de beuf ne sont pas tripes.
1. On le croira facilement, Saint-Maur était alors un
cimetière de Rouen ; de ses trois chapelles, l'une était au
titre des- Saints morts. La Quérière, Maisons de Rouen,
t. I, i82i,p. 2JI et t. II, i84i,p.258. — 2. e: Apolaine.
3. Précisément parce qu'elle est représentée avec
une grande pince et les dents arrachées. — 4. e, e, f:
ont Uz. — 5. A : Johan. — 6. e, f : au. — 7. a : trou-
vec. — 8. On remarquera les calembourgs : gens du
chemin et vingt-cens faulces choses. — 9. b : Le Second. —
10. E, F : D'Orléans passe. — 1 1 . On trouve ce proverbe dans
le livre IV des Institutes de Pierre de Belleperche, célèbre
jurisconsulte qui devint évêque d'Auxerre en 1307. Voici
le passage (titre VI, de Actionibus) : « Licet glossa alio
modo exponat, glossa Aurelianensis est quae destruit tex-
tum. » Le sens du proverbe est d'ailleurs fort obscur.
Voy. Le Roux de Lincy, Livre des Proverbes français,
2= éd., t. I, p. 375.
^66 Les Menus Propos.
Le Tiers.
20^ Quant je danse, je saulx ', je tripes;
J'ay tousjours le cul ortie -.
Le Premier.
Le monde fut bien nestié'',
En bien peu ^ de temps, des^ Templiers.
Le Second.
Se mes soliers fussent ^ entiers,
2 10 Me mocquasse'' des ^ mal chaussés".
Le Tiers.
Depuis que les prés sont faulchés
Il n'y a esbat ne déduit.
Le Premier.
La truye rompt le lien et ■"^' s'enfuyt
Tout fin droit fourrer dedens l'orge.
Le Second.
2 1 5 Ung mareschal dedens sa forge
Ne boit nen " plus que terre à four'-.
Le Tiers.
Je sonnoyes '-^ tousjours le retour
Au couvent '^ des Frères Mineurs.
!. F : faulx. — 2. Je m'agite comme si je m'étais
piqué avec des orties. — 5. b, e : itettyc. — 4. b, e : pou. —
<;. K : de. — 6. f : Se mes soulUers neixKstnt. — 7. e, F :
mocquassent. — 8. a : de. — 9. e, f : des mau/x chaussez.
— 10. Et est omis dans a et dans f. — ii.e, b: non. —
12. Le maréchal, à cause du feu de sa forge, et la terre de
potier, à cause de sa porosité, absorbent avidement le
liquide. — 13. e : sounoye. — 14. r: convcnt.
Les Menus Propos. 367
Le Premier.
Ha ! Saincte Marie, quelz seigneurs
220 Pour présider en Parlement !
Le Second.
Mais, au* propos de ma jument,
Ou cheval — ne me chault lequel, —
De quoy me sert à ung chape!
Geste cornette qu'on y met 2 ?
Le Tiers.
22^ Se m'aist Dieu^, tout ce qu'on promet
Maintenant n'est ^ pas vérité.
Le Premier.
Les sept œuvres de charité
Sont acomplies à l'Ostel-Dieu •''.
Le Second.
Ung homme qui sçait bien le jeu '•
230 Des dez, jà povreté n'aira'^.
Le Tiers.
Quant une femme se taira
I. B, E ; (i. — 2. Trace de la coiffure du xv' siècle;
qu'on se souvienne de la cornette du chapel dans les por-
traits du duc de Bourgogne Philippe-le-Bon. — 3. b, f :
Dieu. — 4. F : Maintenant ce n'est.
j. E place ici les vers 267-284. Le vers 229 est ainsi
conçu :
Ung homme qui bien le jeu scet,
et rime avec le vers 266 ;
Ne sert pas ung clou à soufflet.
F intercale de même ici les vers 267-284, en sorte qn'Os-
tel-Dieu n'a pas de rime. — 6. Ce vers et les 9 sui-
vants (229-258) sont placés dans f après le vers 266.
— 7. E : n'aura.
\
568 Les Menus Propos.
Pour son mary, menés la^ pendre,
Le Premier.
Il y a des cures à vendre -
En ce royaulme plus de quinze.
Le Second.
25^ La queue deffault à ung singe
Quant ne couvre ses genitoires.
Le Tiers.
Il souffit bien de deux notaires^
Pour ung instrument approuver"*.
Le Premier.
Je ne me sçauroie adviser
240 D'une chose que j'ay ouye,
Car la mer s'en est enfouye.
Je ne sçay s'elle est loing ou près,
Mais les poissons courent après
Tant qu'ilz peuent^ à travers le boys''.
Le Second.
245 Pourquûy fait-on aux gans des dois,
Plustost que aux souliers des orteux ?
I. B : lay. — 2. b : abendre. — 5. De nos jours
encore les actes authentiques doivent être signés de deux
notaires.
4. Ce vers est ainsi conçu dans b, e :
Pour approuver ung instrument ;
viennent ensuite, dans e, les vers 161-170, et dans a,
les vers 161-180, dont le dernier est :
Jouer à chapperon tirer (au lieu de tirer chapperon)
qui rime avec :
Je ne me sçauroye adviser,
5. E : pouent. — 6. e, f : Us boys.
Les Menus Propos. 369
Le Tiers.
Je suis, par Dieu \ aussi honteux,
Den bon jour, comme une - truye ^.
Le Premier.
Réagal ■* est doulx comme suye
250 Et jaune comme pié d'escoufle.
Le Second.
Tout ainsi tost que bise souffle ^
Les chiens abayent en dormant.
Le Tiers.
C'est bon courage que Normant ;
Jusque au mourir il ne se rent.
Le Premier.
253 Petite pluye abat grant vent
Et si fait sauver mainte barge.
Le Second.
J'ay la conscience aussi large
Que les housseaux d'un Escossais.
Le Tiers.
Je ne dy pas ce que'' je sçais;
260 Je suis ung très bon secrétaire,
Et si sairoys' le secret taire ^,
Aussi bien, par Dieu, que une femme.
I. F : bieu. — 2. a: ung. — j. Il faudrait sans doute
lire: « D'un bon jour comme est une truye. » — 4. Voy. p.
17 de ce volume. — je: soffule . ^
6. A : qui. — 7. a : sçarois. — 8. a : secrétaire.
P. F. XI 24
370 Les Menus Propos.
Le Premier.
Il y a sept us^ en la game;
Je ne sçay qui en- est portier.
Le Second».
265 Une pillette* sans mortier
Ne sert pas ung clou à soufflet^;
Se n'est pour bailler ung soufflet ^
A aucun ou ung passe-avant.
Le Tiers.
Il y a puis " soleil levant
270 Grant chemin jusques à la lune.
Le Premier.
On m'a dit que une vache brune
A plus de lait que une verrette.
Le Second.
Il y a ung ny de fauvette*^
Je sçais bien où, qui ne l'a prins.
Le Tiers.
275 Or, par Sainct Jaques, je n'aprins.
Jour de ma vie, riens" à l'escolle.
Le Premier.
Chacun moyne porte une estolle *^,
1. Sept notes, et non pas sept uts; mais le mot us per-
met de jouer sur le sens à'hus, huis, porte, et d'amener
l'idée de portier. — 2. En est omis dans a. — 5. a :
Le Second. — 4. Au sens de petit pilon. — $. Ce vers
est suivi dans e et dans f des vers 229-238.
6. Ce vers et les 17 vers suivants (267-284) sont placés
dans E et dans f après le vers 228, auquel F ne donne
pas de rime. — 7. b, e, f : depuis. — 8. a, b : fauvc-
rette. — g. Riens est omis dans e. — 10. a ; estoille.
Les Menus Propos. 371
Mais je ne sçay à quel propos.
Le Second.
En formage mol n'a nulz os,
280 N'en boudin', qui ne les y boutte.
Le Tiers.
Le bari! Sainct Mor si dégoutte,
Se disoient hier les bonnes gens-.
Le Premier.
J'ay gouverné les quatre vens':
Depuis ung an encor n'a guères^.
Le Second.
28^ Il est beaucoup plus de compères
La moitié que de bons amis.
Le Tiers.
Ung silogisme en disamis
Si se ramaine en cclarent'K
1 . B, E, F : boudins.
2. Il s'agit ici de quelque cabaret situé dans un fau-
bourg de Rouen. Saint-Maur était la chapelle du cime-
tière des pestiférés en dehors de la porte Cauchoise. Cf.
t. I, pp. 31 et 280 de ce Recueil.
3. Evidemment les quatre Vents de la Farce du Manus-
crit la Vallière, du vin, de la musique sur laquelle on
danse, de la chemise et du derrière. Cf. t.V, p. 318, t. VII,
p. 229, et t. VIII, p. 250.
4. f: gué. — Les 40 vers suivants (28J-324) sont omis
dans B, dans e et dans f qui ne donnent pas de rime au
vers qui précède et placent immédiatement après le v. 52 s :
Oncques cheval ne fut charmé.
5. Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, \
Fdapton, Disamis, Datisi, Bocardo, Ferison.
Voir la Logique de Port-Royal, 7," partie, chapitres 7 et 8.
372 Les Menus Propos.
Le Premier.
Le Grant Turcq si est mon parent;
290 Je ne suis point de villenaille.
Le Second.
Les Esleuz abatre la taille
Ont fait, Dieu mercy, et la leur ^.
Le Tiers.
Je porte sur moy la valeur
Encor de ^ demy cent de nois.
Le Premier.
295 Mars et Septembre sont deux mois
Que vilz prestres craignent moult fort -K
Le Second.
Trestous les Juifz usent de fort
Comme s'il fust habandonné.
Le Tiers.
Hola ! que mot ne soit sonné
300 De la cervoise, sur la hart.
Le Premier.
Deable Roget, deable Guycgart '',
Et où sont tous ces semmeaulx-'.-'
I . C'est-à-dire : grâce à Dieu et aux Elus chargés
de la répartition de l'impôt. — 2. a : Encor d de. —
3. Parce qu'au printemps et à l'automne il y a plus de
chances de mort.
4. Roget et Guygart nous paraissent avoir été les deux
acteurs qui assistaient Cardinot dans la récitation des
Menus Propos. C'est probablement Darce que l'allusion cessa
d'être comprise un demi-siècle après la première repré-
sentation que les vers zSj à 324 furent coupés. Comme ils
ne se trouvent que dans a, nous sommes privés des variantes
qui nous eussent peut-être permis de rectifier le v. 302.
j. On serait tenté de lire: semi-veaulx.
Les Menus Propos. jyj
Le Second.
II est defsj gens, plus sotz que veaulx,
Qui cuident saulver tout le monde.
Le Tiers.
305 Je prie à Dieu que l'en me tonde
Se je ne suis unes fois Pape.
Le Premier.
Celuy peut bien menger sans nappe ^
Qui fust engendré sans lincheul.
Le Second.
Quant ung homme si est tout seul,
jio II n'a garde de s'entre-batre.
Le Tiers.
Il y a des ans plus de quatre
Que nous n'eusmes foison de vins.
Le Premier.
Les aveugles des Quinze-Vings^
Ne doibvent riens en luminaire^.
Le Second.
3 1 5 C'est belle chose d'ouyr braire *
Une asne qui a rouge bride ^.
Le Tiers.
Sur ma conscience, je cuide
I. A : naype. — 2. De Paris. — j. a : luminare. — 4.
A : beaire. — 5. Les harnais de chevaux étaient autrefois
de plus de couleurs qu'aujourd'hui. Comme la couleur du
vêtement des cardinaux est le rouge, les brides de leurs
chevaux et de leurs mulets étaient rouges, et ce détail
devait être bien connu à Rouen, dont plusieurs archevêques
avaient été cardinaux.
574 Les Menus Propos.
C^u'il conviendra les ouès ferrer *.
Le Premier.
Comme se fera enterrer
320 Celuy qui mourra le derrain?
Le Second.
Je suis fillieul à mon parrain;
Quel qu'i soit, je ne puis faillir.
Le Tiers.
Oseroit l'en bien assaillir
Ung bibet -, s'il estoit armé ?
Le Premier -^
325 Oncques cheval ne fut charmé
Au nom de Dieu ne de ses Sainctz '*.
1 . Ferrer les oies, c'est tenter une chose impossible,
comme ramer des choux ou prendre la lune avec les dents.
— Dans un des Apologues de Laurent Valla, traduits par
Guillaume Tardif, le liseur de Charles VIII, celui de l'Ane
et du Loup, on dit du loup, après qu'il a reçu une
ruade pour salaire : « Et le cyrurgien, qui des ouayes
ferrer se vouloit entremettre et devenir hermite sans dévo-
tion » ; réimpression de M. Rocher, le Puy, 1876,
in-8% p. 172. — Il en est aussi question dans les Abus du
monde de Gringore :
A propos fol est qui se mesle
Des oyes ferrer
et plus loin :
Ainsi qu'on voit, ilz se meslent assez
Des oyes ferrer, ce qui est difficile.
2. Un<i mouche.
3. B, E, F, qui omettent les 40 vers précédents, portent
ici : Le Second. — 4. Parce que les incantations se
rapportaient plus volontiers aux puissances diaboliques.
— Au lieu du vers 326, e place ici une répétition du
vers 170 qui n'a pas de sens (voy. ci-dessus); e et f
placent ensuite les vers 171-180.
Les Menus Propos. 375
Le Seconde
Les grans maistres qui vont dessaintz,
Ne despendent riens en saintures.
Le Tiers-.
Ce sont terribles créatures
330 Que ceulx de Gotz et de Magotz'' ;
I . B, E, F : Le Premier. — 2. b, e, f : Le Premier.
5. Les dernières des « paroles gelées » de Rabelais,
livre IV, cliap. 56, les seules mêmes qui soient autre
chose que des syllabes sans signification ou des sons
bizarres, sont les deux mots Goth, Magoth. Sir Thomas
Urquarht les a traduits Gog, Magog, et il a bien fait ; il
connaissait à Londres les vieux géants de Guildhall. Dans
la grande salle, construite de 141 1 à 1421, restaurée en
1666 après le grand feu de Londres, on voit encore
devant la fenêtre de l'est sur deux colonnes octogones
les deux géants Gog et Magog, l'un avec une lance,
l'autre avec une massue ou plutôt un long fouet ou un
fléau d'armes, terminé par une chaîne et une boule à
pointes. Ils ont plus de quatorze pieds, sont en bois,
vêtus d'armures antiques de fantaisie, et ne paraissent
pas antérieurs à 1708. On a voulu prouver que si le
vieux était Gog, le jeune était son fils Corinœus, tous
deux célèbres dans l'histoire fabuleuse de la Grande-Bre-
tagne. Je renverrai sur tous ces points à la dissertation
spéciale que M. William Hone a consacrée aux Géants de
Guildhall à la fin de ses Ancient Mysteries described,
London, 1823, in-S", p. 262-76, où on les trouvera des-
sinés et gravés sur bois par George Cruikshank.
Ce que M. Hone aurait pu dire, et il est étonnant qu'un
Anglais n'y ait pas pensé, ce n'est pas que Gog et Magog
se retrouvent plus ou moins défigurés dans les chansons
de geste à côté de Tervagant, de Mahom et d'Apollin,
c'est qu'ils viennent de la Bible, ce qui leur donne droit
de cité en Angleterre plus que partout ailleurs. Magog
est d'abord un fils de Japhet (Genèse, X, 2). Plus tard,
dans les 58' et 39^ chapitres d'Ezéchiel, Gog, du pays de
Magog, prince de Mescec et de Thubol, est, à l'encontre
des Juifs, une espèce d'Antéchrist, de Nabuchodonosor et
376 Les Menus Propos.
Hz ont les rains dessus le dos,
Et si ont tous chascun deux testes.
Le Premier ^
J'aymeroies encor mieulx deux P'estes
Que une Jeûne la moitié.
Le Second^.
33 5 Jamais ung homme n'est haitié ^,
En yver quant on le desloge.
Le Tiers*.
Tousjours la denrée^ de Lymoge^
d'Holoferne. L'Apocalypse (XX, 7) a repris les deux
noms : « Seducent gentes ... Gog et Magog » et les
commentateurs disent que Magogi est le premier nom des
Scythes.
Nous permettra-t-on une supposition peut-être hardie ?
Le mot français magot n'a pas d'origine connue. L'ortho-
graphe des Menus propos et de Rabelais, ou le g est
remplacé par le th de Goth et de Visigoth, ne pourrait-
elle pas faire penser que magot vient du Magog de la
Bible ou plutôt du géant Magog? Quand les mots ne
passent pas d'un sens vil à un sens noble, il leur arrive
de tomber d'une acception élevée à une acception basse
et même ridicule. Cette loi générale, où il n'y a rien de
contradictoire, puisque ce n'est qu'une double forme de
la loi une du changement, est si connue qu'il est inutile
d'en citer des confirmations. Magot pourrait bien en être
un nouvel exemple.
I. B, E, F : Le Second. — 2. b, e, f : Le Tiers.
3. B : haitté, c'est-à-dire content.
4. B, E, F : Le Premier. — 5.0: desrée.
6. On a vu plus haut (p. 289) que l'on appelle « denrée
de Limoges » les navets et les raves, seuls produits d'une
terre stérile. Eustorg de Beaulieu, qui était Limousin, dit
dans ses Divers Rapportz (éd. de 1537, f. 69 v°) :
Et si tu dys qu'il n'y a montz et vaulz
En Lymosin et n'y croist que naveaulx.
Les Menus Propos. 377
Si sent puant au ^ desployer.
Le Premier -.
On a 3 fait au matin cryer
540 Que une femme aura deux maris,
Mais on le sçaira '* à Paris
Au devant ^ qu'il soit demain nonne.
Le Second^.
Quant ung povre meurt, l'en ne sonne,
Sinon les cloches d'un costé.
Le Tiers ^.
34J L'Admirai Baquin^a jousté
Contre le Roy des Ferineaulx ^.
Raves et glan et que entre ces montaignes
N'a bled, ne vin, ne fruict que des chastaignes,
Rabelais fait dire par Panurge à l'Ecolier Limousin
(1. Il, c. VI) : « Au diable soit le mascherable », et
Branthôme dans l'article du grand roy Henry II (éd.
Lalanne, t. III, p. 286) dit de Dorât et de Muret: « Deux
aussi sçavans Lymozins qui jamais mangearent et croc-
quarent rabes ».
I. B, F : au. — 2. B, E ; Le Second; f : Le Second. — 5.
A est omis dans A. — 4. é, f : sçaura. — 5. b, e, f : Avant.
— "6. B, E, F . LeTiers.
7. B, E, F ; Le Premier. — 8. b : Baquain; e, f : Bou~
quain. — 9. b : Farineaulx; e, f : Fariniaulx. — Il est
difficile de ne pas rapprocher ces deux vers de ceux que
l'auteur du V livre prête à l'enthousiasme poétique de
Panurge qui veut marier frère Jean. Les éditions donnent
ordinairement :
Tien cy, de paour de varier,
Et joue l'amoraboquine ;
Jectez luy ung peu de farine,
ou : '
Tien cy, de peur de varier,
Et joue la marabaquine, etc.,
tandis que le ms. reproduit par l'un de nous dans l'édi-
578 Les Menus Propos.
Le Premier '.
Je fusse joueux de bateaux^,
Se j'eusse ung ours ou une chièvre.
Le Second^.
Se j'avoye ung chappeau •* de bièvre,
3 50 Je feroye bien de l'Advccat.
Le Tiers ^.
Le pardon que donna le Chat ''
A la Souris vous soit donné "^j
Baissés la teste. In nomine
Patris, qu'i 8 vous garde d'enhen^.
tion de Jouaust (tome III, ch. XLII, p. 153) porte :
Tien cy, de peur de varier
Et joue l'Amourabaquin,
De ma chausse et de mon béguyn
Jettez luy ung peu de farine.
Le Duchat y voit un air de danse, ce qui est probable, mais
il se perd (voir l'éd. variorum, t. VIII, p. 264) en y cher-
chant une équivoque entre Bajazet, fils d'Amurath, et
« l'amour à Bacchus. » On y verrait plutôt un souvenir de
ces amiraux ou amirans sarrasins si fréquents dans les
chansons de geste, où nous ne répondrions pas de n'avoir
pas vu un Amiral Baquin, qui a pu passer dans les Farces
pour y jouer d'avance le rôle futur des Capitans.
Quant au roi des Farineaux, c'est bien clairement un
badin enfariné ; le Gargantua, à la face de plâtre, de la
Légende de Pierre Faifeu, et plus tard Gros-Guillaume,
l'immortel Pierrot sont comme lui les rois des Farineaux.
I . B : Le Second ; e, f : Le Second. — 2. « Joueur de
bateaux, n bateleur. Les bateaux ce sont les gobelets.
— 3. B, E, F : Le Tiers.
4. B, E ; chapel. — 5. s, E, F : Le Premier. — 6. a : cha.
— 7- E, F intercalent ici : Le Second. — 8. f : que. — 9.
F : à'ahan. — b place ici les mots Le Second qui se
trouvent au bas du f. bii r% et ajoute au haut de la page
suivante Le Premier, en sorte que l'accord se trouve
rétabli. Ce petit détail nous fournit la preuve que l'ordre
suivi par a est bien l'ordre primitif.
Les Menus Propos. 379
Le Premier.
555 Se tu as papa ou memmen,
II puisse mescheoir à l'enfant.
Le Second.
Ung griffon et ung éléphant
Porteroient bien une maison.
Le Tiers.
Ergo, par plus forte ' rayson,
360 Sans pescher nous aurons- marée.
Le Premier.
Pourceau blasme pomme parée
Aussi fort que truye ■* espices.
Le Second.
Autant les povres que les riches
Emporteront après leur mort.
Le Tiers 4.
365 Ung boyteulx se mocque d'ung tort^,
Et ung bochu ^ d'ung "^ contrefait.
Le Premier.
C'est grant merveille que d'ung ^ pet;
II est mort '' avant qu'il soit né.
Le Second.
Les botines de cuir tenné
370 Si sont maintenant"^ en usaige.
I. A : fort. — 2. F : avons. — 3. a ; que croye; b : que
trouye; e, f : que truye en. — 4. f: Le Second. — j. a ; '
d'un tor; e : du tort ; f : du fort. — 6. b, e : bossu. —
7. A : du. -- 8. E, F : que ung. — 9. e, F : // mort. —
10. Maintenant est omis dans e et dans f.
380 Les Menus Propos.
Le Tiers.
Dieulx vueil ^ baiilier par le visaige
D'une tripe à ceulx qui les portent!
Le Premier.
Les malheureux se reconfortent 2
Quant ilz trouvent d'autres meschans 3.
Le Second.
375 Autant en la ville que^ aux champs,
J'ay autant icy comme là.
Le Tiers.
Les petis enfans cryent : « Hua ! »
Quant ilz voyent voler une ^ escoufle.
Le Premier.
On dit voulentiers que une mouffle ^
380 Vault mieulx que gant'^ en ung bisson.
Le Second 8.
Le plus fort en est au talion ";
Se tu ne m'en crois, va sçaver "^.
Le Tiers".
J'estoye venu cy '^ pour baver,
Mais j'avoye oublié à boire.
I . A, E : quel. — 2. F : reconforte. — 3. b : davis me
chans. — 4. b, e, f : comme. — j. e, f ; ang. — 6. Les
mouffles, qui n'ont que le pouce, sont beaucoup plus épais-
ses que les gants et par suite garantissent mieux contre
les épines des haies lorsqu'on taille celles-ci avec des forces.
— 7. B, F : que ung gant; e: que ung grant. — 8. b :
Le Second. — 9. f : tason. S'agit-il du taisson, c'est-à-
dire du blaireau? — 10. s, e, f : sçavoir. — 11. Le Tires.
— 12. e : cy venu; F : si venu.
Les Menus Propos. 381
Le Premier.
385 II fauldroit une grosse poire
Pour faire ung tonneau de peré ^.
Le Second.
Je seroye bien désespéré
Et hors du sens de me tuer.
Le Tiers.
Ung cheval, quant 2 il veult ruer 3,
390 Ne dit pas tousjours : « Gard le hurt'' ! »
Le Premier.
Ma mère dit que, se"^ Dieu meurt,
Que saint *■' Benoist si'^ sera Dieu ;
Mais je ne sçais pas à quel jeu ^
S'il ne le* gaignoit auxi** festus^'.
Le Second.
395 Quant les Prestres ^- sont revestus,
Il est temps de mettre la table '^.
Le Tiers.
Une truye a ^^ en l'estable,
Sur ma foy, qui gist de gesine.
Le Premier.
Les bourgoyses '"' de Beauvoisine "'
I. De poiré. — 2. a, b : quan. — 3. a ; ruo. — 4- b :
garde le heurt; e, f : gar le heur. — $. e : si. — 6. Saint
est omis dans a, dans e et dans f. — 7. Si est omis dans
E et F. — 8. E : en quel jeu; f : en quel lieu. — 9. e :
la. — 10. F. : au. — 1 1 . A la courte paille. — 12. e, f :
Prestes. — 1 3 . « On n'en a que le temps, avec ces débrideurs
de messes.» (Rabelais, livre 1, ch. 27.) — 14. e, f : est.
15. a; Las bourgoisie. — 16. Faubourg de Rouen, au
delà du boulevard Bouvreuil; on, a conservé le nom de
la porte Beauvoisine, c'est-à-dire de Beauvais.
382 Les Menus Propos.
400 Font trois mors* en une cerise-.
Le Second.
Toutes les maisons de Venise
Sont fondées sur pilliers ^ de boys.
Le Tiers.
Vous les avés veuz^, les Angloys,
Chascun ung bacin affulé^.
Le Premier.
405 Quant les loupz si ont bien ullé'',
Hz s'en vont quérir" à mengier.
Le Second s.
Se j'alloye souvent vendenger,
J'espouseroie'-* la femme au four.
Le Tiers.
On mist bien à faire la tour
410 De Babilone quarante ans
Le Premier.
Où est la Pucelle du Mans***?
1. Tant elles ont la bouche petite. Cf V, 1 51-152. —
2. B, F : serise. — 3. a : Soni fondés sur pilier. — 4. e :
veu. — 5. E : affublé. — 6. e, f : hurlé. — 7- ^ ■ guérir.
— 8. B : Le Second. — 9. J'esponseroyie.
10. Parmi les fausses p'ucelles, deux seulement eurent
quelque notoriété. La première est Claude, mariée plus
tard au seigneur des Armoises, et sur laquelle on peut con-
sulter Quicherat, Procès de Jeanne d'Arc, t. V, p. 321, et
Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 366-8.
On la voit figurer de 1439 à 1441. Elle fut bien un
moment reconnue et avouée par des membres de la
famille de Jeanne d'Arc, mais jamais on ne l'a appelée la
Pucelle du Mans. Voy. ce qu'en disent Bourdigné, éd.
Quatrebarbes, t. II, p. 370, Nicole Cille, dans sa Chro-
Les Menus Propos. 585
Jou-elle plus ^ de ses fredaines ?
Le Second-.
Je m'attens, le jour des estrainnes'^
Qu'on me fera de beaulx presens.
Le Tiers.
415 A Delleveu'' bretons sont gens,
Mais il en y a de dou ^ père •*.
nique (15 $7, 2= partie, f. c), et Jean de Troyes (éd. de
161 1, p. 12; collection Michaud et Poujoulat, t. IV,
p. 247).
La seconde Pucelle, dite proprement « la Pucelle du
Mans », s'appelait Jeanne le Féron ; elle trompa la bonne
foi du vénérable évêque du Mans, Martin Berruyer, qui,
désabusé sur le compte de cette aventurière, alla jusqu'à
vouloir résigner son évêché. Jeanne le Féron, qui paraît
en 1460, réussit un moment jusqu'à être présentée à
Charles Vil au château des Montils, près Tours. Ce fut sa
perte ; elle fut renvoyée à Tours et examinée en Cour
d'église, puisque le jugement fut confirmé par Jean Ber-
nard, archevêque de Tours et par là métropolitain de
l'évêque du Mans. Nous savons par le récit de Pierre Sala
qu'elle fut condamnée à une prison de sept ans, précédée
de l'exposition, qui eut lieu à Tours le 2 mars 1461. (Voir
Vallet de Viriville, /. c, t. II, pp. 456-8, et t. III, pp.
422-6.)
I . Plus est omis dans b, dans e et dans f. — 2. b : Se-
cond. — 3. A : estrines. — 4. b : A Delleve; z, ? : Au de
leue. — 5. E, F : doulx.
6. « Les Bretons sont gens, vous le sçavez », dit Rabe-
lais dans l'ancien prologue du Quart Livre. Ici le sens
paraît être : « Les Bretons de sont gens, mais il y en
a là d'un autre pays, de , qui ne sont ni Bretons ni
gens ». L'on trouve bien en Bretagne un Elven (chef-lieu
de canton de l'arrondissement de Vannes, Morbihan), qui
n'a pas moins de six foires, et d'Elven notre Normand a
bien pu faire Delleveu, mais quel est l'autre pays ? Le
Dompaire des Vosges, les nombreux Dompierre et le Bou-
père de Vendée sont trop loin de la Normandie à la fois
et de la Bretagne.
384 Les Menus Propos.
Le Premier.
Il me souvient bien que ma mère
Disoit qu'elle estoit preude femme ;
Mais qu'il en soit"", par Nostre-Dame -,
420 Je n'oseroie de riens jurer.
Le Second 3.
Je ne suis point aise à crier,
Si je n'ay à boire à la main.
Le Tiers.
J'aymeroies mieulx huy que''* demain,
S'il failloit que fusse ^ Curé.
Le Premier.
42 5 Robec *"' est tout les ans curé,
Bien tost après i'Ascention ".
Le Second 8,
Saint Romain'-' fait remission,
Tous les ans, à ung prisonnier.
I. A : estoit. — 2. f : dance. — 3. b : Le Second. —
4. B, E : qu'à. — 5. B, E, f: je fusse. — 6. L'Eau de Robec,
petite rivière qui traverse Rouen. — 7. L'Ascension est le
sixième jeudi, c'est-à-dire le trente-neuvième jour après
Pâques, et le quarantième en comptant le jour de Pâques,
ce qui fait qu'elle varie des derniers jours d'avril aux pre-
miers jours de, mai. — 8. b : Le Second.
9. F : Rommain. — Le Monument Saint-Romain, construit
en 1542, existe encore à Rouen en avant de la Halle aux
toiles; c'était au premier étage de cette tour qu'avait lieu
chaque année la levée de la fierté, c'est-à-dire de la châsse
de S. Romain pour la délivrance d'un prisonnier. M. Floquet
a écrit un ouvrage spécial sur l'histoire de ce privilège
(Rouen, 1833, in-S"); M. Clément Boulanger en a fait le
sujet d'un charmant tableau exposé au salon de 1837, et
maintenant au Musée de Rouen.
Les Menus Propos. 385
Le Tiers.
Ce m'est tout ung, gaigne '-denier,
430 Porte-baquet ou tourne ^-brocque ;
Tout revient en^ ung équivoque,
C^u'on nomme soiillart de cuisine.
Le Premier.
Tu portes aussi bien la '' mine
Qu'onques fist riens •', d'une baboe ''.
Le Second.
435 C'est bon marché, c'est de la joe";
Tout est touzé ^, fors^ le''" belin ".
Le Tiers.
Pourquoy dit on plus tost Collin,
Ou '^ Gaultier, qu'on ne fait Guilloti*.?
Le Premier.
Pour savoir esbrouer ung pot,
440 Chanter au lict, ou talonner
Ung estai, sans plus sermonner
Au monde n'a point mon pareil'^.
Le Second.
Par le Chariot ''^ au Souleil
On congnoist bien'f' d'un fol *^ la folle.
I. B : gaine. — 2. f : loui'ne. — 3. b, e, f : ^.
4. A ; ja. — S- f^'^n est là au sens. primitif de chose. —
6. E : baboue; f : badoue. — 7. a : c'est la joe; e ;
c'est de la joye. — 8. Tondu, rasé; touser, tosare (Duez).
— 9. A : forrs- — jo. f ; que le, — 1 1. Nom du mouton
d'après le Roman de Renart. — 12. b ; Au. — 15. a ;
Guilloit. — 14. A : parelle. — 15. a : charioit; e, f :
dhariot. — 16. Bien est omis dans e et dans f. — 17. e,
F : du fol.
F. F. XI 2)
}86 Les Menus Propos.
Le Tiers.
445 A quoy tient-iM que une folle
Si a la gueuile^ de travers?
Le Premier.
C'est à la foire d'Ennevers ^
Que les aulx sont à bon marché.
Le Second.
Se i'avoie tout partout* cherché"'
450 Et sus et jus, et çà et là,
De quoy me serviroit cela?
M'ait f' Dieulx, encore vouldroie '' boire !
Le Tiers.
La toison d'une brebis noire
Vault mieulx que celle d'une blanche.
Le Premier.
455 Judas ce creva par la panche^
Tout aussi tost qu'il fut pendu '.
I. F : tien que. — 2. e : guette. — 3. a, e, f ; d'£n-
vers. — Si Auyers, dont l'un est à côté de Pontoise et
l'autre à sept lieues de Saint-Lô (dans la Manche), faisait
la mesure, on proposerait la correction d'une façon d'au-
tant plus probable qu'il y aurait l'équivoque de aulx verts
avec l'idée des aulx. Peut-être faudrait-il lire : de Nevers ?
4. E^ F ; partout partout, — 5. a : chercé. — 6. F : Mist.
— 7. A : vouldroyt. — 8. a, e, f : pance. — 9. « Et sus-
pensus crepuit médius, et diffusa sunt omnia viscera pjus. »
Act. Apost. 1, 18. Le Manuel de la Peinture grecque, 1845,
p. 192, dit seulement : « Hors du temple, montagnes;
Judas pendu à un arbre, dont les branches se courbent de
manière à ce que les doigts de ses pieds touchent le sol. »
— Dans l'Enfer de Dante (ch. XXXIV) les trois grands
traîtres, Judas, Brutus et Cassius, les seuls dignes d'un
supplice particulier, sont broyés par les mâchoires des trois
têtes de Lucifer.
Les Menus Propos. 387
Le Second.
Fuyons nous en, j'ay entendu
Que l'Antéchrist si est jà né '.
Le Tiers.
Le Dyable l'a bien amené,
460 Car il vient devant que on le mande.
Le Premier.
Bon pain, bon vin, bonne viande
Si trouvent 2 tousjours bien leur place.
Le Second.
Cieulx ^ le''' cordouennier tout est vache,
Et cieulx^ le bouchier tout est beuf.
Le Tiers.
465 Manteau de questeur n'a dut neuf^,
Ne truant jamais point de pain.
Le Premier.
Je tendray '' encor en ma main
Geste année mon cul à ferme;
1. Si est omis dans b ; e, F : que l'Antéchrist est desjà
né. — « Sçaiz tu pas bien que la fin du Monde approche ?..
L'Antichrist est desjà né, ce m'a l'on dict. Vray est que il ne
faict encore que esgratigner sa nourrisse et ses gouver-
nantes, et ne montre encoreslesthresaurs, car il estencores
petit.» Rabelais, livre III, chap. XXVI. — On peut voir dans
le théâtre d'Alaicon, traduit par M. Alphonse Royer, i86s,
in-i2, p. 451-7, l'analyse de la pièce de cet auteur, la
plus étrange et la plus espagnolement catholique qui puisse
être, sur la naissance, la vie et la mort de l'Antichristo.
Rien n'est plus farouche et ne peint mieux le moyen-âge.
2. A ; trauvent: f : Si trouveront. — }. e, f ; chez. — 4.
Le est omis dans a. — j. a ; qucsteau dut neuf. — 6. e,
F : tiendray.
388 Les Menus Propos.
Nul ne Taira, je vous l'afFerme^,
470 Sur ma foy que vous - n'en bevés^.
Le Second.
Si tost que les pois sont levés,
Les folz commencent à monter.
Le Tiers.
On mettroit beaucoup à compter
Les escus du Roy et les miens.
Le Premier.
475 II n'est bel acord que de chiens
Enfermez dedens une pouche.
Le Second ^\
Il fault, par Dieu ^, que je me mouche
Tous les jours des^ fois plus de trente.
Le Tiers.
Tousjours de deux chapons de rente,
480 L'ung est bon, et l'autre est maulvais".
Le Premier.
On fait des godetz^ à Beauvais"
Et les poales à Villedieu ^^ .
I. B, E, F ; l'aura, je vous afferme. — 2. Vous est omis
dans E, F. — 3 . « Puisque le cul qui fit le pet — Est vostre,
il faut que l'ayez faict ;... — Ce qu'il brasse il faut le
boire. » La Farce du Pet, Ane. Théâtre François, t. I, 107,
et aussi t. III, p. 303, dans la Farce des Cinq Sens : « Et
moy, que buray-je ? Une vesse ». — 4. f : Le Premier.
— (. E, F : bieu. — 6. c : de. — j. b : et l'autre mau-
vais ; et est omis dans e, f.
8, A : godes da. — 9. C'est à la Chapelle-aux-Pots et à
Savigny et non pas à Beauvais mênie que se fabrique la
poterie. — 10. Vilîedieu-les-Poëles, chef-lieu de canton dans
le département de la Manche (arrondissement d'Avranches).
Les Menus Propos. 389
Le Second.
Dequoy sert à saint Mathieu
Celle javeline qu'il porte ^ ?
485 Je cuide qu'il soit garde-porte
De Paradis avec sainct Pierre.
Le Tiers.
Se j'eusse ung pot et ung verre 2
Plain de vin, je beusse ung tatin.
Le Premier.
Aucuns si portent le satin
490 Sur l'escarlate de dix soulz.
Le Second.
Les larrons ne sont point absoubz ^
S'il "^ ne font restitution.
Le Tiers.
Il a bonne institution
En ce pays qui se marrit;
495 Vous le sçavés, chascun s'en rit,
Et puis si s'appaise qui veult.
Le Premier.
Tout Auge est perdu si^ ne pleut ''
Et est jà résolue'^ en pouldre.
1. Non pas saint Mathieu l'évangéliste caractérisé par le
bœuf, mais l'apôtre saint Mathias, qu'on représente avecla
hache de son martyre.
2. E, F : voirre. — 3. e, F : assoubz. — 4- e, F ; S'ilz.
5. B, F : s'il. — 6. Jeu de mots : les vaisseaux de bois
destinés à contenir de l'eau se détériorent dès qu'ils sont
à sec; d'autre part la vallée d'Auge, célèbre par la richesse
de ses pâturages, a toujours besoin de pluie. — 7. a ;
ta résolue; e, f : jà desoluc.
390 Les Menus Propos.
Le Second.
Il fait meilleur^ par temps de fouidre,
500 A la taverne ^ qu'au moustier -.
Le Tiers.
Oncques ne fut veu tel routier
Comme fut Bertran-' de Claquin"^.
Le Premier.
Ung oyseleur^ et ung coquin *
C'est tout ung à gens qui ont haste.
Le Second.
505 C'est bon mengier que piez en paste;
Pleust à Dieu que nous en eussions !
Le Tiers.
S'il y eust quoy'^, nous dignissions^;
Grant mercy, mais je ne voys rien.
Le Premier.
Cul de femme et ^ museau de chien,
5 10 Si sont tousjours froiz comme glace.
Le Second,
Il est advis à vielle •'^ vache
Qu'oncques mais veau si ne^' bèza.
I. A : taverne rue qu'au... — 2. b, F : monstier. —
}. E : Thertran. — 4. a : Elaquin. — Forme très-commune
du nom du fameux Bertrand du Guesclin.
S. B, E, f: oysellier. — 6. a : et coquin; e : ou ung
coquin ; f : ou coquin. — Le sens paraît être non pas à
ceux qui sont pressés, mais à ceux qui ont une broche, à
laquelle l'oiseleur et le coquin apportent les pièces à rôtir.
— 7. B : S'i\ y eut de quoy; F : S'il eust de quoy. — 8.
Nous dînerions. — 9. Et est omis dans a. — 10. b, e, F :
à la vieille. — 1 1 . b, f : mes veau ne.
Les Menus Propos. 591
Le Tiers.
Benoist soit qui nous baptisa ;
Nous estions ' trestous dampnez.
Le Premier.
5 1 5 Ung borgne si n'a pas le nez
Tout droit assis entre deux yeulx.
Le Second.
Belles tours y - a à Bayeulx ;
Si fussent toutes^ d'une pièce
On y hurteroit''' belle pièce ^
520 Sa teste, devant qu'ilz '' rompissent.
Le Tiers ^
Il n'est nulles femmes ^ qui pissent
En nulle manière d'arrest.
Le Premier 3.
Moy je suis tousjours aussi prest
Et debout comme ung chandelier ^*^.
Le Second '^
^25 C'est dommage que Cordelier
Je ne fus ou Frère Prescheur,
Car mon père estoit pescheur ^^ ;
N'est ce pas bonne conséquence.?
I. b; estoions. — 2. Y a est omis dans e, — 5- ^ ■
tout; F : tous. — 4. F : // y heurteroit. — 5. e : pie. —
6. B : il. — 7. A : Le Premier. — 8. e, F : nulle femme .
— 9. A : Le Second.
10. Le Roux de Lincy {Le Livre des Proverbes français,
1859, t. II, p. IJ9) cite l'expression ; prest comme un
chandelier (pour recevoir la chandelle).
n. A : Le Tiers. — 12. b, e : prescheur.
392 Les Menus Propos.
Le Tiers*.
Pourquoy sonne l'en ^ la séquence
530 De la messe plus que au credo ^
Le Premier 3.
Dieu et les Saintz '' sont au credo,
Et le Diable si est au rendre.
Le Second.
Se j'estoye roy, je feroye pendre ^
Beaucoup de ces*» gros gabeliers ' :
535 Je les envoyroyes '^ aux piliers
De Beau mont 3 per sursum corda.
Le Tiers ^0.
Je ne sçay qui me recorda
L'autre jour de trois bons ^' notables ^2;
Il me dit que Dieu fit les Diables
Et presque ^3 la moitié des femmes.
Le Premier ^'*.
540 S'aucunes gens vous portent'^ blasmes,
Mes dames, je vous porte los^*'.
Le Second ^7.
On faisoit ia jouxte des coqz
A l'escolle quant je y alloye.
i. A ; Le Premier, — 2. a : n'en; e, f : l'on. — }.
A ; Le Second. — 4. a : Sainct. — J. f : prendre. — 6.
A, B, E, F : ses. — 7. Gens des gabelles; f : trésoriers.
— 8. A : les ennievoiroyes. — 9. Peut-être Beaumont-le-
Roger, entre Evreu.x et Bernay. — 10. a : Le Premier.
— II. Bons est omis dans b, dans e et dans F. — 12.
Notable est pris là substantivement, au sens de chose remar-
quable, chose bonne à noter. — 13. b, e, f : Et après. —
14. A ; Le Second. — 15. e : porte. — 16. Calembour
assez vif sur le sens de louange et d'os. — 17. a : Le Tiers.
Les Menus Propos. 393
Le Tiers '.
Quoy ! i'aydoy à faire la haye
^45 Que les papillons abatirent,
Et si [je] sçay2 bien qu'iiz^ me dirent
Que je m'ostasse vittement,
Ou ilz m'envoiroient '' promptement
Tout fin droit au ^ quando celi.
Le Premier 6.
550 Voire vrayement ''' je suis celuy
Qui prens les mouches à l'englu ^.
Le Second 9.
Sur ma foy, se fus ^^ bien^^ onglu
Je jouasse bien de la herpe^^.
Le Tiers^^
Dittes hay; baillez luy sa serpe,
555 II s'en ira^"* coupper des hars ''^.
Le Premier'^.
Les Allemans et les Lombars
Sont voulentiers ung pou hautains ^".
Le Second 'S.
Les Hongres puent comme dains;
C'est pitié que de les sentir.
I. A, B ; Le Premier. — 2. F : sçait.
3. B, E ; //. — 4. E, F ; me meneroyent. — 5. b, F :
à. — 6. A, B : Le Second, — 7. b, e, F ; A dire vray. —
8. E, r : à la glu. — 9. a : Le Tires. — 10. a : suis. —
II. A : je fais bien; e, F : Certes se je fusse bien ongla.
— 12. a : harpe. — 13. a, b : Le Premier. — 14. e, f :
// en yra. — 15. e : ars. — 16. a, b : Le Second. — 17.
a : haultins. — 18. a : Le Tiers.
394 Les Menus Propos.
Le Tiers '.
560 Jamais je n'ouys mieulx mentir;
Sus gallans, vaulgue la galée !
Quelque ung nous donra la disnée,
De quoy je suis moult resjouy.
Le Premier *.
Vous tous, qui nous avés ouy,
Pour Dieu, ne nous encusés^ pas.
Le Second 4.
Marchés oultre le pire touy ^
Vous tous qui nous avés ouy.
Le Tiers ^.
Lucifer s'est ^ esvanouy
Puis trois jours; c'est ung piteux cas,
Le Premier ^.
^70 Vous tous, qui nous avez ouy,
Pour Dieu, ne nous encusés^ pas.
Cy finent ^^
les Menus Propos ^^.
I.- A : Le Premier. — 2. a : Le Second. — }. e :
accusez. — 4. a : Le Tiers. — 5. e, F : le pire pau —
6. A : Le Premier. — 7. e : c'est. — 8. b : Le Second.
— 9. E : accusez. — 10. e, f -.finissent. — 1 1 . a ajoute :
Imprimés nouvellement à Paris par Jehan Treperel demour-
rant (.sic) sur le pont Nostre-Dame à l'ymaige Sainct Laurens.
Les Menus Propos. 595
Le Temps qui court '.
'dieu le temps, le ^ soulas de Jeunesse,
W Adieu le temps de joye et de plaisance,
OAdieu le temps de deduyt, de lyesse,
i Adieu le temps que ^ Bonne Amour avance,
Adieu le temps qu'on souloit faire dence,
Adieu le temps joyeulx sans merveille[r],
Adieu le temps qu'on souloit estre ensemble,
Adieu le temps que l'ung l'autre déporte,
Adieu le temps qu'il nous fault trop veiller
De nuyt au guet, et ^ de jour à la porte.
Or est le temps de peine et de tristesse.
Or est le temps de toute desplaisance,
Or est le temps de douleur et destresse,
Or est le temps de doulente grevance,
Or est le temps de mauvaise ordonnance,
Or est le temps jà^ venu de famine,
Or est le temps de larrecin^ qui mine,
Or est le temps que chascun veult pillier,
Or est le temps qu'il convient batailler,
Or est le'' temps qui soucy nous apporte.
Or est 8 le temps de guères sommeiller.
Or est le 9 temps de bien garder la porte.
Vienne le temps d'honneur et de lyesse.
Vienne le temps de toute concordance,
Vienne le temps que nully ne nous blesse,
I. Cette ballade ne se trouve pas dans a ni dans b. —
2. Le est omis dans e. — 3. e -.de. — 4. f : au gué,
de jour... — ^. Jà est omis dans f. — 6. F : larron. —
7. Le est omis dans F. — 8. Est est omis dans f. — 9.
Le est omis dans f.
396 Les Menus Propos.
Vienne le temps de biens en habondance,
Vienne le temps de bonne paix en France,
Vienne le temps des maulx non reveiller,
Vienne le temps de vice[s] exiller,
Vienne le temps que la Guerre soit morte,
Vienne le temps qu'on n'aille plus veiller
De nuyt au guet et de jour à la porte !
Envoy.
Le voysin veult ^ son voisin despouiller,
L'un veult l'autre desrober et fouiller ;
Les biens d'autruy on degaste et transporte.
Pour quoy le temps est qu'il nous fault aller
De nuyt au guet et de jour à la porte 2.
1. F porte ici et au vers suivant : veulx.
2. On lit à la fin de l'édition e : Imprimé nouvellement
à Paris par Alain Lotrian, imprimeur et libraire demou-
rant en la rue Neuj've Nostre Dame, à l'enseigne de l'Escu
de France.
F se termine ainsi :
Imprimé à Paris.
Qui en vouldra si se transporte
Au Palais à la première porte.
397
Le Tyrannicide,
ou Mon du Tyran.
M. D. LXXXIX.
La mort d'Henri 111, assassiné à Saint-Cloud le
2 août 1 589, vint ranimer les espérances de
tous les partis. Les Ligueurs, les Politiques, les
Protestants s'agitèrent ; aucun parti ne craignit de
faire connaître ses aspirations et ses convoitises. Les
écrits politiques publiés immédiatement après la mort
du roi sont extrêmement nombreux, et de quelque
parti qu'ils émanent, ils présentent tous le même
caractère de passion et de violence. On trouvera
une liste assez complète de ces productions dans le
Catalogue de l'Histoire de France de la Bibliothèque
nationale, t. I, pp. 543-346. Huit d'entre elles ont
été insérées par MM. Cimber et Danjou dans leurs
Archives curieuses de l'Histoire de France, f*^ série,
t. XII, pp. 361-483. Tous les pamphlets publiés jus-
cju'ici sont en prose ; nous en reproduisons aujour-
d'hui un en vers. Le Tyrannicide n'est connu jusqu'ici
que par des catalogues de vente et par la mention
que M. Brunet en a faite au Manuel du Libraire ;
M. Tricotel en a vainement cherché un exemplaire
598 Le Tyrannicide
dans toutes les bibliothèques publiques de Paris. Il
en existe pourtant au moins quatre éditions dont
nous avons été assez heureux pour trouver les deux
premières :
A. Le Tyran- // nicide ou // Mort du Tyran. //
M. D. LXXXIX [1 S89]. S. /., in-i2 de 1 1 pp.
Au verso du titre se trouve la pièce latine, laquelle
est imprimée en lettres rondes. Le poème français
qui commence à la p. 5 est imprimé en caractères
italiques très-fins 332 lignes à la page. — La p. 11
ne contient que VEpitaphc de Henry III; le v° (p. 12)
est blanc.
Bibl. du baron James E. de Rothschild (exem-
plaire de M. Veinant, Cat. n^ 8^, et de M. Solar,
Cat. n» 1272).
B. Le // Tyrannicide // ou Mort du Tyran. //
Contenant sa dernière déclaration & délibéra- // tion
tyrannique enuers les Catholiques de la // France,
& spécialement sur ceux de la ville // & fauxbourgs
de Paris, si Dieu luy eut // permis exécuter ses des-
seins // misérables. // Seconde Edition, // La pre-
mière n'a esté diuulguée qu'aux amis de l'autheur.
// Ils se vendent // A Paris, jj Chez Anthoinc du
Brueil, demeuront en la // rué neufue nostre Dame vis à
vis saincte Geueuiefue jj des Ardens, à l'enseigne du
Faucheur, jj 1 589. // Auec Permission. In-8 de
'6 pp.
Au verso du titre, se trouve VExtraict de la per-
mission accordée à Du Breuil par « Messieurs du
Conseil de la saincte Union des Catholiques ». La
pièce latine occupe la p. 3, en sorte que le poëme
français ne commence qu'à la p. 4.
Bibl. de M. le baron de la Roche la Carelle, dans
un recueil contenant deux autres pièces en prose et
une cuiieuse gravure, recueil qui provient de la
vente Duquesnoy, 17 ventôse an XI.
ou Mort du Tyran. 399
C. Le Tyrannicide ou la Mort du t)ran. A L)on,
Chez I. Palrasson, 1 589. Pet. in-8.
D. Le Tyrannicide, ou la Mort du tyran. A Lyon,
Chez I. Patrasson. S. d., pet. in-8 de 14 pp. et i f.
blanc.
Édition que M. Brunet croit pouvoir distinguer de
la précédente.
Cette pièce n'offre pas seulement un véritable inté-
rêt historique ; elle a un mérite littéraire dont nos
lecteurs seront frappés. La forme en est très-supé-
rieure à celle de la plupart des productions poétiques
de la même époque, et l'on doit sans doute y recon-
n-'ître l'œuvre d un des auteurs de la Satyre Ménippéc.
Extraict de la Permission'.
Ce présent discours, intitulé le Tyrannicide ou Mort
du Tyran, a esté veu et leu par Messieurs du Conseil
de la Saincte Union des Catholiques, lesquels ont
permis à Anthoine du Brueil de le faire imprimer et
mettre en vente et est fait deffence à tous libraires et
imprimeurs de l'imprimer ou faire imprimer sur peine
de confiscation et d'amende arbitraire, comme plus
amplement est contenu à l'original par eux soubs-
signé.
Ad Authorem Tyrannicidii G. D. L.2
Carmen elegiacum.
armine dum Gallo Galli mir^nda Tyranni,
Pieridum dextro numine, fata canis,
Miror ego tam grata tuas modulamina vocis
Et populo et superisThespiadumquechoro!
1 . Cet Extraict ne se trouve pas dans A .
2. Ne peut-on pas voir dans ces initiales celles de Gilles
400 Le Tyrannicide
« Ferte ederas, inquam, doctae sacra praemia frontis,
» Et lauros vati, numina sancta', precor.
» Ferte ederas laurosque, precor, nam totus Apollo
» Dictât ei numéros, Musaque tota favet! »
At mihi sat fuerit nemorosae in vallibus Idae,
Qua praedives aquis Sequana flectit iter,
Et Venerem et Puerum versu mulcere volantem,
Dianaeque sequi mollia castra meae.
Sic oculis captum dominas vinctumque capiilis
Blanda juvat myrtus lausque in amore mori.
At tibi laus ingens, ingentia funera vati
Ingenti, ut par est, sit cecinisse tuba ;
Et si forte tui quae sit tibi cura sodalis,
Fac numeris ut me mitius urat amor;
Dulcior ille tuus fuerit milii nectare versus,
Pectoris et flammas comprime! i!le mei.
Sic qus tota suis o!im te caspit ocellis
Flammea purpureas porrigat il!a gênas,
Et tibi mixta rosis miranti lilia fas sit
Oscula per gratas accumuiare moras.
Le Tyrannicide ou Mort du Tyran.
^^'alarme estoit par tout et les bourgeois
soudars
Couroient la picque au poing à l'entour des
rampars,
de la Bergerie, ou Gilles Durand de la Bergerie, l'un des
auteurs de la Satyre Ménippée ?
I. B répète le mot sacra qui se trouve déjà au vers
précédent.
ou Mort du Tyran. 401
S'encourageants l'un l'autre à defFendre l'Eglise,
Leurs femmes, leurs enfans et toute la franchise
Dont le Règne a jouy depuis que ces grands Roys
Issus du sang d'Hector gouvernent les François ;
Quand Dieu qui lit es cœurs des anges et des hommes,
Régit nos actions en la terre où nous sommes
Prévoit que ce Henry du sang Valésien
Brassoit de mettre bas le mur Parisien,
Afin d'exécuter avecques moings de peine
Les horribles desseins dont son âme estoit pleine.
Rien n'est à Dieu caché, mais ce que l'homme faict
Sans le vouloir d'en haut ne peut sortir efFect.
Trois jours estoient passez qu'on avoit pris Ponthoise
Et le chasteau voisin de la rivière d'Oise,
Qu'on oyt que l'ennemy le pont Sainct Cloud batoit
Et nostre garnison qui brave resistoit,
Monstrant à i'hérétic que toute sa furie
Ne luy donnoit frayeur, n'aucune fâcherie.
Un jour dura l'assaut avec un grand effort;
En fin les assiégez, pour n'avoir du renfort,
Plustost las que veincus', la place déguerpirent,
Et quelque temps après les autres s'en saisirent.
Henry, lors du combat, estoit en un chasteau ;
Mille estranges desseins embrouilloient son cerveau.
Ne respiroit que sang, que meurtre et toute injure ;
Aucunefois pensoit quelle peine plus dure
Pourroit de nos bourgeois la vie tei miner;
Mais d'un grand desespoir il se sentoit gesner.
Quand Charles de Lorraine entroit en sa mémoire,
Sachant combien ce prince a remporté de gloire
I. B : vaincus.
P. F. XI 26
402 Le Tyrannicide
Sur les haineux de Dieu, et combien d'estendars.
Qui marchent tous sous luy, enrollcnt de soudars.
Ainsi restoit pensif, quand nouvelle on luy porte
Qu'on avoit pris du Pont et l'une et l'autre porte.
Soudain de grand plaisir le cœur luy tressaillit
Et d'aise la parolle en sa bouche faillit.
Puis à soy revenu, les assistans regarde
Entamant tels propos d'une façon bragarde :
« Voylà bien commencé; or sus, mes bons amis,
» Faictes sortir effect ce que m'avez promis,
» Alors qu'en pleins estats je fis mourir ces Princes
» Qui troubloient le repos de toutes mes provinces,
» Et, soubs un voile feint d'une religion,
I) Provocquoient mes subjects à la rébellion
» Qui règne ce jourd'huy en mes plus belles villes.
» Un royaume est gasté par des guerres civilles.
» J'en pris vostre conseil, combien qu'en mon esprit
» J'eusse un pareil advis depuis long temps escrit;
» Vous me disiez souvent, si avez souvenance,
» Que rien n'apaiseroit les troubles de la France
» Que de se prendre aux chefs, et que, les chefs occis.
» Le trouble de l'Estat seroit bien tost rassis;
» Que le peuple craintif, ayant au col la corde,
» A foule imploreroit nostre miséricorde,
» Et ceux que l'on verroit au mal plus obstinez
y> Par le glaive tranchant seroient exterminez.
» Voylà les chefs occis, et ne voyons encore
» Qu'aucun de ces mutins nostre clémence implore ;
» Plus tost comme lyons, qui tant plus sont pressez
» Plus de rage et fureur on les voit hérissez,
» Ils sont en leurs tranchés, et de façon bravasche
ou Mort du Tyran. 403
» Les uns la picque au poing, les autres une hasche
» Monstrent si peu d'effroy qu'en bataillon rangés
» Chacun les jugerait des hommes enragés.
» Cela ne soit pas dict pour imprimer la crainte
» Es cœurs des bons soudars qui ne l'auroient empreinte;
» Vous estes cent contre un, si estes aguerris
» Et outre avez affaire à des gens de Paris
» Qui ores qu'à les veoir soient fiers en contenance
» Vous verrez prendre fuite au premier coup de lance.
» Courage donc, amys, chacun en son quartier '
» Ait les armes en mains, la picque le picquier
» Le chevalier sa lance, et l'archer l'arquebuse,
» Affin d'escarmoucher d'une subtile ruse
» Ceux qui les plus hastez sortiront pour nous veoir.
» Je vous guerdonneray, si faictes le devoir,
» Premier de tous les biens de mes subjects rebelles;
)) Aussi vous jouyrés des femmes les plus belles
» Vous aurez les maisons, les terres, les escus,
» Et le pillage entier de ceux qu'aurez veincus.
» De moy, je ne veux rien, que prendre la vengeance-
)• Des hommes retirez de mon obéissance ;
» Aux autres plus féaux, je ne demande rien,
» Je les ay par escrit et m'en souviendray bien.
» Sur tout, je vous deffens me faire remonstrance
» Qu'il ne faut pas punir ses subjects par outrance;
» J'ay le contraire advis dès long temps estimé.
» Un Prince doit tousjours estre plus craint qu'aymé.
» Car on prent à mespris un Prince débonnaire
» Et d'un qui se fait craindre on fait tout le contraire.
1 . B : qiiatier.
2. B : sinon prendre vengeance.
404 Le Tyrannicide
» Voylà tout mon dessein, et ne m'allez prescher
» Qu'un Dieu qui règne en hault peut mes sujets cacher
» De l'ombre de ses mains, si bien que ma furie
» Ne leur pourroit porter aucune fascherie;
» J'en crois ce que l'on veut, mais vous verrez au faict
» Que le vouloir des Rois doibt sortir son effect.
» Les Roys ne craignent point des grands Dieux le
[tonnerre,
» Comme ils sont Dieux au ciel, nous sommes Dieux
[en terre. »
Ainsi parlant Henry, la nuict vint s'aprocher
Chacun dessous sa tante alors s'alla coucher.
Si tost qu'au lendemain l'Aurore safranée
Eust la clerté du jour au Pôle ramenée,
Le camp se préparoit à nous donner l'assaut,
Le Suisse tout premier, à qui le cœur ne faut,
Estoit prest d'enfoncer la forte baricade ;
Les pionniers marchoient pour faire l'explanade
Et remuants la terre à besches et hoyaux
Dresser en nos tranchés un passage aux chevaux.
De nostre part estoit ce vaillant capitaine,
Ce Mars plein de lauriers, ce Charles de Lorraine
Qui donnoit ordre à tout, animant les soudars.
Laissant les moins hardis derrière les rempars.
Les autres plus guerriers poussant à l'escarmouche.
Faisoit aussi dresser des gros canons la bouche
Encontre les coureurs qui sans cesser venoient
Descouvrir nos tranchés, et puis s'en retournoient :
Tel estoit nostre estât; or Dieu, qui tout dispose
Et renverse souvent ce que l'homme propose.
N'ayant mis en oubly tant de processions.
ou Mort du Tyran. 405
Le jeusne, la prière et les dévotions
De ces petits enfans, qui, lors de la froidure,
Faisoient de nos péchez la pénitence dure,
Pourtans dessus le dos, qui au reste estoit nu,
La haire et le cilice aux pénitens cogneu,
Ce Dieu, dis-je, voulut assister à la France,
Aussi la délivrer de toute la soufrance
Et des autres tourments dont Henry l'agitoit
Depuis qu'en vray tyran le Règne il gouvernoit.
Ainsi qu'il fit jadis au peuple Israélite,
Alors qu'il le vangea du Prince Moabite,
Il suscite un sauveur, un homme revestu
Tant en corps qu'en esprit des habits de vertu ;
C'estoit un Jacobin, qui bien que jeune d'âge
Avoit un masle cœur et un vieilard courage.
Luy, cognoissant l'hazard que les François couroient,
D'autant que nos autels en ruine s'en alloient,
Que la Religion estoit quasi perdue,
Qu'on n'auroit jà la paix qu'on avoit attendue
De ces estats de Blois, où ce grand Cardinal
Qui ne pouvoit trouver au monde son égal,
Où ce Prince Lorrain, ce vaillant duc de Guise
Avoient esté tuez, sans que la foy promise
Ny tout le droict des gens jadis tant révéré
Mesmes qui fut d'Henry si sainctement juré
Eussent peu destourner la meschante entreprise
Qui contre les Guisars en son âme estoit prise ;
Ce frère aussi voyant les hasars et péris
Où nous allions tomber s'il entroit dans Paris,
Qu'on verroit abolir l'usage de la Messe,
Que desjà l'hérétic en avoit la promesse,
' Plus avoit arresté, s'il estoit triumphant.
4o6 Le Tyrannicide
D'espandre jusqu'au sang du plus petit enfant ;
Il songe à faire un coup tout plein de hardiesse
Et délivrer ainsi la France de destresse.
Pour ce ie Dieu d'en haut il appelle à secours,
Se met en oraison, et jeusne quelques jours,
Vestit son noir habit dessus sa robe blanche,
Puis il prent un cousteau qu'il cache dans sa manche.
Ainsi partit le Frère, et Dieu qui l'assistoit
Le meine sans danger oiî le tyran estoit.
Dès le premier abord, il trouve cette excuse,
(Pour prendre un vieil renard i! faut user de ruse),
Qu'il estoit là venu affin que plus discret
Il peust porter au Roy quelque lettré en secret.
Avant que de partir, feignant le Politique,
Il s'estoit fait congnoistre aux amis d'hérétique,
Et sous un beau semblant de s'entendre avec eulx
Il avoit sceu tirer une missive ou deux.
La troupe des Mignons à l'instant le regarde;
Des mots de courtisan tantost l'un le brocarde;
Ores de nostre estât on luy tient ces propos
Que les Parisiens n'estoient guère en repos.
Puisque bien empêchés à garder les tranchées
Hz laissoient par la nuit leurs maisons decouchées,
Mais que le Roy qui porte à ce peuple amitié
Et prent de son travail aussi grande pitié
Les viendroit soulager si tost que la nuict brune
Feroit trotter là hault le coche de la lune.
Plusieurs autres devis au Frère ils ont tenu;
Enfin de par Henry quelqu'un est survenu
Qui le conduict en hault, où, à son arrivée,
Il voit des assassins la chambre environnée.
ou Mort du Tyran. 407
Alors Jacques Clément, car tel estoit le nom
De cil qui mit à fin cette œuvre de renom,
Deux fois agenouillé luy fit la révérence.
Ses lettres présenta : elles portoient créance ;
Adonc Henry voulut sçavoir le contenu :
« Sire, respond Clément, il faut qu'il soit tenu
» Secret à tout le monde, et pour ce je vous prie,
» De faire retirer la grande compagnie
» Qui est icy présente, affin que sans danger
» Je die tout ce dont on m'a voulu charger. »
Henry fait signe aux siens, et chacun se retire;
Le Frère resta seul, qui luy commence à dire :
« Sire, sur le départ que j'ay faict de Paris,
» J'ay de vos plus féaux quelques missives pris ;
» Les unes avez veu', les autres j'ay cachées,
» Affin que les bourgeois qui gardent les tranchées
» Ne les vinsent trouver, si par occasion
» Ils fouilloient ces habits de ma religion,
» Mais ores que je suis en entière asseurance
» Je les vous veux bailler et dire la créance
» Dont ceux-là m'ont chargé, si premier il vous plaist
» De lire cet escrit oi!i tout le secret est. »
Henry prent le papier et le commence à lire ;
Le moyne resoiu de sa grand' manche tire
Ce couteau qu'au partir avecque luy portoit,
Et, tout ainsi qu'Henry à lire s'amusoit.
L'en frappa si grand coup, que le couteau qui entre
Luy fit une ouverture au droict du petit ventre.
De grand' douleur atteint adonc il s'escria;
Sa garde y accourut, qui toute s'efraya,
I . B : veues.
4o8 Le Tyrannicide.
Voyant que ce couteau que tirer il essaye
Faisoit d'un sang meurtry rebouillonner la playe.
Alors de mille coups le moyne est detranché.
Henry dedans son lict fut doucement couché,
Mais lorsque de Vesper la grand' coche attelée
Eust amené la nuict à la robbe estoillée,
De grosse fièvre atteint en son lict décéda.
Son ost de gens armez sa mort ne retarda,
Pour monstPer que les gens, ny la ville murée
Ne sauvent le méchant dont la peine est jurée.
Epitaphe de Henry III., jadis Roy de France
et de Pologne.
D'un roy très-valeureux il a tiré naissance,
Une double couronne a courpnné son chef;
Ores ses actions luy causent tel mechef
Qu'il perd l'honneur des siens, sa vie et sa puissance.
Fin.
409
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
Page I ;
Nous avons fait observer que le rondeau : « Les biens
qui sont en vous, ma Dame » se trouve à la fois dans
le Messaigier d'Amours et dans le Procès des deux
Amans de Bertrand des Marins de Masan, mais nous n'a-
vons pas dit que ce dernier auteur avait coutume d'em-
prunter son bien partout où il le trouvait.
Depuis la publication de notre tome X, nous avons
constaté que quatre des rondeaux qui figurent dans le
Procès des deux Amans avaient été empruntés au Jardin de
Plaisance, savoir :
1. En quelque place que je soye..._. t. X, p. 184, Jard. de
Plais., éd. de Lyon, Olivier Arnoullet, s. d. (in-4''
goth.), f. 64, v° ;
2. Rose sans per, sus toutes séparée..., t. X, p. 186,
Jard. de Plais., f. 60, v ;
}. Vostre bruit et vostre grant famé..., t. X, p. 190,
Jard. de Plais., f. 64, V ;
4. A ma dolente despartie..., t. X, p. 192, Jard. de
Plais., f. 51, v°.
Il est curieux de relever ces emprunts. Ils nous
montrent quels secours les poètes privés d'imagination
pouvaient tirer de compilations telles que le Jardin de
Plaisance, le Vergier d'honneur, etc., et ils nous per-
mettent d'affirmer que le rondeau : « Les biens, etc. » a
été purement et simplement copié par Des Marins de
Masan. Aussi bien, le Procès des deux Amans paraît-il
être notablement moins ancien que le Messaigier d'Amours.
410 Additions
Page }8 ;
Voici l'indication d'une ordonnance de la police pari-
sienne prise en conformité de l'édit de 1556. Elle doit être
placée p. 38, avant l'ordonnance cotée A:
Ordonnance // de la Pollice de Paris, Sur le faict
des // Inhibitions t deffenses a tous Tauer- // niers, Ca-
baretierz, Rôtisseurs, paticiers // z autres personnes de
quelque estât qua- // lite ou condition quilz soyent : de
asseoir, // ne bailler a boyre ne a menger en leurs
maisons aux gens de mestier, mânans // z habitans de
ceste ville et faulxbourgs // de paris, sur les peines
côtenues en icelle. // Publie a paris, Les xxvij. xxviij. //
iours de Nouembre Lan mil cinq cens// cinquante six. //
Auec Priuilege. — [A la fin :] On les vend a Paris par
la veufue // Nyuerd, tenant sa boutique ioignant la // pre-
mière porte du Palais : Ou en la rue // de la luifrie, a
lenseigne saïct Pierre // z saîct laques, près le pôt nostre
dame. In-8 de 4 ff., imp. en lettres de forme, sign. A.
Au titre, un petit bois des armes de France.
Au verso du titre, un Extrait du privilège accordé à la
veuve Nyverd.
Au verso du dernier f., la marque de Jacques Nyverd.'
Bibl. nat.
P. 61, n. I : Le conikout ou colinhou n'était pas du
cidre, comme nous avons été tentés de le croire ; c'était
un vin que l'on recueillait dans le pays de Caux, de
vignes attachées aux arbres à la manière des anciens. Il
paraît que ce vin était non-seulement désagréable au
goût, mais encore malfaisant.
Du colinhou ne beuvez pas,
Car il meine l'homme au trespas,
dit une vieille chanson normande. Voy. Vaux-de-Vire
d'Olivier Basselin et de Jean Le Houx, éd. P.-L. Jacob
(Paris, i8j8, in-i6), p. 251.
P. 75, n. 2. — Le cabaret du Grédil est également
cité dans les Triomphes de l'Abbaye des Conards de
Rouen, p. 35 de la réimpression (Paris, Jouaust, 1874,
in-i8).
P. 177, ligne 23 : oti ils sont disposés..., lis. : où les
exemples sont disposés.
ET Corrections. 41 1
p. 248, n. I. — Ajoutez à la fin : Cf. J. Quicherat,
Histoire du Costume en France (Paris, 1875, gr. in-8),
p. 561.
Page 322, ajoutez après la ligne 22 :
A bis. Les grans et // merueilleus faitz du segnr// Nemo
/ auec les priuilleges//quil a / et la puissace Ql peult //
auoir depuis le commence- // ment du mode iusques a la
// fin. — S. l. n. d. [Paris? vers 1550], pet. in-8 goth.
de S ff. de 29 lignes à la page pleine, sans sign.
Le titre, imprimé en grosses lettres de forme, est orné
du bois bien connu qui représente un page ou un étu-
diant, vêtu d'un pourpoint à longues manches et parlant
à un clerc.
Le r° du dernier f. ne contient que 8 vers, sans aucune
souscription; le v° en est blanc.
86?o. a ,
Mus. britann. (exempl. d Edward Vernon Utter-
2
son).
Nous avons connu cet exemplaire trop tard pour pouvoir
en coilationner utilement le texte.
Même page, 1. 26 : vers IJ25, lis. vers 1530.
4M
TABLE DES PIÈCES
CONTENUES DANS CE VOLUME..
236. Le Messaigier d'Amours, [par Pilvelinj. 1
237. Monologue d'ung Clerc de Taverne . 34
238. Les Complaintes des Monniers _
Aux Apprentiz des Taverniers. 5 5
239. Le Discours-demonstrant sans feincte
Comme maints Pions font leur plainte. 7 ;
240. Complainte faicte pour Ma Dame Mar-
guerite, Archeduchesse d'Austriche . 87
241. Le Resveur avec ses Resveries, suivi
d'une note sur le vers de neuf syllabes. 1 0 1
242. Ode sur la deffaicte de l'armée papis-
tique de Béarn 149
243. Furieuse Rencontre et cruelle Escar-
mouche donnée par Monseigneur le
Duc du Mayne contre le Prince de
Condé, auprès S. Jean d'Angely . 160
414 Table des Pièces
245. Les Funérailles de la Ligue de Norman-
die, dédiées à M. de Villars, admirai
de Fraace 169
246. Monologue fort, joyeulx auquel sont in-
troduictz deux Advocatz et ung Juge,
devant lequel est plaidoyé le bien et
le mal des Dames 176
247. Epistre d'ung Amant habandonné. . . 192
248. Epistre du bon Frère qui rend les armes
d'Amour à sa Seur Damoiselle en
Syonnoys 207
249. La Complaincte des Quatres Elémens,
L'Aer, Feu, l'Eaue et Terre concordammens
Contre les Mondains, tant hommes que
[femmes. 217
2J0. Epistre de la venue de la Royne Alienor
au Royaulme de France et du Recou-
vrement de Messieurs les Daulphin et
Duc d'Orléans [par Jean Serre] 227
2^1. Le Vcnite nouveaument faict
A la noble Royne de France
Des prisonniers de Chastelet
Qui à son entrée ont fiance 253
252. L'Epistole des Prisonniers de Paris à
Madame Aliénor, royne de France,
contenant le confort de sa désirable
entrée 266
253. Chicheface 277
2^4. Le Débat de Vraye Charité à l'encontre
de Orgueil, qui sont deux choses fort
contraires, et sur la fin, le Testament
dudit Orgueil, auxquelles choses pour-
ront les humains prendre bonnes
exemples, si à eulx ne tient; composé
CONTENUES DANS CE VOLUME. 415
par Maistre Michault, demourant à
Troyes en Champaigne 293
255. Les grans et merveilleux Faictz du Sei-
gneur Nemo [par Jehan d'Abundance]. 313
256. Les Menus Propos 343
257. Le Tyrannicide ou la Mort du Tyran. . 397
Additions et Corrections 409
FIN DU TOME ONZIÈME.
JC
P'Q Montai gl on, Anatole de
1103 Gourde de
35 Recueil de poésies
t,_ll françoises
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